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Analyse

Auschwitz n’a pas été une exception dans l’histoire des Juifs d’Europe, mais sa conclusion logique

Le génocide est plus qu’un événement unique et monstrueux. C'est l’aboutissement de soixante années de politique destinées à débarrasser le continent européen de ses citoyens juifs

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

La Shoah à Skede, en Lettonie, en 1941. (Crédit : Yad Vashem)
La Shoah à Skede, en Lettonie, en 1941. (Crédit : Yad Vashem)

En Occident, les commémorations de la Shoah sont un peu uniformes. Elles parlent du nazisme comme d’un avertissement contre l’intolérance et le chauvinisme. Elles parlent du génocide comme d’un événement unique, avec un début et une fin, et qui, en dépit de sa portée cataclysmique et de son impact, a été de courte durée.

Cette façon de se souvenir est proprement tragique. Elle minimise en effet une histoire bien plus longue, faite de persécutions, laisse de côté les racines plus profondes de la Shoah au profit de leçons de morale simplistes mais réconfortantes et met en avant les chambres à gaz et camps de la mort, qui sont l’aboutissement d’une histoire plus vaste, et certainement pas une aberration.

Il existe une version plus juive de la Shoah, qui fait remarquer que le 20e siècle s’avérait, dès avant la Shoah, être l’une des périodes les plus sanglantes de toute l’histoire juive, marquée par la fuite de millions de Juifs hors d’Europe, sans parler de ceux que les quotas d’immigration occidentaux ont livrés aux entrailles nazies. C’est une version de l’histoire qui commence non pas en 1939 ou en 1941, mais en 1880.

Les Juifs ont commencé à fuir l’Europe en 1881, après l’assassinat du tsar Alexandre II, événement qui a déclenché des pogroms de grande ampleur dans tout l’Empire russe et entrainé la promulgation de lois anti-juives, pour des populations déjà opprimées.

Ces pressions, venues du haut et du bas de la société, ont lentement augmenté, culminant dans les massacres de la guerre civile russe de 1918-21, qui a coûté la vie à plus de 100 000 Juifs.

La plupart des Juifs qui ont fui à l’Ouest, soixante ans avant la Shoah, sont allés aux États-Unis. Leur histoire se perd dans celle de l’immigration américaine, de ces millions d’Européens en quête d’une nouvelle vie et de nouvelles opportunités en Amérique. Mais les Juifs n’étaient pas comme les Polonais, les Italiens ou les Allemands qui arrivaient en même temps qu’eux au port de New York.

Les familles polonaises ou allemandes envoyaient les hommes jeunes de la famille en éclaireurs, afin qu’ils s’y établissent avant de faire venir le reste de la famille dans des conditions plus confortables. Les Italiens, qui trouvaient la vie d’immigrant trop difficile, ont été nombreux à regagner leur pays d’origine.

Ellis Island in 1905. (photo credit: Wikimedia commons)
Ellis Island in 1905. (Crédit : Wikimedia Commons)

Les Juifs procédaient autrement. Une fois qu’ils avaient décidé de partir, ils vendaient tout, montaient à bord de navires et gagnaient l’Amérique en famille. Ils savaient qu’ils ne retourneraient pas chez eux.

Pendant la panique de 1907, 300 000 immigrants italiens sont retournés en Italie.

Que se serait-il passé, demandait l’auteur juif britannique Israel Zangwill en 1908, si ces 300 000 Juifs avaient fait la même chose ?

« Dans quelle maison le Juif serait-il retourné ? Il avait coupé tous les ponts. Souvent, on l’avait obligé à prendre la fuite sans même un passeport. Il ne pouvait tout simplement pas faire machine arrière », déclarait Zangwill, dans un discours prononcé à Londres et cité dans l’ouvrage de l’historien allemand, Gotz Aly, Europe Against the Jews.

Cette remarque est loin d’être anodine.

Les immigrants européens ont en effet été nombreux à retourner dans leur pays d’origine entre 1908 et 1925 : c’est le cas de 57 % des Italiens, 40 % des Polonais, 64 % des Hongrois, 67 % des Roumains et 55 % des Russes.

Chez les Juifs, ce chiffre s’élève seulement à 5 %.

