Attaque de Halle: Un an après, la communauté juive cherche encore des réponses
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Attaque de Halle: Un an après, la communauté juive cherche encore des réponses

Une fusillade qui avait fait 2 morts lors de Yom Kippour, l'année dernière, avait souligné un antisémitisme croissant en Allemagne - mais les enquêtes ont aussi révélé des failles

  • Max Privorozki, président de la communauté juive de Halle, devant la porte criblée de balle d'une synagogue avant son remplacement à Halle, en Allemagne, le 28 juillet 2020 (Crédit : Hendrik Schmidtpa/dpa via AP)
    Max Privorozki, président de la communauté juive de Halle, devant la porte criblée de balle d'une synagogue avant son remplacement à Halle, en Allemagne, le 28 juillet 2020 (Crédit : Hendrik Schmidtpa/dpa via AP)
  • Des bougies allumées devant la synagogue de Halle, à l'est de l'Allemagne, 24 heures après une fusillade antisémite, le 10 octobre 2019. (Crédit : Ronny Hartmann / AFP)
    Des bougies allumées devant la synagogue de Halle, à l'est de l'Allemagne, 24 heures après une fusillade antisémite, le 10 octobre 2019. (Crédit : Ronny Hartmann / AFP)
  • Un homme avec le drapeau israélien prend dans ses bras une autre personne devant la synagogue de Halle, en Allemagne, le 10 octobre 2019 (Crédit : AP Photo/Jens Meyer)
    Un homme avec le drapeau israélien prend dans ses bras une autre personne devant la synagogue de Halle, en Allemagne, le 10 octobre 2019 (Crédit : AP Photo/Jens Meyer)
  • Des Allemands se regroupent autour d'un mémorial à la mémoire des victimes d'une fusillade meurtrière contre un restaurant turc après une tentative d'attentat contre une synagogue à Halle, en Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Hendrik Schmidt / dpa / AFP)
    Des Allemands se regroupent autour d'un mémorial à la mémoire des victimes d'une fusillade meurtrière contre un restaurant turc après une tentative d'attentat contre une synagogue à Halle, en Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Hendrik Schmidt / dpa / AFP)
  • Des personnes réunies lors d'une veillée devant la synagogue de Halle, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Des personnes réunies lors d'une veillée devant la synagogue de Halle, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
  • Des gens devant la synagogue de Halle, le 10 octobre 2019 (Crédit : AP Photo/Jens Meyer)
    Des gens devant la synagogue de Halle, le 10 octobre 2019 (Crédit : AP Photo/Jens Meyer)
  • Des manifestants avec une bannière qui dit "l'antisémitisme tue" à Halle, dans le centre de l'Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)
    Des manifestants avec une bannière qui dit "l'antisémitisme tue" à Halle, dans le centre de l'Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

BERLIN (JTA) — C’était la porte verrouillée qui avait empêché le terroriste, en possession d’un arsenal, d’entrer dans la synagogue.

Cela avait été la seule raison information réjouissante après la tentative d’attaque manquée contre un lieu de culte juif à Halle, en Allemagne, survenue il y a un an précisément dans cette ville endormie de 240 000 personnes située à environ cent kilomètres au sud-ouest de Berlin – le jour même de Yom Kippour.

De mémoire récente, cela avait été l’attentat terroriste visant des Juifs le plus terrifiant perpétré sur le sol allemand et un grand nombre d’observateurs l’avaient considéré comme symbolique de l’essor de l’antisémitisme et de l’extrémisme de droite dans tout le pays. Avec, néanmoins, ce fait encourageant : Le système de sécurité de la synagogue avait rempli sa mission.

L’attaquant, un sympathisant néo-nazi répondant au nom de Stephan Balliet, avait bien essayé de pénétrer dans le bâtiment mais la porte principale avait résisté à ses armes et à ses explosifs artisanaux. Il avait alors ouvert le feu sur un passant, le tuant, avant de tirer à l’intérieur d’un fast-food turc de kebab, blessant là aussi mortellement un client.

Dans la synagogue, il n’y avait pas eu de blessé – certains fidèles avaient même continué l’office de Yom Kippour malgré l’horreur qui se déroulait à l’extérieur.

Mais, dans les mois qui ont suivi, c’est un récit de l’attaque plus détaillé et bien plus perturbant qui a émergé.

