Avec de rares archives, un Ukrainien nous force à regarder Babyn Yar en face
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Avec de rares archives, un Ukrainien nous force à regarder Babyn Yar en face

Sergei Loznitsa a grandi près du site du massacre en ignorant tout. A présent, il crée 24 courts-métrages à propos de l’histoire - et de son effacement - sur le site du ravin

Le réalisateur de films Sergei Loznitsa. (Autorisation)
Le réalisateur de films Sergei Loznitsa. (Autorisation)

Alors qu’il allait à l’école à Kiev, en Ukraine, Sergei Loznitsa se demandait souvent ce qu’il s’était produit à Babyn Yar, ou « le Ravin de la
grand-mère ». Il ignorait que c’était là que 33 771 Juifs avaient été assassinés durant un massacre industriel de deux jours en septembre 1941.

« Même si j’ai grandi près de Babyn Yar et du vieux cimetière juif, qui était complètement détruit, et qu’enfant je trébuchais souvent sur les pierres tombales juives durant mes promenades, mes parents étaient réticents à l’idée de répondre à mes questions sur le sujet », affirme Loznitsa.

Plus tard, devenu jeune adulte, Loznitsa a lu le livre Babi Yar: A Document in the Form of a Novel. L’ouvrage de 1966 a aidé à briser le silence entourant la Shoah en Ukraine, où les unités allemandes et leurs collaborateurs locaux assassinèrent des Juifs près de leurs maisons, lors de fusillades en plein air.

« En général, les gens essaient d’éviter ce sujet [de la Shoah] », affirme Loznitsa au Times of Israel. « Il y avait une formule officielle – ‘les crimes contre des citoyens soviétiques’ – qui était inscrite sur le monument érigé par les autorités soviétiques à Babyn Yar », explique le réalisateur de 56 ans.

En janvier, le Centre de la Mémoire de l’Holocauste de Babyn Yar (CMHBY) a annoncé des plans de construction pour bâtir plus d’une dizaine de bâtiments sur le site du ravin qui a depuis été comblé. En plus d’un musée commémorant les Juifs tués en 1941, une autre structure va commémorer les 70 000 victimes assassinées à Babyn Yar jusqu’en 1945.

Depuis 2019, Loznitsa s’est associé au CMHBY dans plusieurs projets. Bien que la pandémie ait retardé la production de son long-métrage sur Babyn Yar, Loznitsa, qui est basé en Allemagne, sort environ deux dizaines de courts-métrages sur Babyn Yar dans les prochains mois.

Après le meurtre de masse de 33 771 Juifs à Babyn Yar en Ukraine, en septembre 1941. (Domaine public)

« Même aujourd’hui, 80 ans après que la tragédie s’est produite à Kiev, il n’y a pas de consensus, il n’y a pas de récit historique, qui permettrait à la société d’aborder, de comprendre et de préserver la mémoire de cette tragédie », affirme Loznitsa, qui utilise des témoins oculaires dans plusieurs de ses films.

Dans deux de ses nouveaux courts-métrages, les autorités soviétiques essaient d’effacer la mémoire à Babyn Yar en comblant le ravin de déchets industriels. Une décennie après que le processus a commencé, le comblement a provoqué un glissement de terrain qui a entraîné l’écoulement de « boue, d’eau et de restes humains dans les rues de Kiev », tuant 1 500 personnes lors de « l’Incident de Kurevnika » de 13 mars 1961, un incident étouffé.

Collectivement, la série de films est baptisée, « BABYN YAR. CONTEXTE ». Elle commence par l’invasion de l’Ukraine par l’Allemagne en 1941 et se conclut avec le glissement de terrain de 1961, que Loznitsa montre en utilisant des images captivantes prises depuis des hélicoptères.

Loznitsa a déjà abordé la Shoah dans ses films, notamment à travers le documentaire de 2016 intitulé « Austerlitz », sur les visites de touristes dans d’anciens camps de concentration nazis. En 2018, il a remporté le prix du meilleur réalisateur à Cannes pour le documentaire « Donbass », sur le conflit entre l’Ukraine et la République populaire de Donetsk, soutenue par la Russie.

Dans une interview accordée au Times of Israël, Loznitsa a parlé du visage changeant de la mémoire de la Shoah en Ukraine, y compris en ce qui concerne le défi présenté par ce qu’il appelle la « mania grandiose » de la Russie dans la région.