Les Juifs ont tenu bon en Amérique, contre vents et marées, dans la richesse ou la pauvreté. Quand les autres immigrants étaient en quête d’une vie meilleure, les Juifs, eux, fuyaient.

Photo d’enfants d’immigrants à Ellis Island, prise en 1908. (Crédit : Domaine public)

Dans un document publié en 1908, l’auteur allemand Eugene Doctor écrivait sur la haine antisémite qui poussait les Juifs vers l’Ouest et sa crainte que leur arrivée en grand nombre en Amérique n’y déclenche une vague antisémite. Les Juifs, déplorait-il, « ne savaient plus où aller, où se reposer ».

A défaut de trouver une solution à ce problème juif, mettait-il en garde, la situation à l’Est « parviendra à un point de non-retour… Un jour, même cette [situation] sera du passé, et tout ce que nous aurons sera la reprise du vieux refrain : « Il faut brûler le Juif. »

Au fil des décennies, l’Europe est lentement mais sûrement devenue difficilement habitable par les Juifs.

Entre les lois antisémites de mai, adoptées par le tsar en 1882, et les lois de Nuremberg adoptées par les nazis en 1935, nombre d’États européens ont mis en œuvre des restrictions toujours plus dures en matière de travail, de citoyenneté et d’éducation pour empêcher les Juifs d’accéder à certaines professions, à l’université et, en dernier recours, à des pays entiers.

À l’été 1938, avant même que l’occupant allemand ne lui force la main, la Pologne adoptait une loi privant de citoyenneté tout Juif qui n’avait pas vécu sur le territoire polonais au cours des cinq dernières années.

Les nazis, craignant que cette décision ne les laisse aux prises avec des Juifs polonais apatrides, ont rassemblé 17 000 Juifs installés en Allemagne et les ont reconduits à la frontière polonaise, où ils ont vécu comme des apatrides, sans possibilité de revenir en Allemagne ou d’aller en Pologne, et ce, jusqu’au début de la guerre.

La Pologne s’est tournée vers la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Société des Nations pour leur demander d’accueillir ces déportés indésirables.

L’ambassadeur adjoint de Pologne à Londres, le comte Jan Balinski-Jundzill, évoquait ainsi les terribles conséquences d’un refus de l’Occident. La Pologne n’aurait « d’autre moyen de résoudre le problème juif que la persécution ».

La même histoire s’est répétée au début de la guerre.

Le dictateur roumain Ion Antonescu n’a pas eu besoin de propagandistes nazis pour le convaincre que les Juifs étaient un problème. Après la déclaration de guerre des nazis à l’Union soviétique, il s’est saisi de l’opportunité que lui offrait le chaos qui allait engloutir l’Europe.

« La Roumanie a besoin d’être libérée de toute cette colonie de sangsues qui ont vidé l’essence vitale du peuple », déclarait-il à propos des Juifs de son pays. « La situation internationale est favorable et nous ne pouvons pas nous permettre de manquer ce moment. »

Cette photo d’archive prise entre septembre 1942 et février 1943 donne à voir des soldats allemands lors de la bataille de Stalingrad. (Crédit : AFP)

Au fur et à mesure que la pression sur les Juifs augmentait, la crainte de l’Occident de voir affluer les réfugiés a cru.

En 1910, alors que les États-Unis venaient d’accueillir près de deux millions de Juifs originaires d’Europe de l’Est, le Commissaire à l’immigration de New York, William Williams, termina son rapport annuel par un avertissement : « Le temps est venu de mettre de côté la fausse sentimentalité en matière d’immigration, et de prendre en considération ses aspects raciaux et économiques, pour décider quels immigrants nous souhaitons continuer à accueillir, en nous rappelant que notre premier devoir est envers notre pays ».

Les personnels de l’immigration américaine sous Williams ont commencé à refouler en nombre les Juifs arrivant à New York, alors que les meurtres et persécutions s’aggravaient en Europe de l’Est. Malgré tout, les Juifs continuaient à arriver.

En 1921, le Congrès américain décida d’agir. Il adopta la loi sur les quotas d’urgence, puis la loi de 1924 sur les quotas, réduisant considérablement l’immigration juive, qui passa de plus de 120 000 personnes par an à moins de 3 000 en l’espace de dix ans.

