Comment les Israéliens fuyant New York ont été contaminés dans les airs
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Comment les Israéliens fuyant New York ont été contaminés dans les airs

Après la fermeture de leur yeshiva à Brooklyn, plus de 100 étudiants israéliens sont repartis en Israël via un vol El Al ; des dizaines d'entre eux s'avèrent aujourd'hui infectés

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Des avions El Al à l'aéroport Ben Gourion (Crédit: Shay Levi/Flash90)
Des avions El Al à l'aéroport Ben Gourion (Crédit: Shay Levi/Flash90)

Le mercredi 18 mars aux environs de minuit, Adi Israel, une étudiante âgée de 22 ans, attendait d’embarquer à bord d’un vol d’El Al en direction d’Israël lorsque ce dernier a été retardé de manière inexplicable.

« Chers passagers, le Vol LY002 reliant New York à Tel Aviv décollera à 13 heures 30 au lieu de 12 heures 30, son horaire initialement programmé », avait signalé un message texto reçu par la mère d’Israel à Dimona, qui attendait avec anxiété le retour de sa fille, étudiante en art dramatique à l’Institut Lee Strasberg de New York.

« Le coronavirus se répandait à New York », raconte Israël pour expliquer sa décision de revenir au sein de l’État juif ce jour-là. « Nos cours étaient dorénavant assurés par internet. Ma mère voulait vraiment que je revienne à la maison ».

Elle avait également eu le sentiment qu’il était préférable qu’elle se trouve en Israël pendant la pandémie de coronavirus parce que là-bas, contrairement aux États-Unis, la couverture santé y est très bonne.

« J’ai pensé que ce serait mieux de dépendre, si nécessaire, du système de soins israélien. J’ai une meilleure sécurité sociale en Israël qu’aux États-Unis », continue-t-elle.

Mais alors qu’elle attendait d’embarquer, la jeune comédienne a aperçu le personnel d’El Al consulter les agents de sécurité – des discussions qui semblaient relever de l’urgence.

« Veuillez vous asseoir, veuillez vous asseoir », ont exhorté les employés d’El Al aux passagers. « Nous n’embarquons pas encore ».

Alors qu’elle patiente calmement, elle reçoit une vidéo courte de sa mère qui vient tout juste de filmer, sur l’écran de télévision du salon familial, un reportage d’information.

Juste à côté d’un gros titre à glacer le sang – « L’avion corona » – la jeune journaliste de la Douzième chaîne Amalia Douek disait aux téléspectateurs que l’embarquement à bord d’un vol d’El Al, à l’aéroport JFK, avait été interrompu, certains passagers ayant peut-être été en contact avec des personnes porteuses du coronavirus.

« Il y a eu des contaminations massives dans les communautés juives [ultra-orthodoxes] de New York », rapportait la journaliste. « Des synagogues de New York ont été fermées. L’objectif de ces fermetures est d’empêcher ces fidèles de venir en Israël vers les communautés haredim ici. Nous vous avions précédemment fait savoir que lors de réunions ayant eu lieu au bureau du Premier ministre, les communautés haredim et arabes avaient été signalées comme étant des communautés qui ne respectaient pas les directives de distanciation sociale. Et l’idée est donc de prendre aujourd’hui des mesures préventives et d’empêcher ces gens de venir en Israël », ajoutait-elle.

Adi Israel est l’une des six passagers interviewés par le Times of Israel à avoir fait le voyage entre New York et Israël, le 18 et le 19 mars. Tous racontent une histoire similaire.

Les médias faisant état d’une vaste propagation du virus dans les quartiers haredim de Brooklyn, plus d’une centaine d’étudiants de la yeshiva du mouvement Habad du 770 Eastern Parkway, à Crown Heights – tous citoyens israéliens – décident d’embarquer à bord d’avions de la compagnie El Al au cours de ces deux jours et ont été conduits en quarantaine immédiatement après l’atterrissage. Un grand nombre – si ce n’est pas tous – ont été testés positifs au Covid-19 après leur arrivée.

