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Brooklyn : Une firme refuse un potentiel client à cause de ses liens avec Israël

Malgré son travail avec des ONG juives, Big Duck cite son "engagement contre l'oppression" pour justifier une décision de ne pas travailler avec le Shalom Hartman Institute

Une vue des bureaux de  New York City de l'Institut Shalom Hartmand'Amérique du nord. (Crédit :  Jonathan Heisler/Shalom Hartman Institute via JTA)
Une vue des bureaux de New York City de l'Institut Shalom Hartmand'Amérique du nord. (Crédit : Jonathan Heisler/Shalom Hartman Institute via JTA)

JTA — Une firme de marketing qui a beaucoup travaillé avec des organisations à but non-lucratif juives a refusé de s’associer à l’une d’entre elles, la direction s’inquiétant d’un groupe « dont les activités en Israël sont significatives ».

The Shalom Hartman Institute, un important think-tank juif qui se consacre à l’éducation, s’était tourné vers Big Duck, une coopérative de travail associé dont le siège est à Brooklyn, en raison des collaborations passées de cette firme de marketing avec des organisations juives.

Mais Farra Trompeter, co-directrice de Big Duck, a fait savoir la semaine dernière à Dorit Rabbani, directrice des communications du Hartman Institute pour l’Amérique du nord, que son entreprise ne travaillerait pas avec le think-tank, les membres du personnel de Big Duck s’inquiétant des activités de l’institut en Israël, ont fait savoir les deux responsables.

Hartman, qui a des bureaux à Jérusalem et à New York, œuvre à promouvoir l’éducation juive, le dialogue entre les Juifs et le dialogue entre les membres de la communauté juive et les fidèles des autres religions. L’institut est ouvertement sioniste.

Parmi les anciens clients de Big Duck, le Jewish Theological Seminary (JTS), le groupe National Council of Jewish Women (NCJW) et l’organisation de défense des droits LGBT Keshet.

« Nous engager davantage et nous exprimer davantage sur notre volonté de lutter contre les oppressions nous a amenés à nous interroger de manière plus active sur l’opportunité de toute collaboration avec des organisations dont les activités sont significatives en Israël, entre autres, et dans ce cas précis, nous avons convenu des deux côtés que travailler ensemble n’aurait pas de sens », a écrit Trompeter dans un courriel adressé à JTA, parlant de ses contacts avec le Hartman Institute.

Cette décision suit une période de critiques intenses d’Israël qui avait été entraînée par le conflit qui, au mois de mai, avait opposé l’État juif aux groupes terroristes de Gaza. A ce moment-là, un grand nombre de personnes, à gauche de l’échiquier politique, avaient exprimé leur solidarité avec les Palestiniens – avec une question en suspens : celle de savoir si ces positionnements adoptés majoritairement sur les réseaux sociaux auraient des conséquences dans la vie réelle.

Et cela semble bien être le cas avec cette décision qui a été prise par Big Duck.

Trompeter a indiqué que l’entreprise n’avait pas de règle établie et définitive concernant des collaborations avec des groupes liés à Israël.

« Big Duck ne refuse pas de travailler avec des organisations uniquement sur la base de leur positionnement à l’égard de BDS ou sur celle de leur présence en Israël », a-t-elle expliqué. « Mais nous nous demandons si ces compagnies sont prêtes à travailler avec une équipe et avec une firme qui mettent en doute la politique et les pratiques israéliennes, et nous nous demandons aussi si nous sommes réellement le meilleur choix pour créer des supports de communication et de collecte de fonds pour ces entreprises. »

Farra Trompeter. (Capture d’écran/YouTube)

Rabbani, qui a écrit des notes après sa conversation de 21 minutes avec Trompeter, mercredi dernier, évoque une conversation beaucoup moins nuancée et indique que la décision n’a pas été prise mutuellement, mais bien par Big Duck seulement.

Selon les notes prises par Rabbani, Trompeter a fait remarquer que Hartman avait une présence à Jérusalem et elle a demandé à son interlocutrice si l’institut se définissait comme sioniste et s’il était opposé à BDS (boycott, divest and sanction), le mouvement anti-israélien.

Rabbani a alors confirmé que Hartman était une organisation sioniste, défavorable au BDS et Big Duck a déclaré que dans ce cas, la firme ne travaillerait pas avec l’institut.

Trompeter conteste ce récit des faits. « Nous n’avons pas refusé de travailler avec l’institut Hartman parce qu’il est sioniste et nous travaillons, par ailleurs, avec d’autres groupes juifs », a-t-elle indiqué dans un courriel de suivi. « Nous n’avons aucun critère de collaboration décisif ou rédhibitoire chez Big Duck ».