L’Amérique, et après elle la Grande-Bretagne, le Canada, l’Argentine et bien d’autres pays, ont fermé leurs portes aux Juifs et les ont maintenues fermées tout au long de la Shoah, même lorsque la nouvelle de l’extermination menée sur le continent européen n’a pu être ignorée de personne.

Pour le dire autrement, la Shoah a été présentée par les dirigeants nazis comme une solution allemande au problème du plus grand nombre. Personne ne voulait des Juifs, tous cherchaient des moyens de s’en débarrasser.

Ce n’est que lorsque l’Occident a fermé ses portes – lorsque les Juifs sont devenus, selon les mots d’Hannah Arendt, « indéportables » – que les Européens ont commencé à envisager et même adopter la solution radicale nazie à ce que beaucoup considéraient comme un problème commun.

Des millions de personnes allaient être éliminées par les génocidaires allemands parce qu’elles étaient indésirables partout et protégées par personne.

Naki Bega, survivante de la Shoah, regarde les chiffres tatoués sur sa peau à Auschwitz-Birkenau, depuis le domicile de sa fille à Athènes, en Grèce, le 14 mars 2023. (Crédit : Louisa Gouliamaki/AFP)

Les très nombreux complices des nazis

Et une grande partie de l’Europe y a participé.

C’est un sujet difficile, dans l’Europe d’aujourd’hui, mais un vrai sujet.

De nombreux pays assurent qu’ils n’ont pas participé activement aux meurtres, certains prétendent qu’ils n’ont pas altéré la qualité de vie des Juifs, qu’ils ne les ont pas persécutés, qu’ils ne les ont pas livrés à leurs bourreaux et qu’ils n’ont pas empêché les survivants de rentrer chez eux après-guerre.

Mais tous ont pris part au nettoyage ethnique, même si tous n’ont pas pris d’eux-memes la décision de tuer.

Bien sûr, d’innombrables Européens ont risqué leur vie pour sauver des Juifs, et même certains dirigeants politiques et religieux. Mais ce sont des exceptions.

Comme l’a démontré l’éminent historien Saul Friedlander, aucun groupe social ou politique majeur en Europe ne s’est rallié collectivement à la défense des Juifs.

Les Allemands ont planifié et initié la Shoah.

L’Allemagne nazie porte ce qu’Aly qualifie de « culpabilité ultime » du génocide. Mais l’action allemande n’aurait pu aboutir sans la collaboration massive et, dans les faits, là où cette aide leur a été déniée, ils n’ont pu mener leur projet à son terme.

En Belgique, les nazis sont parvenus à rassembler près des deux tiers des Juifs d’Anvers (65 %), ville flamande, « grâce » à la collaboration de la police locale. Dans la ville francophone de Bruxelles, où les fonctionnaires et les citoyens ont refusé d’apporter leur aide, le taux de « réussite » des nazis a été divisé par deux (37 %).

En Hongrie, le gouvernement a déporté sans regrets quelque 437 000 Juifs à Auschwitz, à l’été 1944, dans le cadre d’une opération entièrement dirigée par les autorités hongroises. Ces déportés étaient des Juifs ruraux de langue yiddish originaires des provinces hongroises. Lorsque les nazis ont exigé que les Juifs assimilés de la classe moyenne de Budapest connaissent le même sort, le gouvernement hongrois a rechigné. Son refus a empêché les nazis de mettre en œuvre des massacres à grande échelle dans la capitale. La plupart des Juifs de Budapest ont survécu à la guerre.

Arrivée de Juifs à Auschwitz en 1944. (Crédit : Domaine public)

La même histoire s’est déroulée en Roumanie, en Bulgarie, en Grèce et ailleurs. La collaboration grecque a permis aux nazis d’exterminer les Juifs de Thessalonique, mais pas ceux d’Athènes, pour lesquels ils ont refusé d’obéir aux nazis.

La politique de génocide n’a été couronnée de succès que là où les habitants ont coopéré.

Malheureusement, ils ont coopéré, dans la majorité des cas.