Parmi les autres passagers côtoyant les étudiants, des personnes âgées ou malades qui ignoraient totalement qu’elles partageaient un avion avec des dizaines d’individus potentiellement contagieux (la période d’incubation du coronavirus serait de cinq jours ou d’un peu plus longtemps, et les personnes atteintes sont susceptibles de propager le virus avant même de présenter des symptômes, selon les experts de la santé).

Des Juifs orthodoxes appliquent la directive de « distanciation sociale » lors d’une prière aux abords du siège mondial du mouvement Habad Loubavitch à Brooklyn, à New York, le 20 mars 2020 (Crédit : AP Photo/Mark Lennihan)

La compagnie El Al et le ministère de la Santé israélien ont-ils soupçonné ces étudiants d’être contaminés, les laissant néanmoins embarquer à bord de l’avion ? Et concernant les étudiants eux-mêmes – qui avaient signé une déclaration attestant du fait qu’ils n’étaient pas malades et qu’ils n’étaient pas entrés en contact avec d’éventuelles personnes contaminées – ont-ils menti, pour certains ? Et quelle est la responsabilité de la yeshiva, qui aurait encouragé les élèves à retourner en Israël, au lieu de leur donner l’instruction de se placer en quarantaine chez eux à New York ?

Un porte-parole du mouvement Habad indique au Times of Israel que les étudiants ignoraient absolument qu’ils étaient infectés. Mais les autres passagers de l’avion – qui sont actuellement en quarantaine à leur domicile (un isolement obligatoire pour tous ceux qui rentrent dans le pays) – affichent leur scepticisme et exigent des réponses.

« J’avais peur »

Adi Israel, étudiante en art dramatique, est revenue en Israël depuis New York à bord d’un vol El Al, le 18 mars 2020 (Autorisation)

Adi Israel, l’apprentie comédienne, n’avait pas pleinement compris pourquoi l’embarquement de son vol LY002 avait été retardé.

« On a attendu encore et encore. J’avais peur », dit-elle.

A ce moment-là, dans les coulisses, El Al consultait dans l’urgence le ministère israélien de la Santé et tentait de décider que faire au sujet des dizaines d’étudiants de la Central Yeshiva Tomchei Temimim de Crown Heights, rattachée au mouvement Loubavitch, confirment auprès du Times of Israel des porte-paroles d’El Al et du ministère.

Crown Heights, ainsi que d’autres communautés juives et non juives de Brooklyn, a été touché par le coronavirus de manière à la fois soudaine et sévère. Le 9 mars, un seul cas avait été rapporté, dans une maison de retraite du sud de Brooklyn. Le 13 mars, les écoles haredim de Crown Heights fermaient, des informations ayant fait état de trois cas confirmés au sein de la communauté Habad d’environ 15 000 personnes.

Le 15 mars, les responsables rabbiniques et médicaux écrivent une lettre à l’attention de la communauté disant que « à ce stade, le Covid-19 a pris une proportion épidémique au sein de notre communauté ». Le 17, des informations parues sur le site haredi Hamodia.com révèlent que « un membre de la Hatzalah à Crown Heights a confié à Hamodia que le nombre de cas était si élevé qu’il faut considérer que c’est la communauté toute entière qui a été exposée au virus ».

Un autre article, paru le même jour sur le site Anash.org du mouvement Habad, annonce que les dortoirs et les cafétérias de la Central Yeshiva Tomchei Temimim Lubavitch [connue également sous le nom de 770 Yeshiva], à Crown Heights, étaient désormais fermés en raison de l’apparition du virus, qu’aucune solution de logement n’était mise à disposition des étudiants et que les administrateurs conseillaient à ces derniers de rentrer chez eux – notamment à l’étranger. Cette yeshiva compte environ 250 étudiants.