La porte criblée de balles de la synagogue de Halle, en Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

La police locale a reconnu n’avoir aucune idée de ce qu’était la fête de Yom Kippour, qui rassemble un nombre de Juifs supérieur à la normale. Environ 20 jeunes issus de la communauté étaient également venus de Berlin, ce jour-là, pour marquer Yom Kippour à Halle dans le cadre d’un voyage organisé par le Base Berlin/Hillel Deutschland, foyer juif pluraliste de la ville qui accueille des événements et des sessions d’enseignement.

Selon Max Privorozki, président du groupe de la communauté juive de Halle, il avait fallu dix minutes à la police pour arriver à la synagogue après son appel téléphonique signalant l’attentat. Il est devenu le porte-parole des Juifs de Halle, une communauté composée majoritairement d’immigrants russes plutôt méfiants vis-à-vis des médias, et de survivants de la Shoah.

« A mon avis, les agents n’ont pas été assez rapides », explique Privorozki, évoquant les forces de l’ordre. « Je pense que lorsqu’il y a une information émanant d’une synagogue qui signale une attaque, alors elles doivent s’y rendre immédiatement, en réunissant toutes leurs unités ».

La police avait capturé le tireur après une chasse à l’homme d’environ 80 kilomètres.

Lorsque Christina Feist, l’une des visiteuses de Berlin, était arrivée devant la synagogue de Halle, elle avait immédiatement remarqué le manque de sécurité en comparaison avec d’autres institutions juives en Europe, raconte-t-elle. Cette femme, née à Vienne et âgée d’une trentaine d’années, était venue à Berlin pour un programme de doctorat qui exigeait qu’elle divise son temps entre la capitale allemande et Paris.

Christina Feist a été surprise par le manque de présence sécuritaire à la synagogue de Halle, avant l’attaque (Crédit : Ina Breust/ via JTA)

« Partout où il y a une synagogue, la police est là », commente-t-elle. « J’ai eu la surprise plaisante, dans ma conception plutôt naïve des choses, de me dire que peut-être que Halle était un endroit où les forces de l’ordre n’avaient pas besoin d’être là, où il n’y avait aucun antisémitisme ».

A l’intérieur, Feist avait interrogé le chantre du lieu de culte. Elle se souvient que ce dernier lui avait dit que la synagogue avait demandé des mesures de sécurité, en vain jusque-là.

La police a affirmé que la congrégation n’avait réclamé aucune sécurité pour Yom Kippour. Ce que Privorozki met en cause, disant que l’Association d’Etat des communautés juives de Saxe-Anhalt envoyait à la ville un calendrier juif réactualisé, tous les ans, comportant l’explication des fêtes les plus importantes.

Au mois de février, l’état de Saxe-Anhalt a ouvert une enquête sur la réponse apportée par la police.

Un gouffre culturel

En général, les survivants ont aussi déploré un manque de compassion affiché, selon eux, par la police, qui les aurait traités davantage comme des suspects que comme des victimes. Par exemple, les agents auraient créé des difficultés lorsque les survivants avaient voulu récupérer leurs produits casher, après l’attaque, pour casser le jeûne. Et plus tard, alors qu’ils se trouvaient à l’hôpital, les survivants avaient continué l’office qui avait été interrompu par les policiers.

« Au beau milieu de la prière, la police est arrivée et elle nous a dit qu’il fallait qu’elle nous communique immédiatement des informations », raconte le rabbin Jeremy Borovitz, l’un des organisateurs du voyage de Base Hillel. « J’ai résisté et j’ai dit aux agents qu’ils devraient attendre vingt minutes, le temps que nous finissions, pour qu’on parle ensemble. Ils ont été furieux et frustrés, disant que les informations qu’ils devaient nous transmettre étaient plus importantes que notre prière. La seule raison pour laquelle ils n’ont pas réussi à rompre la prière, c’est qu’un des directeurs de l’hôpital est venu leur dire de cesser d’intervenir et de nous laisser terminer ».

Le rabbin Jeremy Borovitz, à droite, devant une synagogue à Halle, en Allemagne, le 10 octobre 2019 (Crédit : right, AP Photo/Jens Meyer)

Selon Privorozki, les causes du schisme entre les Juifs locaux et la police « sont bien plus profondes » que la réponse apportée par les forces de l’ordre à l’attentat. Il explique qu’il y a un manque de sensibilisation plus large concernant la culture juive en Allemagne et une division frappante entre les Allemands Juifs et non-Juifs.

« La police n’est pas fautive de ne pas savoir des choses », ajoute Privorozki. « C’est plutôt la faute de tous ceux qui ont la responsabilité de transmettre aux policiers toutes les informations nécessaires pour qu’ils fassent bien leur travail ».