Comme le note Aly, « Lorsque nous examinons les pratiques quotidiennes de persécution dans plusieurs pays, nous ne pouvons manquer de noter la facilité avec laquelle les occupants allemands ont pu enrôler les mouvements nationalistes, nationaux-socialistes et antisémites locaux pour parvenir à leurs fins… Il est impossible de comprendre le rythme et l’étendue de la Shoah en se limitant aux centres de commandement allemands. »

Indésirables

Cette destruction longue, lente et délibérée de la communauté juive européenne – la transformation de l’Europe en un continent littéralement inhabitable pour les Juifs – n’a pas commencé avec la guerre et ne s’est pas terminée avec sa fin.

Après l’armistice en Europe a eu lieu l’histoire, aujourd’hui presque oubliée, des personnes déplacées juives, ces « personnes déplacées » qui ont patienté pendant des années sur le sol allemand, derrière des barbelés, sous la surveillance des forces d’occupation américaines et britanniques pour la simple raison que personne n’était disposé à les accueillir.

Réfugiés juifs dans un camp de « personnes déplacées » en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. (Domaine public)

C’est une sorte de post-scriptum de la Shoah qui, pour de nombreux survivants, en résume l’essence profonde : Auschwitz n’a pas été une exception dans l’histoire des Juifs d’Europe, mais sa conclusion logique.

Le 8 mai 1945, jour de la fin de la guerre, l’Allemagne est « en perdition ; le chaos règne ; les autorités militaires, policières et politiques nationales, régionales et locales ont déserté », écrit l’historien David Nasaw.

« Il n’y a littéralement plus personne pour assurer la circulation, surveiller les rues, porter le courrier, ramasser les ordures ou approvisionner les magasins ; personne pour s’opposer aux pillages, aux viols, aux vengeances de tous ordres alors que des millions d’étrangers sans abri, pauvrement vêtus, mal nourris et désorientés, des survivants juifs, des travailleurs forcés polonais, d’anciens collaborateurs nazis – toutes des personnes déplacées – encombraient les routes, les places des villes et les marchés, mendiant, menaçant, désespérés. »

Ces foules jetées sur les routes d’une Allemagne vaincue sont des « épaves vivantes, mouvantes et pâles », écrira le chroniqueur du Collier, W. B. Courtney, qui accompagne l’armée américaine dans sa progression vers l’Est à travers la campagne allemande.

Et parmi ces âmes misérables, les Juifs pouvaient être identifiés avec aisance, « reconnaissables », écrit Nasaw, « à leur pâleur, leur physique émacié, leur tête rasée, leur corps infesté de poux et le regard vide ».

Ils avaient été les plus mal traités.

Les travailleurs forcés allemands avaient souffert. Mais seuls les Juifs, sur ordre de l’adjoint d’Hitler, Heinrich Himmler lui-même, ont été délibérément épuisés, jusqu’à la mort.

La chute du Reich jette des millions de personnes originaires de tout le continent européen sur le sol allemand. Une fois la guerre terminée, la première priorité des Alliés est de rapatrier ceux qui peuvent rentrer chez eux.

Aux points de contrôle allemands, les soldats alliés interpellent les vagabonds et les conduisent vers des centres spécialisés. Des millions de personnes font de l’auto-stop, volent des vélos ou des véhicules ou retournent chez eux à pieds, en Belgique, en Pologne ou ailleurs.

Un groupe d’enfants du camp de personnes déplacées de Jaeger Kaserne en Allemagne lit un journal yiddish sur une photo non datée. (Archives de l’ONU via JTA)

Au 1er octobre, « plus de 2 millions de Soviétiques, 1,5 million de Français, 586 000 Italiens, 274 000 citoyens néerlandais, près de 300 000 Belges et Luxembourgeois, plus de 200 000 Yougoslaves, 135 000 Tchèques, 94 000 Polonais et des dizaines de milliers d’autres déplacés européens… sont rentrés chez eux », écrit Nasaw.

Pourtant, fin 1945, les Alliés s’aperçoivent que certains survivants, « le dernier million », ne peuvent pas rentrer chez eux. Pour une raison ou une autre, ils n’ont plus de chez eux.