Des fidèles du mouvement ‘Habad dansent quelques jours avant la fermeture de 770 Eastern Parkway à cause du coronavirus, le 14 mars 2020 (Capture d’écran : Youtube)

« Selon des informations, plus de 50 bochurim [étudiants en yeshiva] présenteraient des symptômes modérés », d’après l’article.

Selon Ashi Am Shalom, porte-parole d’El Al, dans l’après-midi du mercredi 18 mars, des dizaines d’étudiants de la yeshiva Tomchei Temimim avaient déjà embarqué à bord du vol LY002 lorsqu’il leur avait été demandé de quitter l’avion, le ministère de la Santé israélien ayant été informé qu’un grand nombre d’entre eux étaient malades, dit-il.

« Il y avait des rumeurs », précise Am Shalom, « et le ministère de la Santé a demandé que nous fassions signer un formulaire dans lequel les voyageurs affirmeraient qu’ils n’avaient pas été en contact avec un malade du coronavirus pendant les 14 jours précédant l’embarquement et qu’il n’était donc pas nécessaire qu’ils se mettent en quarantaine. Nous avons débarqué les passagers de l’avion, nous avons préparé les formulaires et nous les avons fait signer. C’était les instructions précises du ministère. S’il nous avait été dit de ne pas embarquer telle ou telle personne à bord de l’appareil, ou si on nous avait demandé de ne pas décoller, nous aurions obéi », ajoute-t-il.

Pendant ce temps, la majorité des autres passagers d’El Al ignoraient totalement ce qui était en train de se passer.

« Nous avons attendu encore et encore », raconte Adi Israel. « Enfin, on nous a dit par haut-parleur que tous ceux qui voulaient monter à bord de l’avion devaient signer un formulaire. Il fallait dire qu’on n’avait pas été en contact avec un malade du coronavirus au cours des deux semaines précédentes et déclarer qu’on avait eu aucun symptôme du Covid-19, comme de la fièvre, de la toux ou des difficultés à respirer ».

Les employés ont commencé à distribuer des formulaires tout en demandant aux passagers de rester assis, dit-elle. Il s’est avéré que le nombre de documents n’était pas suffisant et il a fallu aller en faire imprimer de nouveaux en hâte.

Israel avait signé le formulaire de bonne foi, mais elle s’était dit que la tentation de mentir, pour certains passagers, serait forte.

« On était déjà en train d’embarquer. Les gens voulaient seulement pouvoir prendre place dans l’avion et rentrer chez eux », raconte-t-elle.

Dans l’avion, Israel portait des gants. Elle a soigneusement nettoyé son siège, les accoudoirs et sa tablette. Et elle a tenté, autant que faire se peut, de conserver une distance avec les autres passagers.

« Je savais que la plupart du temps, la maladie affecte les personnes âgées – mais mes parents sont âgés, je rentrais chez eux et je ne voulais vraiment pas les mettre en danger », s’exclame-t-elle.

Le reste du vol a été presque normal. Le personnel de bord portait des masques et des gants, mais des plats chauds ont été distribués comme d’habitude. Israel avait remarqué que certaines personnes toussaient dans l’avion, mais d’une manière qui ne sortait guère de l’ordinaire.

Mais quelque chose d’étrange s’est produit après l’atterrissage de l’avion.

« On a atterri vers 6 heures 15 du matin, heure israélienne, le 19 mars. L’un des membres de l’équipage a fait une annonce par haut-parleur et déclaré que les étudiants de la 770 Yeshiva, à Crown Heights, devaient débarquer les premiers ».

Environ la moitié des passagers se sont alors levés et ont quitté l’avion, ajoute-t-elle.

« Une fois qu’ils sont partis, l’appareil paraissait vide », dit-elle.

Des vidéos qui circulent sur internet ainsi que des articles d’information parus dans les médias haredim et israéliens décrivent ce qui est alors arrivé.

Un bus dont les sièges avaient été recouverts de plastique et dont le chauffeur se trouvait placé derrière une vitre de protection s’est présenté sur le tarmac. Les jeunes hommes ont embarqué à bord du bus, sans, semble-t-il, de contrôle préalable de leur passeport. Un homme au visage caché sous un masque, et qui semblait occuper une fonction d’autorité, s’est adressé à eux.

