Brésil : Le drapeau d’Israël aperçu lors de manifestations « anti-démocratiques »
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Brésil : Le drapeau d’Israël aperçu lors de manifestations « anti-démocratiques »

Pour les responsables juifs du pays, les drapeaux bleus et blancs brandis lors de manifestations pro-Bolsonaro contre le confinement et la Cour suprême envoient un mauvais message

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président brésilien Jair Bolsonaro, à droite, étreint sa fille alors que des partisans brandissent des drapeaux israélien, brésilien et américain au cours d'une manifestation contre son ex-ministre de la Justice Sergio Moro et contre la Cour suprême devant le palais présidentiel Planalto, à Brasilia, au Brésil, le 3 mai 2020 (Crédit : AP Photo/Eraldo Peres)
Le président brésilien Jair Bolsonaro, à droite, étreint sa fille alors que des partisans brandissent des drapeaux israélien, brésilien et américain au cours d'une manifestation contre son ex-ministre de la Justice Sergio Moro et contre la Cour suprême devant le palais présidentiel Planalto, à Brasilia, au Brésil, le 3 mai 2020 (Crédit : AP Photo/Eraldo Peres)

Il est rare que le dirigeant d’une communauté juive de la diaspora condamne la présence publique de drapeaux israéliens à un événement.

C’est pourtant très exactement ce qui est arrivé lundi au Brésil, où des manifestants furieux contre les restrictions liées au coronavirus se sont rassemblés afin de dénoncer la politique de la Cour suprême brésilienne. Ils ont aussi appelé à ce que les lois datant de l’ère de la dictature militaire soient réimposées.

Le drapeau israélien, blanc et bleu, est régulièrement brandi aux côtés des drapeaux brésilien et américain à l’occasion de tels rassemblements au Brésil.

« La communauté juive brésilienne est pluraliste. Les Juifs se retrouvent dans chaque nuance du spectre politique, à droite, à gauche ou au centre. Il y a des partisans et des opposants au gouvernement », a indiqué dans un communiqué Fernando Lottenberg, président de la Confédération juive du Brésil (connue également sous l’acronyme Conib).

« Il y a une grande diversité également parmi les partisans d’Israël. L’utilisation constante des drapeaux israéliens dans des mouvements de protestation comme celui qui a eu lieu hier peut envoyer un mauvais message sur la réalité de la composition pluraliste de la communauté juive brésilienne, et présenter de façon erronée notre positionnement concernant le programme défendu par les manifestants et par le gouvernement », a-t-il poursuivi.

« La Conib est fermement attachée à la démocratie et aux libertés publiques et regrette la présence de drapeaux d’Israël, une démocratie vibrante, dans des actions impliquant des agressions commises à l’encontre des institutions démocratiques », a-t-il déclaré.

Dimanche, Bolsonaro a rejoint un vaste mouvement de protestation au cours duquel des manifestants – des évangéliques pour la plupart – ont fait part de leur frustration face aux mesures de distanciation sociale imposées afin d’entraver la propagation de l’épidémie de coronavirus, attaquant la Cour suprême et faisant part de diverses doléances.

Certains ont dénoncé l’ex-ministre de la Justice de Bolsonaro, qui a présenté sa démission fin avril en accusant le président d’interventionnisme dans ses dossiers. D’autres ont appelé au rétablissement de la dictature militaire qui a gouverné le Brésil de 1964 à 1985.

Les partisans du président brésilien Jair Bolsonaro scandent des slogans pendant une manifestation contre l’ancien ministre de la Justice Sergio Moro et contre la Cour suprême, devant le palais présidentiel Planalto, à Brasilia, au Brésil, le 3 mai 2020. (Crédit : AP Photo / Eraldo Peres)

Alors que le rassemblement de déroulait devant le palais présidentiel Palnalto de Brasilia, Bolsonaro a été aperçu à côté de drapeaux géants et notamment d’un aux couleurs de l’Etat d’Israël.

Le leader de droite controversé avait déjà pris part à des rassemblements au cours desquels ses partisans – des évangéliques en majorité – avaient scandé des slogans contre la Cour suprême et contre le Parlement brésiliens, considérés comme opposés à la campagne menée par Bolsonaro, qui n’a cessé de dénoncer les mesures adoptées contre le COVID-19 dans le pays.

Le 19 avril, Bolsonaro — fervent partisan de l’Etat juif – avait rejoint un mouvement de protestation que le journal Guardian avait qualifié de « manifestation pro-dictature ».