Des centaines de milliers de catholiques polonais ont peur de ce qui les attend dans leur pays ravagé par la violence et dominé par les Soviétiques. Des centaines de milliers d’Ukrainiens, Lituaniens, Estoniens et Lettons ne peuvent retourner dans des pays sous domination soviétique en raison de leur collaboration active à l’effort de guerre nazi et aux régimes d’occupation.

Il y a aussi les Juifs, les survivants des camps de travail forcé en Allemagne et plus de 200 000 survivants venus de l’Est qui ont tenté de rentrer chez eux et en ont été chassés par des voisins violents. Des pogroms sont même perpétrés par ceux qui n’avaient ressenti que du soulagement à la nouvelle du génocide des Juifs.

En 1946, les États-Unis et la Grande-Bretagne créent l’Organisation internationale pour les réfugiés, chargée de réinstaller le dernier million de personnes ailleurs.

L’OIR se met rapidement au travail pour installer les personnes déplacées dans les pays de l’Ouest de l’Europe ou en Amérique latine, les présentant comme un remède aux graves pénuries de travailleurs qui retardent la reconstruction de l’économie.

Cela fonctionne. Au cours de l’année 1946, plus de 700 000 personnes déplacées se voient offrir de nouveaux logements par les pays membres de l’OIR, une générosité accompagnée d’une terrible mise en garde.

Le camp de personnes déplacées de Bad Reichenhall, vers 1947. ( Autorisation : Leah Rochelle Ilutowicz Zylbercwajg)

Les premiers à être arrachés des camps de personnes déplacées les plus épouvantables sont les plus sains, les plus blonds et les plus protestants : les Lettons et les Estoniens qui ont pour l’essentiel passé la guerre à prêter main forte à la machine de guerre nazie. Ils ont la priorité, non pas malgré leur collaboration avec les nazis, mais grâce à elle.

Pour les Occidentaux, c’est le gage de leur anticommunisme. Ils sont en outre en bonne santé et prêts à travailler.

Les pays d’accueils tournent dans un deuxième temps vers les personnes déplacées catholiques et orthodoxes orientales, Ukrainiens, Polonais et Lituaniens qui ont souvent été des travailleurs forcés au sein des usines de guerre nazies, et qui sont en bonne santé.

Les représentants des pays d’accueil laissent derrière eux 250 000 personnes déplacées qui passent encore deux ans emprisonnées sous la surveillance de ceux qui les ont libérés.

Ce sont bien sûr les Juifs.

« Le 8 mai, la guerre en Europe a pris fin », écrira Hadassah Rosensaft, survivante, dans ses mémoires.

« On m’a souvent demandé comment nous nous sentions ce jour-là… Bien sûr, nous étions heureux d’apprendre la nouvelle de la victoire alliée, mais dans le camp de concentration transformé en camp de personnes déplacées de Bergen Belsen, nous n’avons pas fait la fête. Pendant des années, j’ai vu ces images à la télévision des réactions du monde à la fin de la guerre. À Times Square New York, dans les rues de Londres ou de Paris, les gens dansaient, chantaient, pleuraient, s’étreignaient. Ils étaient remplis de joie à l’idée que leurs proches rentreraient bientôt à la maison. Chaque fois que je vois ce film, je pleure. À Belsen, nous n’avons pas dansé ce jour-là. Nous n’avions aucun motif d’espoir. Personne ne nous attendait. Nous étions seuls et abandonnés. »

Les Juifs piégés n’ont pas été oubliés sur le sol de leurs meurtriers, et parfois même dans les camps de concentration dont ils avaient été « libérés ». Ce n’est pas l’ignorance du problème ou le chaos de la reconstruction qui est responsable de l’oubli dont ils ont été victimes.

Illustration : Des enfants du camp de personnes déplacées de Foehrenwald se rassemblent autour d’un soldat américain. (Crédit : United States Holocaust Memorial Museum, avec l’aimable autorisation de Larry Rosenbach)

Alors même qu’ils désespèrent, un débat frénétique a lieu en Amérique. De nombreuses voix, parmi lesquelles des organisations juives et chrétiennes, demandent la levée des anciens quotas pour que ces derniers survivants puissent venir en Amérique.