« Le ministère de la Santé a consulté les rabbins ‘Habad », leur a dit l’homme.

« Selon les informations dont ils ont connaissance concernant ce qu’il se passe actuellement à Crown Heights, ils considèrent que chacun d’entre vous est infecté par le coronavirus jusqu’à preuve du contraire. De leur point de vue, tous ceux qui sont montés à bord de ce bus sont touchés par le coronavirus. Et pour cette raison, et en coordination avec les rabbins et les responsables de yeshiva, il a été décidé de vous emmener directement en quarantaine au Dan Hotel de Jérusalem, » a-t-il ajouté.

Sur la vidéo, l’un des étudiants filmés proteste : « Si nous sommes tous porteurs du coronavirus, pourquoi nous emmenez-nous, nous, et pas les autres passagers de l’avion ? ».

« Cette décision n’est pas la mienne », lui répond alors l’homme. « Je ne suis pas médecin. Demandez au ministère de la Santé ».

Plusieurs jours plus tard, le 23 mars, la Douzième chaîne rapporte que 65 des 114 étudiants de la yeshiva de Crown Heights placés en quarantaine sont contaminés par le coronavirus. Le ministre de la Santé a confirmé au Times of Israel que ce chiffre était probablement plus élevé.

Adi Israel a passé la dernière semaine en quarantaine dans sa maison familiale à Dimona. Elle a commencé à avoir de la fièvre et à tousser. Elle est dans l’attente actuellement des résultats du test.

« Je me sens angoissée », dit-elle, « et déçue. Ils savaient qu’il y avait des malades à Crown Heights. Et s’il y avait ne serait-ce qu’un semblant d’inquiétude, ils auraient dû trouver une solution – peut-être un avion qui aurait pris en charge tous les passagers originaires de Crown Heights ».

« J’ai le sentiment qu’on nous a caché quelque chose. Quand il a été révélé qu’il y avait des élèves de yeshiva malades à bord de l’avion, El Al a fait savoir que la compagnie entrerait en contact avec les autres passagers. Je n’ai eu aucune nouvelle », déplore-t-elle.

L’hôtel Dan Panorama à Jérusalem transformé en centre d’hébergement pour isoler les patients atteints de cas légers de coronavirus, le 17 mars 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi / Flash90)

Shlomi Am Shalom, d’El Al, clame pour sa part ne pas avoir eu d’autre choix que de laisser les étudiants de yeshiva monter à bord de l’avion.

« Nous avons suivi les instructions données par le ministère de la Santé », explique-t-il.

Des actes de discrimination contre les passagers ou empêcher un individu d’embarquer en raison de son appartenance à une communauté religieuse particulière ou de sa fréquentation d’une yeshiva seraient illégaux, ajoute-t-il.

« Je ne suis pas en mesure de décider que quelqu’un qui porte un chapeau et un costume ne montera pas dans l’appareil. Ce serait antisémite de le faire. Et je ne sais même pas qui est issu de telle ou telle yeshiva. Ce n’est pas inscrit sur les billets », continue-t-il.

« Y a-t-il un médecin à bord ? »

Selon les passagers avec lesquels s’est entretenu le Times of Israel, davantage d’étudiants de la même yeshiva ont embarqué à bord d’autres vols sans que les autres passagers ne soient avertis des risques ou des délibérations en coulisses entre El Al et le ministère de la Santé.

Motti Ben Yitzhack et son épouse Suzy, un couple de sexagénaires originaires d’Ashkelon, se trouvaient parmi les passagers du vol LY0026 reliant Newark à Tel Aviv, qui a décollé le 18 mars à 20 heures 30 – quelques heures après le vol partant de JFK.

Le couple était allé rendre visite à ses enfants et petits-enfants à Monsey, à New York, quand leur gendre, médecin urgentiste à Westchester, leur a conseillé d’écourter leur séjour en raison de la propagation du Covid-19 aux États-Unis.