Rabbani s’est souvenue que Trompeter avait expliqué que son équipe devait se sentir attachée à un produit pour le commercialiser, et qu’elle aurait du mal à apporter la passion nécessaire à sa mission si elle travaillait avec Hartman.

« Je lui ai dit : ‘Je voudrais que vous puissiez vous entretenir avec des gens qui sont à l’institut Hartman et qu’ils vous expliquent pourquoi notre travail est finalement important pour renforcer la coexistence et la paix’, » a continué Rabbani.

En plus de travailler avec des Juifs pour promouvoir le pluralisme et la démocratie israélienne, le Hartman Institute travaille aussi avec des musulmans en Amérique, à travers son Initiative de leadership musulman qui fait la promotion du dialogue entre les musulmans américains et les Juifs, et aussi avec Israël.

Certaines personnalités musulmanes qui ont pris part à ce programme ont été blâmées par d’autres membres de leur communauté qui, pour certains, ont cité le rôle tenu par le Hartman Institute dans la formation des militaires israéliens pour justifier cette opposition. Le travail réalisé par Hartman au sein de l’armée implique des formations de leadership, des échanges sur le pluralisme et des discussions sur les identités juive et israélienne.

Rabbani s’était tournée vers Big Duck parce qu’elle avait déjà travaillé avec la firme lorsqu’elle occupait un poste au Jewish Theological Seminary (JTS), l’institution du mouvement massorti qui est, elle aussi, ouvertement sioniste et qui a eu une présence en Israël.

Le groupe JTS a indiqué dans une déclaration à JTA qu’il était « décontenancé » par la décision prise par Big Duck.

« JTS ne travaille actuellement pas avec Big Duck, » a fait savoir l’organisation. « Nous sommes décontenancés par les inquiétudes de la firme face à un éventuel travail avec le Shalom Hartman Institute en raison de son attachement à l’État d’Israël, un attachement que nous partageons. Nous avons travaillé avec cette agence sous ses anciens propriétaires qui n’ont jamais mis en cause notre point de vue sur Israël ».

Le campus du séminaire théologique juif de New York (Autorisation)

Le NCJW et Keshet ont, eux aussi, des partenariats avec des organisations israéliennes.

« Nous croyons savoir que Big Duck n’a pas de politique concernant BDS, ni de critère rédhibitoire qui serait lié au sionisme », dit la directrice-générale du groupe NCJW, Sheila Katz, dans un texto adressé à JTA.

« Quand Keshet a conclu un contrat avec Big Duck, en 2017 et en 2018, concernant un projet de changement d’image important, la firme ne nous a jamais interrogés sur le positionnement du groupe vis-à-vis d’Israël et du sionisme », commente pour sa part le président et directeur-général de l’organisation, Idit Klein. « Nous avons été très heureux du travail de Big Duck et nous reconnaissons totalement l’expertise de la firme dans les secteurs du marketing et des communications. En ce qui me concerne, je crois savoir que Big Duck n’utilise pas la question d’Israël ou du sionisme pour déterminer avec qui la firme travaillera ou non. J’ai discuté directement avec Farra Trompeter, la co-directrice de Big Duck, et elle m’a assuré que Big Duck, en tant qu’entreprise, ne soutenait pas BDS ».

Dans son courriel, Trompeter a noté que la compagnie continuerait à travailler avec des groupes juifs.

« Big Duck n’est pas antisémite et rejette profondément l’antisémitisme », a-t-elle écrit. « Nous avons de nombreux clients qui se battent pour la justice, qui offrent des services désespérément nécessaires aux communautés, qui améliorent la vie des autres et qui font un travail ancré dans les valeurs, les traditions et la culture juive ».

Yehuda Kurtzer, le président du Hartman Institute pour l’Amérique du nord, a expliqué qu’il n’irait pas jusqu’à accuser la firme d’antisémitisme, qualifiant toutefois la décision prise par cette dernière de « dangereuse » en raison du grand nombre de Juifs américains ressentant une affinité avec Israël.

« Boycotter les institutions juives américaines qui sont sionistes, c’est très dangereux dans la mesure où le sionisme est présent parmi une majorité de Juifs américains et qu’il fait partie de notre judaïsme », a-t-il estimé. Kurtzer a tenu ces propos avant que Trompeter ne souligne que Big Duck ne boycottait pas les sionistes.

« Et c’est particulièrement décevant parce qu’un grand nombre d’entre nous – dont mon organisation – œuvrons à promouvoir les causes de la démocratie, des droits de l’Homme et du pluralisme en Israël », a-t-il continué.

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