Mais une coalition de Républicains du Midwest et de Démocrates du Sud du Congrès refuse catégoriquement.

Les Juifs, dit-on alors, sont des communistes qui se cachent. Les quotas pour l’Europe de l’Est, pays d’origine des personnes déplacées, demeurent étonnamment bas dans l’immédiat après-guerre : 6 524 par an pour la Pologne, 386 pour la Lituanie, 236 pour la Lettonie et 116 pour l’Estonie.

En juin 1948, le Congrès finit par adopter un projet de loi sur les personnes déplacées – toujours discriminatoire à l’égard des Juifs –, un mois après qu’Israël eut déclaré son indépendance et commencé à accueillir les personnes déplacées.

Une longue Shoah

La Shoah est trop vaste et trop complexe pour être réduite à un récit unique.

Pour l’Occident et de nombreux Juifs occidentaux, elle est la terrible conséquence de l’intolérance. Pour éduquer à la question, les adolescents se rendent au musée, dans les camps de la mort et les wagons à bestiaux.

Une étude du contexte plus large dans lequel la Shoah a eu lieu – le contexte sans lequel elle n’aurait pas été possible – bouleverse ce récit moraliste un peu trop facile.

Auschwitz n’est pas une réponse à une question utile. Auschwitz est LA question.

La réponse – une réponse – ne commence à prendre forme que lorsque l’on prend du recul par rapport à ces totems de la commémoration de la Shoah que sont les fours crématoires des camps, la Shoah par balle en Ukraine, les rassemblements nazis et les poèmes résistants des combattants partisans.

Elle émerge d’une lecture attentive de ce qui s’est passé avant le génocide, des souffrances et d’un ostracisme presque oubliés aujourd’hui, disparus comme les millions d’âmes assassinées, dans la vaste ombre projetée de ce qui allait arriver.

Des immigrants juifs sur le pont du Pan York, le jour de leur arrivée en Israël, le 14 août 1948. (Crédit : Archives Yad Vashem)

Les nazis étaient moins originaux qu’on ne veut l’admettre.

Les machines de propagande, les lois anti-juives, le rêve fiévreux d’une Europe sans Juifs, tout cela n’est qu’une reprise des idées et politiques établies par d’autres.

Là où ils ont innové, notamment en matière de technologie du génocide, leur succès a dépendu de la collaboration enthousiaste d’un grand nombre d’Européens dans la quasi-totalité des pays du continent.

En dépit de son horreur, l’accent mis sur le meurtre sert paradoxalement de baume psychologique, façon d’oublier comment des dizaines de pays, y compris les peuples anglophones libres de l’Occident qui accueillent aujourd’hui la plupart des Juifs de la diaspora mondiale – la plupart d’entre eux étant les descendants de ceux qui sont arrivés en Amérique avant 1921 – ont sans vergogne contribué à ce qui allait conduire des millions de Juifs sans défense à être parqués pendant des générations jusqu’à leur destruction ultime.

Les nazis ont finalement été vaincus, mais ils ont gagné leur combat contre les Juifs d’Europe.

C’est un point qui peut sembler monstrueux à première vue, mais qui est inévitable quand on regarde l’histoire plus longue dans laquelle la Shoah est ancrée : pour les nations dont les Juifs ont été détruits, cette destruction a été un soulagement.

La politique européenne avait tourné autour de la question juive pendant trois générations, et cette anxiété ne s’est dissipée que lorsque les Juifs ont été expulsés.

En Europe de l’Est, après-guerre, nombre de Juifs survivants n’ont pas pu rentrer chez eux, ou alors ils n’ont pas été mieux traités qu’avant la guerre.

En Occident, toute étude du contexte général et de la culpabilité des nations d’Europe et de l’Occident anglophone a rapidement été mise de côté en faveur d’un moralisme a minima, tout sauf menaçant.

Il ne reste plus aux Juifs qu’à se souvenir que lorsque leurs frères se tenaient devant les fours crématoires, aucun pays, aucune religion, aucune classe ou institution ne leur a tendu la main pour les sauver.

Soixante-dix ans de politique européenne et occidentale ont au contraire tout fait pour les y pousser.

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