Motti Ben-Yitzhack (Crédit : Facebook)

« Je souffre d’une bronchopneumopathie chronique obstructive – une maladie des poumons. Mon épouse et moi-même craignions beaucoup la contagion », explique-t-il.

Avant d’embarquer à bord de l’avion, il a été demandé à tous les passagers de remplir le même type de déclaration faisant état de l’absence de tout symptôme relatif au coronavirus et de l’absence de contact avec d’éventuels malades, relate Motti Ben Yitzhack au Times of Israel.

Alors que l’avion volait depuis plusieurs heures, une annonce a été faite par haut-parleur : « Y a-t-il un médecin à bord ? ».

Les membres de l’équipage sont alors arrivés avec un homme haredi d’âge mûr en classe Économique où avait pris place le couple, plaçant un masque à oxygène sur le visage du malade.

Rami Schwartz, originaire de Jérusalem et âgé de 33 ans, se trouvait également à bord de l’appareil reliant Newark et Tel Aviv en compagnie de son épouse, de la grand-mère de cette dernière – une femme de 93 ans – et de ses enfants. La famille revenait d’un mariage à Washington, annulé à la dernière minute.

Rami et Doranit Schwartz (Crédit : Facebook)

« Les membres de l’équipage ont soudainement demandé s’il y avait un médecin à bord. Nous avons demandé ce qu’il se passait et on nous a répondu qu’un homme faisait un choc insulinique parce qu’il avait du diabète », raconte-t-il.

Rami Schwartz estime qu’il s’agissait d’un mensonge pieux visant à ne pas entraîner la panique chez les passagers.

Un médecin qui s’était levé pour venir en aide au malade lui a alors révélé que l’homme avait des difficultés respiratoires et de la fièvre.

« Il faudra qu’on se mette vraiment, vraiment en quarantaine après ça », lui a affirmé le médecin.

Rami Schwartz dit avoir entendu les propos tenus au téléphone par un des membres de l’équipage.

« On devait être en train de survoler la Turquie à ce moment-là. Elle parlait à quelqu’un et disait qu’il était hors de question de procéder à un atterrissage d’urgence, parce que nous serions placés en quarantaine quel que soit l’endroit où l’avion se poserait ».

Quand l’avion a atterri à Tel Aviv, le malade a été débarqué, et les autres passagers ont été priés de rester assis à leur place.

« Il y a eu une annonce nous demandant à tous de rester assis à nos places puis les étudiants de la 770 Yeshiva de Crown Heights ont été invités à quitter l’avion », rapporte Motti Ben Yitzhack. « Je me souviens de ce mot : ‘invités’. »

Il note qu’à ce moment-là, 20 à 30 personnes se sont levées et ont débarqué. Lorsqu’il a ultérieurement appris que des voyageurs qui se trouvaient à bord de son vol avaient été testés positifs au virus, il a été bouleversé.

« Si nous avions su qu’à bord il y avait un groupe d’individus qui présentaient un risque élevé d’avoir été contaminés au Covid-19, nous ne serions pas montés dans l’avion », dénonce-t-il.

« Actuellement, nous attendons de voir si l’un d’entre nous a été touché. A chaque sensation de gorge qui gratte, à chaque toux, on se demande de quoi il s’agit, si c’est quelque chose qu’on pourrait avoir attrapé à bord de l’avion », raconte-t-il.

Schwartz se demande pourquoi El Al et le ministère de la Santé ont autorisé le maintien du vol tel qu’il était prévu.

« On savait bien qu’il y avait eu une éruption du virus dans des endroits comme Crown Heights, mais nous avions la certitude que les autorités ne nous mettraient pas en danger. Est-ce que c’était une décision délibérée de nous mettre en péril au nom de l’intérêt général, ou était-ce une négligence ? », s’interroge-t-il.