Vous avez dit que tous les films sont des « théorèmes » contenant leurs propres vérités établies au moyen de vérités acceptées. À quelle vérité voulez-vous que les lecteurs parviennent après avoir regardé votre série de courts-métrages sur Babyn Yar ?

Mon objectif est de permettre au spectateur de « faire face » et de « vivre » les événements et l’atmosphère de l’époque, comme si il ou elle était présent en personne. Je crois que le cinéma est capable de stimuler et de générer ce genre de perceptions.

J’aimerais que le spectateur fasse l’expérience d’une sorte d’empathie qui, à son tour, pourrait le conduire à une compréhension de ce qu’il s’est passé. Je continue à travailler avec les archives et je continue de tomber sur des trésors jamais vus auparavant – parfois même par des historiens spécialistes, sans parler du grand public.

Nous travaillons actuellement avec les archives en Russie, en Ukraine et en Allemagne. Par exemple, j’ai eu la chance de découvrir les images du
« Procès de Kiev » de 1946, qui a eu lieu en URSS avant les procès de Nuremberg en Allemagne. Cela a été un procès très important, qui a porté, entre autres, sur la question de la Shoah dans le territoire soviétique, et mis en évidence le contexte dans lequel la tragédie des massacres a eu lieu.

Aujourd’hui, le « procès de Kiev » semble avoir été complètement oublié

Aujourd’hui, le « procès de Kiev » semble avoir été complètement oublié, et très peu de gens ont même connaissance qu’un tel événement a eu lieu juste après la guerre.

Parmi les films Babyn Yar que vous avez réalisés, lequel a suscité le plus de réactions ?

Chaque épisode est impressionnant à sa manière. Mon but est de préserver les faits historiques, de les extraire des rayons des archives et de les rendre accessibles à tous. Par exemple, j’ai réussi à rassembler toutes les images du témoignage de [la survivante] Dina Pronicheva au procès de Kiev. Cette femme est revenue de l’enfer. Chaque mot prononcé, chaque intonation de sa voix sont importants et précieux.

Que pensez-vous du rôle de la Russie dans la préservation de la mémoire historique de l’Holocauste et de la Seconde Guerre mondiale ?

Le rôle de la Russie, que ce soit l’Empire russe, l’URSS ou la Fédération de Russie, reste inchangé. Elle représente toujours une menace pour ses voisins et pour tous les pays qu’elle considère comme relevant de ses
« intérêts stratégiques ». Récemment, le pays s’est immergé de plus en plus profondément dans son passé soviétique.

Les leçons non apprises de l’Histoire et le sentiment général de rancœur sont très dangereux. Au lieu de se repentir et de reconnaître les crimes commis, l’État russe arbore une attitude agressive, souffre d’une « mania grandiose » paranoïaque et lance des conflits régionaux chaque fois qu’il le peut.

Comment pensez-vous que l’Ukraine a affronté – ou non – son passé ?

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut connaître l’histoire de l’Ukraine durant la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Il est important de connaître l’histoire de ses différentes régions, qui en 1944 ont été unies en une seule République socialiste soviétique ukrainienne.

Les leçons non apprises de l’Histoire et le sentiment général de rancœur sont très dangereux

Peut-être seriez-vous surpris d’apprendre qu’il y avait environ 500 000 à
1 000 000 de citoyens soviétiques ou – pour être plus précis – d’anciens citoyens de l’Empire russe, qui ont combattu dans la Wehrmacht [allemande], contre l’Armée rouge. Un certain nombre d’entre eux vivaient en territoire ukrainien.

Il peut être difficile de comprendre leurs motivations aujourd’hui, mais beaucoup d’entre eux espéraient que les Allemands les délivreraient de Staline, les libéreraient et soutiendraient la formation de leurs États nationaux : ukrainien, russe, lituanien, etc.

Je ne parle pas d’une poignée d’individus; Je parle de centaines de milliers de personnes qui avaient ces opinions à l’époque. Je n’essaye pas de justifier leurs actions, mais je crois qu’il est crucial de comprendre ces processus historiques.

Vos films contiennent une utilisation remarquable de séquences de films d’archives. En supposant que vous ayez accès à toutes les images de film originaux auxquelles vous souhaitez avoir accès, y a-t-il un événement de l’histoire des États-Unis sur lequel vous voudriez faire un film ?

Le projet Manhattan. La décision d’utiliser des armes nucléaires contre le Japon en 1945. Les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 janvier 1945. À partir de ce moment, le monde dans lequel nous vivons a changé à jamais.

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