Et les institutions juives tentent de changer cet état de fait. Le Conseil central des Juifs d’Allemagne, organisation-cadre rassemblant la communauté juive dans le pays, a lancé un programme, au début de l’année, appelé « Rencontre un Juif », qui vise à augmenter les contacts entre Juifs et non-Juifs.

Thomas Thiele, au premier plan, un charpentier, enlève la porte criblée de balles de la synagogue de Halle, en Allemagne, le 28 juillet 2020 (Crédit : Hendrik Schmidtpa/dpa via AP)

« Nous avons réalisé que de nombreuses personnes, en Allemagne, n’ont jamais directement connu un Juif », a expliqué la coordinatrice du projet, Mascha Schmerling. « Tout ce qu’ils savent des Juifs émane des livres d’histoire, de l’école, ou est lié à la Shoah ou à l’antisémitisme actuel ou, parfois, est appris à travers le prisme des politiques d’Israël ».

Hetty Berg a été nommée nouvelle directrice du musée juif de Berlin (Crédit : Musée juif de Berlin)

Hetty Berg, nouvelle directrice du musée juif de Berlin, dit également à la JTA qu’elle aimerait que le musée fasse davantage pour créer un lien avec les communautés non-juives locales.

Mais les allégations d’indifférence culturelle ont persisté pendant tout le procès du tireur – qui a actuellement lieu à Magdeburg, une ville située entre Halle et Berlin. Les survivants de l’attaque ont fait le déplacement pour présenter leur témoignage en soutien aux 43 co-plaignants.

Traumatisme public

L’année dernière, Yom Kippour devait être une expérience unique, partagée par différentes communautés. Privorozki indique que lui et les autres membres – ils sont environ 530 contre 740 en 2005 – de la communauté vieillissante de Halle se réjouissaient de pouvoir accueillir le bus transportant les jeunes visiteurs.

« L’idée était de soutenir la communauté locale et d’apporter une énergie nouvelle dans la synagogue », dit Feist. « On a été accueillis avec joie et ça a été vraiment très agréable ».

Max Privorozki, président de la communauté juive de Halle, devant la porte criblée de balle d’une synagogue avant son remplacement à Halle, en Allemagne, le 28 juillet 2020 (Crédit : Hendrik Schmidtpa/dpa via AP)

Après l’attentat, les locaux avaient affiché une certaine réserve à l’idée de partager ce qu’ils avaient vécu. Certains visiteurs, pour leur part, se sont exprimés et ont écrit ouvertement sur ce qu’il s’est passé.

Et Privorozki n’avait pas caché ses griefs dans la presse, disant que les événements avaient été « complètement négatifs » avec de rares exceptions.

« Je peux comprendre qu’il y a eu une attaque, que c’est un événement rare, que ça sort de l’ordinaire », avait-il commenté. « Mais il semble qu’indépendamment du pays, les médias n’aient pas compris que nous nous trouvons dans une situation excessivement difficile ».

Aujourd’hui, par-dessus tout, Privorozki est las de devoir répondre à ce qu’il qualifie « la question la plus déplaisante », cette question que lui posent la majorité des médias – raconter ce qu’il s’est passé lors de l’attentat.

Des manifestants avec une bannière qui dit « l’antisémitisme tue » à Halle, dans le centre de l’Allemagne, le 11 octobre 2019 (Crédit : Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

« Il faut que vous le compreniez, je ne veux plus revivre ce jour-là », s’exclame-t-il. « Je voudrais réellement ne plus jamais devoir en parler parce que quand j’en parle, les événements se réveillent en moi, m’envahissent la tête. J’ai vécu quelque chose que je n’avais jamais vécu et j’espère que je n’aurais plus jamais à le revivre », continue-t-il.

Ceci dit, Privorozki s’est résigné au fait que raconter l’attaque relève, pour lui, d’une obligation – au nom d’une communauté qui, pour des raisons personnelles, s’est refusée à s’exprimer devant les médias.

« Je suis le président de cette communauté et j’ai certaines obligations, que cela me plaise ou non », note-t-il.

Mollie Sharfman, aux abords de la synagogue de la Halle, avait quitté le bâtiment avant que l’attaquant ne se présente (Crédit : Amie Leibowitz/ via JTA)

Suite à l’attentat, Feist avait ressenti des tensions lorsqu’elle s’était trouvée à Berlin. Dans les mois qui avaient suivi, elle avait eu des crises de panique dans les espaces très fréquentés ou lorsqu’elle entendait un bruit fort. Elle avait pris des leçons de boxe pour soigner son traumatisme – mais il était devenu rapidement évident qu’elle avait aussi besoin d’une thérapie.