Des responsables en « tenue d’astronaute »

Le jeudi 19 mars, après les deux vols mouvementés de la veille, des scènes similaires se répètent.

Parmi les passagers montés à bord du vol LY8, entre l’aéroport JFK et Tel Aviv, Sheli Bar-Niv, cheffe pâtissière de 30 ans dans un restaurant de Manhattan dont tout le personnel a été licencié à cause du coronavirus. Elle avait alors décidé que financièrement, comme à tous les autres niveaux, le moment était venu de retourner en Israël.

Sheli Bar-Niv (Crédit :Nitzan Keinan)

Avant la délivrance des cartes d’embarquement, raconte-t-elle, les passagers ont dû, eux aussi, signer la déclaration relative au virus.

Alors qu’elle se trouve dans la file d’attente, elle discute avec certains passagers haredim. « J’ai entendu plusieurs personnes dire qu’elles seraient directement placées en quarantaine au Dan Hotel », se souvient-elle.

« Et là, d’autres gens, dans la file d’attente, ont dit : ‘Non, la quarantaine se fera chez vous. Une quarantaine à l’hôtel, c’est pour ceux qui ont été testés positifs au virus’, » ajoute-t-elle.

« Et pourtant, ils semblaient d’ores et déjà savoir qu’ils allaient à l’hôtel », poursuit-elle.

Lors de l’atterrissage, explique Michal, qui étudie le travail social à l’université de Columbia et qui se trouvait à bord du vol, « des membres du ministère de la Santé sont montés dans l’avion. Ils portaient des sortes de costumes d’astronautes. L’un d’entre eux s’est saisi du haut-parleur et a déclaré que seuls les étudiants de la 770 Yeshiva de Brooklyn étaient autorisés à débarquer ».

Dix à vingt passagers ont alors obtempéré.

Shachar Halevi, 22 ans, étudiant en musique à la New School, se trouvait aussi dans l’appareil. « Toutes les 30 secondes, quelqu’un toussait de manière alarmante dans l’avion », se rappelle-t-il.

Shachar Halevi (Crédit : Facebook)

Quelques jours plus tard, ses parents reçoivent un appel téléphonique les informant de la présence de malades du Covid-19 à bord de l’avion ayant transporté leur fils – et demandant à la famille toute entière de se mettre en quarantaine.

Le père du jeune homme, Yossi Klein Halevi, ne décolère pas.

« Il s’est passé quelque chose de scandaleux avec ce vol, et je veux savoir pourquoi », s’agace-t-il.

« Je veux savoir pourquoi le ministère de la Santé a laissé une telle chose se produire alors qu’il s’inquiétait manifestement suffisamment de ce groupe d’étudiants de yeshiva pour le prendre en charge dès l’atterrissage », s’exclame-t-il.

« Je veux savoir pourquoi le mouvement Habad, en Israël, s’est contenté d’encourager ses élèves à embarquer à bord de l’avion alors que tout le monde savait que Crown Heights était gravement impacté par la maladie. Et je veux savoir pourquoi El Al a autorisé l’embarquement de ces gens en dépit de ses hésitations initiales », ajoute-t-il.

Yossi Klein Halevi (Crédit : Ilir Bajaktari / The Tower)

Cela n’est pas seulement une affaire personnelle, même si c’est, bien sûr, aussi très personnel pour moi », ajoute Yossi Klein Halevi, contributeur très régulier du Times of Israel.

« C’est également une question urgente – celle de savoir comment fonctionnent nos institutions dans une situation de vie et de mort. Cela pose la question de la responsabilité et de la nécessité de devoir rendre des comptes », affirme-t-il.

Ramener les étudiants dans leur pays natal

Motti Seligson, porte-parole du mouvement Habad-Loubavitch à Crown Heights, déclare au Times of Israel que pour autant qu’il le sache, aucun des étudiants de yeshiva revenus en Israël en date du 18 et du 19 mars ne se savait touché par le virus.