Ce jour-là, l’ancien président brésilien, Fernando Henrique Cardoso, avait condamné la présence du leader à cette « manifestation anti-démocratique ».

D’autres groupes juifs brésiliens ont également dénoncé le phénomène cette semaine.

« Un drapeau d’Israël brandi lors d’un rassemblement contre la démocratie n’est pas représentatif des valeurs juives », a clamé le groupe pacifiste Juifs pour la démocratie.

L’Institut Israël-Brésil a, lui aussi, critiqué la présence du drapeau bleu et blanc, affirmant que son exhibition dans ce genre de manifestation revenait à « le brûler », et notant en même temps qu’il avait été utilisé au cours de mouvements de protestation de gauche dénonçant le gouvernement actuel.

À Jérusalem, le ministère des Affaires étrangères, pour sa part, s’est refusé à tout commentaire. L’ambassadeur de l’Etat juif au Brésil, Yossi Shelley, n’a pas répondu à une demande de réaction de la part du Times of Israël sur le sujet. Il a toutefois partagé une publication soutenant les manifestants pro-Bolsonaro sur les réseaux sociaux.

Dans des conversations privées, des diplomates israéliens ont indiqué être mécontents de la présence de ces drapeaux que les partisans évangéliques de Bolsonaro ont brandi dans tout le pays. Ils ont ajouté s’inquiéter du fait qu’Israël ne devienne une cause partisane.

Un partisan du président brésilien Jair Bolsonaro lors d’une manifestation contre l’ancien ministre de la Justice Sergio Moro et contre la Cour suprême, devant le palais présidentiel Planalto, à Brasilia, au Brésil, le 3 mai 2020. (Crédit : AP Photo/Eraldo Peres)

« De nombreux opposants à Bolsonaro voient ce drapeau et, par association, sont amenés à considérer que la communauté juive et l’Etat juif sont des partenaires et des soutiens fervents du président », a expliqué mardi Lottenberg, le chef de la Conib, au Times of Israël.

« On ne peut pas décider qui va brandir ou non des drapeaux israéliens lors de ce type de rassemblements. Ce que nous et de nombreux autres Juifs nous contentons de dire, c’est que le drapeau est le symbole de la nation et du peuple juifs et qu’un grand nombre d’entre nous avons des points de vue très différents, et sommes fortement en désaccord avec l’agenda prôné par les manifestants, particulièrement lorsqu’ils font la promotion d’actions anti-démocratiques, comme cela a été le cas dimanche », a-t-il continué.

Les relations sont tendues depuis longtemps entre l’ambassade israélienne à Brasilia et la Conib, fondée en 1948, qui « soutient l’Etat d’Israël, le mouvement sioniste et le dialogue de paix au Moyen-Orient », selon son site Internet.

La Conib, qui représente les 120 000 Juifs du Brésil, s’efforce de rester non-partisane tandis que l’ambassadeur Shelly – dont la nomination a été politique – n’a pas caché son soutien à Bolsonaro et à son agenda de droite.

Image de la remise de la décoration de l’ambassadeur israélien au Brésil, Yossi Shelley, par le président Jair Bolsonaro. (Capture d’écran YouTube)

Les Juifs du Brésil sont largement divisés concernant Bolsonaro. Certains ont salué le fait qu’après plusieurs gouvernements socialistes, un politicien décomplexé issu de la droite de l’échiquier politique soit arrivé au pouvoir, tandis que d’autres se sont inquiétés de ses positionnements pro-armes à feu, de son soutien apporté à l’ancienne dictature militaire et de sa rhétorique populiste – et notamment de ses attaques et autres insultes proférées à l’encontre des homosexuels et des femmes.

Selon le dernier bilan au Brésil, 116 000 personnes ont été touchées par le coronavirus, et la maladie a fait 7 966 morts. Mais Bolsonaro, qualifiant le COVID-19 de « petite grippe », s’est insurgé contre les mises en quarantaine et les ordres de confinement instaurés par les gouverneurs et soutenus par le système judiciaire du pays.

Les gouverneurs de Sao Paulo et de Rio de Janeiro, les États qui ont été les plus touchés par le virus, ont interdit les rassemblements publics, fait fermer les écoles et les entreprises et imposé des mesures de distanciation sociale strictes. Tous deux sont des détracteurs de Bolsonaro et pourraient devenir ses adversaires lors de la course à la présidentielle de 2022.

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