Au Canada, le débat sur la liberté d’expression relancé par un groupe de rap et un projet de loi
Le gouvernement canadien soutient que son projet de loi vise à combattre l'antisémitisme, l'islamophobie, l'homophobie et d'autres formes de discrimination
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Entre l’interdiction d’entrer sur le territoire du groupe de rap nord-irlandais Kneecap et un projet de loi visant à bannir certains symboles, le débat sur la liberté d’expression rebondit au Canada, où certains craignent un recul des droits fondamentaux.
Ce projet de loi introduit le mois dernier par le gouvernement du Premier ministre Mark Carney prévoit notamment de criminaliser le port de « certains symboles de terrorisme ou de haine » liés à des entités considérées comme « terroristes » par Ottawa, telles que le Hamas et le Hezbollah.
Il a immédiatement suscité de vives réactions : certains y voient une réponse mesurée à la hausse des actes racistes, d’autres s’inquiètent de possibles dérapages, comme le fait qu’il soit utilisé pour museler des manifestations, par exemple contre la politique d’Israël.
Ce sont ces symboles qui sont au cœur d’une polémique entourant le refus d’entrée au Canada du trio Kneecap.
Un des rappeurs du groupe, Mo Chara, de son vrai nom Liam O’Hanna, a été accusé au Royaume-Uni d' »infraction terroriste » pour avoir arboré un drapeau du Hezbollah, mouvement islamiste libanais classé terroriste dans ce pays, lors d’un concert à Londres en 2024. Un juge a abandonné les poursuites pour vice de procédure le mois dernier, mais le parquet britannique a annoncé faire appel.
Kneecap, qui chante souvent en gaélique et a pris l’habitude de faire de ses concerts une tribune pour la cause palestinienne, a vu sa notoriété monter en flèche depuis l’inculpation du chanteur, mais a également subi plusieurs annulations de concerts, notamment en Allemagne, en Autriche et en Hongrie.
« Un danger ? »
Le mois dernier, un député du parti libéral (centre) chargé de la lutte contre la criminalité, Vince Gasparro, a publié une vidéo affirmant que le groupe n’était pas autorisé à entrer au Canada pour s’y produire parce qu’il « soutenait publiquement des organisations terroristes ».
Mais pour l’avocat spécialisé en immigration canadienne Andrew Koltun, interrogé par l’AFP, « toute la question tourne vraiment autour du fait de savoir si ramasser un drapeau du Hezbollah jeté sur une scène constitue un danger pour la sécurité du Canada ».
Or si Ottawa peut refuser l’entrée à une personne qui fournit un « soutien matériel » à un groupe terroriste, c’est une autre paire de manches de démontrer qu’agiter un drapeau équivaut à un tel soutien, estime M. Koltun.
Le ministère de l’Immigration a refusé de commenter.
Graphiste de 40 ans, Nour Bawab se dit très déçue de s’être « fait voler » l’occasion de voir Kneecap en concert à Toronto.
« La plupart des gens que je connais sont venus au Canada en pensant qu’ici, on serait libres d’être nous-mêmes, libres de dire ce qu’on pense », confie à l’AFP cette Canadienne née au Liban.
« Pente glissante »
Pour Anaïs Bussières McNicoll, de l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC), l’affaire Kneecap s’inscrit dans « un contexte plus large » où la liberté d’expression est « sous pression » au Canada.
« Nous n’avons pas besoin de regarder très loin au sud de la frontière pour voir à quel point cela peut devenir une pente glissante lorsque le gouvernement commence à punir, interdire ou criminaliser des personnes pour leurs opinions », glisse-t-elle, en référence aux Etats-Unis de Donald Trump.
Dans une lettre conjointe, l’ACLC et d’autres organisations de la société civile soulignent en outre que la désignation d’une « entité terroriste » relève d’un « processus hautement politique ».
Le gouvernement canadien soutient que son projet de loi vise à combattre l’antisémitisme, l’islamophobie, l’homophobie et d’autres formes de discrimination.
Le plus ancien groupe de défense des droits des juifs au Canada, B’nai Brith, l’a salué comme une action forte « contre le fléau de la haine et de l’extrémisme violent ».
Le Conseil national des musulmans canadiens l’a de son côté qualifié de « malavisé ».
« Cela crée un climat où des agents trop zélés pourraient saisir (…) des symboles de solidarité palestinienne, (…) et ainsi criminaliser la liberté d’expression », selon l’organisation.
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