« Votre question se base sur des ‘informations’ qui ont laissé entendre que ceux qui ont embarqué à bord du vol affichaient des symptômes avant leur départ, et ce n’est pas du tout ce que disent les personnes qui ont une connaissance directe de ce qu’il s’est passé, à savoir les étudiants de yeshiva eux-mêmes », dit-il.

Des informations parues dans les médias du mouvement Habad suggèrent, en fait, que si un grand nombre d’étudiants étaient considérés comme malades, les autorités Habad ont néanmoins cherché à les rapatrier dans leur pays d’origine.

Un article paru sur le site Habad israélien Col.org.il le 17 mars, affirmait que les responsables Habad, sur ordre du ministère de la Santé, étaient en train de dresser une liste d’étudiants de yeshiva de Crown Heights qui prévoyaient de rentrer en Israël.

Meir Ashkenazi, directeur-adjoint des services Magen David Adom-Hatzalah pour la région sud et militant Habad, explique ainsi dans l’article qu’un grand nombre des jeunes hommes seraient malades.

« Depuis cet après-midi, nous recevons des demandes émanant de parents qui réclament le retour de leurs fils », rapporte Meir Ashkenazi.

« Nous sommes entrés en contact avec le Magen David Adom qui a indiqué au ministère de la Santé qu’il y a de nombreux étudiants qui prévoient de rentrer en Israël dans les prochains jours et au vu de la situation à Crown Heights, les craintes portant sur d’éventuelles contaminations au coronavirus parmi eux sont réelles, et on craint également qu’ils arrivent en Israël déjà malades », continue-t-il.

Meir Ashkenazi, vice-directeur des services Magen David Adom-Hatzalah pour la région sud (Crédit : Facebook)

Plusieurs jours plus tard, Haim Steiner, appartenant au mouvement Habad et membre du comité central du Likud, accorde une interview au site Col.org.il, dans laquelle il affirme que le ministère de la Santé avait initialement refusé le rapatriement en Israël des étudiants, mais qu’il s’était finalement laissé convaincre.

« J’ai parlé avec une des personnes impliquées dans les discussions entre le ministère de la Santé et les rabbins Habad », dit-il dans l’entretien. « Dans un premier temps, le ministère de la Santé voulait interdire aux transporteurs aériens d’embarquer ces étudiants pour les ramener en Israël, mais cela les aurait laissés à la rue, sans endroit où dormir et sans pouvoir manger puisque la yeshiva avait fermé les dortoirs et la cafétéria ».

Haim Steiner ajoute que « après avoir consulté les rabbins, le ministère de la Santé a pris la décision d’envoyer ces hommes au Dan Hotel immédiatement après leur arrivée en Israël. Maintenant que nous savons combien le coronavirus a pu se propager parmi les étudiants, nous réalisons que c’était la bonne chose à faire parce que nous avons sauvé les communautés Habad de tout Israël ».

« Nous n’avions aucune information concrète »

Le docteur Ashi Shalmon, chef des relations internationales au sein du ministère de la Santé, a expliqué au Times of Israel que le ministère de la Santé avait décidé de permettre l’embarquement à bord des avions des étudiants de Crown Heights parce qu’il n’avait aucune information concrète sur leur état de santé, seulement « des rumeurs et des commérages ».

« Le jour du vol du 18 mars, nous n’avions aucune information concrète sur d’éventuels malades. Il n’y avait que des rumeurs. Nous avions tenté de discuter avec le personnel soignant de New York et les autorités Habad de la ville, mais nous n’avions aucune information vérifiée sur des personnes atteintes que nous aurions pu ne pas autoriser à embarquer à bord de l’appareil. Il n’y avait que des commérages. Et c’est pour ça que nous avons décidé de faire ce qui était légal – faire signer aux passagers les déclarations – parce que nous ne sommes pas en capacité d’empêcher des ressortissants israéliens d’entrer dans le pays sur la base de rumeurs ».

