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Comment l’Irak peut-il s’extirper du conflit entre la Turquie et le PKK ?

Bagdad réclame le retrait des forces turques et demande à Ankara de régler loin de son territoire "ses problèmes internes" avec les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan

Un manifestant irakien prend part à une manifestation contre l'attaque de la région autonome du Kurdistan du pays imputée à la Turquie, devant le bureau des visas turc à Bagdad, le 21 juillet 2022. (Crédit : AHMAD AL-RUBAYE / AFP)
Un manifestant irakien prend part à une manifestation contre l'attaque de la région autonome du Kurdistan du pays imputée à la Turquie, devant le bureau des visas turc à Bagdad, le 21 juillet 2022. (Crédit : AHMAD AL-RUBAYE / AFP)

Après les frappes d’artillerie ayant fait neuf morts le 20 juillet au Kurdistan d’Irak, Bagdad réclame le retrait des forces turques et demande à Ankara de régler loin de son territoire « ses problèmes internes » avec les rebelles kurdes turcs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

Face à la Turquie, puissance régionale pesant sur les plans économique, militaire et diplomatique, l’Irak affaibli par les conflits peut-il s’extirper d’une guerre acharnée se poursuivant depuis des décennies ?

Quelle présence turque ?

Depuis 25 ans, Ankara dispose d’une quarantaine de positions militaires au Kurdistan irakien. La Turquie y a déclenché plusieurs opérations contre le PKK, classé groupe « terroriste » par la Turquie et les Occidentaux.

Cette organisation, livrant une sanglante guérilla depuis 1984, dispose de bases arrières et de camps d’entraînement nichés dans les montagnes escarpées du Kurdistan irakien, et ses ramifications vont jusqu’à la Syrie voisine.

« Depuis 2020, les frappes aériennes et les opérations terrestres de la Turquie contre le PKK se sont intensifiées dans le nord de l’Irak », explique Shivan Fazil, chercheur au Stockholm International Peace Research Institute.

Des manifestants kurdes manifestent avec des panneaux disant « Non à la dictature » et le portrait du chef du parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, Abdullah Ocalan, au centre ville de Francfort, à l’ouest de l’Allemagne, le 18 mars 2017 (Crédit : AFP Photo/dpa/Boris Roessler)

Les chiffres sont difficiles à vérifier mais des estimations évoquent le déploiement en Irak de « 5 000 à 10 000 soldats » turcs, selon une analyse du chercheur Salim Çevik publiée par l’Institut allemand pour les relations internationales et la sécurité (SWP) de Berlin.

« L’usage de drones en particulier semble avoir été très efficace pour entraver la logistique du PKK », ajoute le rapport.

Mais le bilan humain est élevé.

Les bombardements turcs « ont régulièrement entrainé des pertes civiles et des destructions de maisons, provoquant le déplacement de villageois », ajoute M. Fazil.

Mercredi, des tirs d’artillerie ont tué neuf civils, dont des femmes et des enfants, dans une région près de la frontière. L’Irak a accusé la Turquie, qui a nié et pointé du doigt le PKK.

Des manifestants irakiens piétinent un drapeau national turc, à l’entrée du centre de demande de visa turc dans la ville centrale de Najaf, le 20 juillet 2022, lors d’un rassemblement contre une offensive turque dans la région autonome du Kurdistan du pays. Neuf civils dont des enfants ont été tués dans un parc de la région autonome du Kurdistan irakien par des tirs d’artillerie que Bagdad a imputé à la Turquie voisine, pays engagé dans une offensive transfrontalière. (Crédit : AFP)

Dehors la Turquie et le PKK ?

Bagdad exige le retrait des forces turques, mais difficile de s’extirper de la guerre historique entre Ankara et le PKK.

« La Turquie pourrait exiger du gouvernement irakien qu’il expulse le PKK », explique M. Fazil. Mais « le gouvernement irakien a-t-il la capacité de réaffirmer sa souveraineté territoriale sur ses frontières et expulser des acteurs armés non étatiques? »

« Il faut un Etat capable de protéger et défendre ses longues et poreuses frontières » avec l’Iran, la Syrie et la Turquie, dit-il.

Et Ankara s’acharne contre le PKK sur plusieurs fronts, ce dossier étant au coeur des dissensions accompagnant l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Otan. Et la Turquie, qui a enchaîné les offensives en Syrie contre les Unités de protection du peuple (YPG), considérées comme une extension du PKK, menace de lancer une nouvelle opération.

La Turquie s’engageant contre ce qu’elle considère comme « une branche locale du PKK en Syrie, au nom de quoi se priverait-elle d’attaquer la source, la tête de l’organisation, à savoir le PKK lui-même? », s’interroge Adel Bakawan, directeur du Centre français de recherche sur l’Irak (Cfri).

Selon l’expert, l’indignation de la classe politique est « de l’affichage et chacun essaye de capitaliser sur cette tragédie ».

Pour la population irakienne, la colère contre la Turquie est due à plusieurs facteurs, notamment la problématique hydrique, Ankara étant accusé de réduire avec ses barrages le flux des cours d’eau arrivant en Irak.

« La colère de l’opinion publique donnera lieu à un boycott des marchandises et des voyages, mais je ne pense pas que ça durera, du moment qu’il n’y a pas plus de morts irakiens », souligne la politologue irako-américaine Marsin Alshamary, rappelant que « les Irakiens sont le deuxième groupe de propriétaires étrangers en Turquie. »

Tensions intra-kurdes ?

Pour le Kurdistan d’Irak, les répercussions sont réelles: les combats s’éloignent de la frontière pour s’enfoncer en territoire irakien et gagner des zones peuplées.

Mais difficile de s’en prendre à Ankara, partenaire économique incontournable. Et les exportations de pétrole de la région autonome doivent transiter par la Turquie pour atteindre les marchés internationaux.

En attendant, des tensions opposent le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), clan kurde historique aux manettes à Erbil, et le PKK.

M. Fazil évoque des escarmouches entre les forces kurdes irakiennes et les combattants du PKK en 2020 et 2021, qui ont « exacerbé les craintes d’un conflit ouvert ».

« Le PKK accuse le PDK d’apporter une assistance aux opérations de la Turquie », dit-il, le PDK rétorquant que « la présence du PKK invite aux attaques de la Turquie ».

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