Mollie Sharfman, autre Berlinoise en visite, était sortie pour prendre une courte pause après l’office du matin, prévoyant de revenir immédiatement dans le bâtiment, et elle avait échappé à l’attaque. Elle est pourtant totalement consciente encore aujourd’hui qu’elle aurait pu rencontrer le tireur dans la rue.

Après la fusillade, elle avait ressenti des symptômes similaires à ceux de Feist et, elle aussi, elle avait entamé une thérapie.

« La thérapie la plus utile pour moi, cela a été l’EDMR [Intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires]. Elle m’a aidée à surmonter la situation et à entrevoir à nouveau un bel avenir ».

Avancer, cette année et les années suivantes

En raison de la pandémie en cours, Privorozki avait prévenu qu’il n’y aurait pas d’offices, cette année, à la synagogue, mais qu’ils auront lieu dans une salle bien plus grande qui a été louée pour l’occasion de manière à ce qu’un nombre plus important de membres puissent y assister tout en respectant les directives de distanciation sociale.

Base Berlin, le groupe organisateur du voyage en bus à Halle, l’année dernière, marquera ce triste anniversaire par un festival organisé dans un café en plein air et dans un parc où la communauté réfléchira au processus de guérison qui s’est mis en place pendant l’année qui a suivi l’attaque. Le festival permettra aussi de « souligner l’importance du développement et de l’élargissement des soutiens sur la base de l’éducation et de la culture », selon une description de l’événement faite sur internet.

Le rabbin Rebecca Blady, au centre, lors de la cérémonie havdallah en 2017. (Autorisation: Base BERLIN)

Pour Privorozki, le plus important est de réfléchir au fait que deux personnes ont trouvé la mort lors de l’attaque. Une réalité qu’il ne parvient pas à mettre de côté, dit-il – mais, dans l’état actuel des choses, il se déclare toutefois optimiste sur l’avenir de la vie juive en Allemagne.

« La réaction des gens ordinaires, dans la ville et ailleurs, me rend plus optimiste que ce n’était le cas avant la fusillade », indique-t-il.

Privorozki s’attendait bien à être contacté par des présidents et des politiciens – mais il ne s’attendait pas du tout à de telles manifestations de soutien de la part de la communauté non-juive. Il évoque les 400 enfants scolarisés dans les écoles de Halle qui sont venus à la synagogue pour faire part de leur appui et les 2 000 personnes qui ont fait une chaîne de solidarité, à proximité du lieu de culte, quarante-huit heures après l’attaque, pendant Shabbat, pour « montrer qu’ils se placent à nos côtés ».

Des gens déposent des fleurs devant la synagogue de Halle, en Allemagne, où un mémorial a été placé pour les victimes de la fusillade de mercredi. Le 11 octobre 2019. (Yaakov Schwartz/ Times of Israel)

« Notre synagogue a été attaquée deux fois », ajoute-t-il. « La première date du 9 novembre 1938 – pendant la nuit de Cristal – et la deuxième a eu lieu l’année dernière, à Yom Kippour. La différence, ce sont les réactions des gens. La première fois, les gens s’en étaient réjouis, certains y avaient même participé. Aujourd’hui, les gens se tiennent à nos côtés ».

Feist passe aujourd’hui la plus grande partie de son temps à Paris et elle ne revient en Allemagne que pour assister aux témoignages du procès de Magdeburg. Elle-même a témoigné et elle note que ce moment a été important pour apprendre à composer avec son traumatisme. Mais elle a prévu de passer Yom Kippour avec la communauté juive de Halle.

« C’est la toute première décision que j’ai prise l’année dernière, après Yom Kippour », s’exclame-t-elle. « Il m’a fallu une bonne année pour décider si je voulais réellement le faire et maintenant, je suis sûre de moi ».

Feist dit qu’elle retournera à Halle pour se tenir aux côtés de la communauté mais elle considère également ce voyage comme l’opportunité de « boucler le cercle » – ce qui l’aidera à guérir.

« Il n’y a aucun endroit sur terre, aucun bâtiment, rien qui ne fasse autant partie de moi que cette synagogue », dit-elle. « Je ressens un besoin de protection féroce à son égard, et à l’égard de la communauté toute entière. Je veux vraiment me trouver là-bas ».

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