Le docteur Asher (Ashi) Shalmon, chef des relations internationales au ministère israélien de la Santé (Crédit : WhatsApp)

Ashi Shalmon explique que le ministère de la Santé n’avait aucune information concrète au sujet d’éventuels malades montant à bord du vol du 18 mars, et qu’il n’était pas en capacité d’empêcher qui que ce soit de prendre place dans l’avion.

Selon lui, six ou sept avions au total ont transporté des groupes d’étudiants qui ont été conduits directement en quarantaine après l’atterrissage.

« Pourquoi nous avons fait cela ? Tout d’abord parce que la majorité des gens ne disposent pas des conditions appropriées pour se placer à l’isolement à domicile et ensuite, parce qu’il y a également un problème en termes d’application : ce sont des jeunes auxquels il est difficile de faire entièrement confiance concernant la mise en place d’une quarantaine appropriée ».

Même si le responsable des services du Magen David Adom-Hatzalah, Meir Ashkenazi, avait déclaré publiquement le 17 mars que de nombreux étudiants de yeshiva en partance pour Israël pouvaient être malades, le Dr Shalmon explique que cette suggestion ne pouvait pas être considérée comme une information recevable.

« La première fois qu’un employé du ministère de la Santé s’est entretenu avec Meir Ashkenazi, c’était trois heures avant le décollage du vol du 18 mars. Nous lui avions demandé des informations vérifiées, un seul cas positif, et il n’a rien pu nous fournir ».

Une des raisons justifiant l’absence de ces informations vérifiées, reconnaît-il, est la pénurie de tests de dépistage que connaissent les États-Unis.

« Il y a 150 000 personnes à Crown Heights. À part de façon anecdotique, nous ignorons combien il y a eu de malades là-bas jusqu’à aujourd’hui parce qu’il y a très peu de tests aux États-Unis. Ce n’est qu’après avoir soumis ces jeunes à des tests ici, en Israël, que nous avons réalisé l’ampleur du problème », commente-t-il.

« Rentrez en avion à vos risques et périls »

Le Dr Shalmon soutient que le retour des étudiants de Crown Heights n’a pas été une opération coordonnée – comme cela a pu être affirmé dans certains médias haredim – mais que les jeunes hommes ont bien acheté leurs propres billets et qu’ils continuent à arriver au sein de l’État juif via différents vols, pas seulement d’El Al.

« Nous avons demandé aux responsables Habad d’écrire une lettre leur demandant de ne pas revenir. Et sur chaque vol depuis le tout premier, nous tentons de localiser ces élèves de Crown Heights pour les placer en quarantaine à l’hôtel. Au fait, la situation à Williamsburg et Borough Park, à Brooklyn, n’est pas meilleure », ajoute-t-il.

Le ministère de la Santé a-t-il envisagé de ramener les étudiants à bord d’un seul avion qui leur aurait été consacré ? « Cela ne fonctionne pas comme ça. Nous ne mettons pas en place des avions pour une seule yeshiva« , répond-il.

Des passagers débarquent d’un vol d’El Al non-identifié, le 20 mars 2020 (Crédit : Facebook)

Il suggère que le seul moyen d’empêcher la contagion dans les avions serait d’interrompre la circulation de tous les vols depuis New York – ce qui est en train d’arriver petit à petit avec la mise à l’arrêt des transporteurs aériens du monde entier.

« C’est un important chantier au niveau légal. Mais je pense que ce serait la bonne chose à faire – je dis cela à titre privé, non en tant que représentant de l’État », précise-t-il.

Il ajoute que « je ne pense pas qu’il y ait un seul avion en provenance de New York qui ne transporte pas de malades. Tous ceux qui voyagent – hormis par nécessité absolue – se mettent en danger. Aujourd’hui, chaque vol est dangereux ».

Les propos d’Ashi Shalmon datent du 26 mars. Le même jour, la compagnie El Al annonce qu’elle suspend temporairement tous ses vols commerciaux, vers toutes les destinations, en partie en raison d’inquiétudes pour la santé des voyageurs et de ses personnels de bord.

JTA a contribué à cet article.

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