Au rassemblement de Tel Aviv, la « démocratie » d’Erdogan au premier plan
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Le Carnet du Journaliste"S'il faut une guerre civile, il y aura une guerre civile"

Au rassemblement de Tel Aviv, la « démocratie » d’Erdogan au premier plan

Des Israéliens inquiets invoquent une bataille pour la démocratie alors que les alliés de Netanyahu cherchent à lui assurer l'immunité face aux poursuites

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Les Israéliens brandissent des drapeaux lors d'un rassemblement contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Tel Aviv, le 25 mai 2019 (Crédit : JACK GUEZ / AFP)
Les Israéliens brandissent des drapeaux lors d'un rassemblement contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Tel Aviv, le 25 mai 2019 (Crédit : JACK GUEZ / AFP)

En ce samedi soir, la place qui jouxte le musée de Tel Aviv et les rues avoisinantes sont prises d’assaut par des manifestants mécontents des initiatives visant à accorder au Premier ministre Benjamin Netanyahu l’immunité suite aux poursuites judiciaires et à limiter de façon radicale les pouvoirs de la Cour suprême.

Dans une atmosphère de passions exacerbées, de nombreux protestataires affirment qu’Israël est sur le point de réduire sa démocratie à néant.

La foule est tellement dense que cette journaliste – je me tiens aux abords de la place, sur le boulevard Shaul Hameleh – se trouve presque dans l’incapacité de seulement bouger pendant un bon quart d’heure. Les personnes présentes – qui, selon les estimations, sont des dizaines de milliers – s’échangent de l’eau et appellent au calme afin d’éviter que n’éclate un mouvement de foule.

Lorsque je parviens enfin à trouver un peu de répit, quelques centaines de mètres plus loin, je m’adresse à un couple qui déplore la couverture médiatique de l’événement.

« Comment les médias peuvent-ils dire que nous sommes quelques milliers de personnes ? », s’interroge une femme. « Il y a des centaines de milliers de personnes ! »

Certains manifestants arborent des Tarbouches, des chapeaux turcs, pour symboliser ce qui s’apparente, selon eux, à une dérive autoritaire du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui risque de faire de faire ressembler Israël à un pays tel que la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

Moti Shefer, 52 ans, qui porte un Tarbouche flanqué d’un autocollant portant les mots de « ministre du crime » [jeu de mot – en anglais on dit Prime minister et Ministre du crime se dit Crime minister] et un drapeau israélien dont les parties blanches sont teintées de noir, déclare au Times of Israel qu’il manifeste parce que « notre état est en train d’être détruit. Netanyahu est un dictateur corrompu dont la place est en prison ».

Shefer ajoute qu’il a le sentiment que l’Etat juif se transforme en république de Gilead comme dans « Handmaid’s Tale », un roman dystopique écrit par Margaret Atwood dans lequel un régime totalitaire remplace le gouvernement américain.

« C’est vraiment comme ça », s’exclame-t-il.

Le Times of Israel s’adresse ensuite à un sexagénaire venu de Kiryat Tivon en compagnie de son épouse et de ses enfants adultes. Alors qu’il lui est demandé s’il est disponible pour répondre à quelques questions, il clame que « si je ne le fais pas maintenant, ça pourrait être trop tard dans peu de temps ».

Les Israéliens participent à une manifestation anti-corruption organisée par les partis d’opposition aux abords du musée de Tel Aviv, le 25 mai 2019 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Il explique être venu à ce rassemblement parce que « notre pays va dans la mauvaise direction. Nous devons mettre un terme légalement à ce qui est en train de se passer. Nous avons peur pour nos enfants ».

Lorsque son fils lui demande s’il pourrait toutefois avoir recours à des méthodes illégales, l’homme riposte : « Pour le moment, nous manifestons conformément à la loi ».

« Si la Cour suprême doit être contournée », ajoute-t-il, « il n’y aura plus aucune protection assurée pour les populations vulnérables, pour les minorités, pour les Arabes, pour les laïcs. Le gouvernement pourra adopter toutes les lois qu’il veut. Il pourra décider que celui qui ne mesure pas
1,70 m n’a plus le droit de vote ».

Des adolescents appartenant au mouvement des Eclaireurs paradent dans les rues en jouant du tambour, scandant : « Sortez de vos porches, le pays s’effondre » et « Bibi en prison ! ».

De nombreuses personnes présentes brandissent des pancartes disant : « Nous n’avons pas d’autre pays ».

Stav, comptable âgée d’une trentaine d’années et originaire de Pardes Hanna, déclare que « ce n’est pas une question de politique de droite ou de gauche. Nous ne laisserons pas notre démocratie être détruite. La moitié des habitants de ce pays ne vivront plus ici si ce pays n’est plus une démocratie. Ils partiront en Suède ou au Canada ».

« Bibi doit faire très attention à tous ceux qui sont ici ce soir », ajoute-t-elle, montrant la foule d’un geste de la main. « C’est nous qui payons des impôts et qui servons dans l’armée. Et sans nous, ce pays n’existe plus ».

Plus loin, les premières notes de l’hymne israélien, la Hatikva, commencent à s’élever. La foule l’accompagne. Stav aussi.

« Etre une nation libre, c’est ce que nous voulons », continue Stav quand l’hymne s’achève. « Le mouvement sioniste a créé un miracle ici. Ce pays est un miracle. Et si nous n’arrêtons pas Netanyahu dans ce qu’il est en train de faire alors tous ces sacrifices auront été faits pour rien. La démocratie, c’est notre sang. Sans la démocratie, nous assisterons à la destruction du troisième temple ».

Un manifestant à côté de nous ajoute : « On ira manifester devant la maison de Netanyahu. On sacrifiera nos vies s’il le faut. S’il faut une guerre civile, alors il y aura une guerre civile ».

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