Comment Pittsburgh a changé l’approche de la sécurité des Juifs américains
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Comment Pittsburgh a changé l’approche de la sécurité des Juifs américains

Les synagogues et fédérations investissent dans la sécurité, renforcent la coopération avec les autorités locales et autres groupes minoritaires ciblés par les suprématistes blancs

Un mémorial de fortune devant la synagogue Tree of Life à la suite d'une fusillade meurtrière à Pittsburgh, Pennsylvanie, le 29 octobre 2018. (Crédit : Matt Rourke/AP)
Un mémorial de fortune devant la synagogue Tree of Life à la suite d'une fusillade meurtrière à Pittsburgh, Pennsylvanie, le 29 octobre 2018. (Crédit : Matt Rourke/AP)

WASHINGTON (JTA) — Voilà le triste paradoxe de la fusillade survenue il y a presque un an à la synagogue Tree of Life de Pittsburgh : Le meurtre de onze fidèles, la pire attaque commise à l’encontre des Juifs américains de toute l’histoire des Etats-Unis, a frappé une communauté qui était l’une des mieux préparées à faire face à un tel assaut.

Dans l’année ou plus qui avait précédé l’horreur, les responsables de la sécurité de la communauté juive avaient organisé des dizaines de session de formation qui avaient concerné jusqu’à 5 000 résidents juifs de Pittsburgh.

Un grand nombre des membres de la congrégation Tree of Life savaient qu’il ne fallait pas rester immobile pendant une attaque, ils savaient où se trouvaient les sorties de secours et ils avaient un téléphone mobile à portée de main pour appeler le 911 – malgré l’entorse faite à la pratique traditionnelle du Shabbat, qui interdit d’utiliser des appareils électroniques.

« C’était un modèle incroyable qui doit être répété ailleurs », commente Michael Masters, directeur-général du SCN (Secure Community Network), l’agence sécuritaire de la communauté juive nationale, auprès de JTA. « Le nombre de morts aurait pu être bien plus important. »

L’atrocité représentée par l’attaque de Pittsburgh – et le fait qu’elle aurait pu être bien pire – a été un signal d’alarme pour les Juifs américains. Et voici ce qui a changé au cours de l’année qui s’est déroulée depuis la fusillade du 27 octobre, dont le premier anniversaire sera marqué dans quelques jours.

Les communautés font plus attention…

Masters a déclaré lors d’une émission diffusée sur le web la semaine dernière par le JCPA (Jewish Council for Public Affairs) que les demandes d’assistance soumise au SCN avaient quadruplé, passant de 500 l’année précédente à 2 000 depuis l’attaque.

De plus, 35 fédérations avaient mis en place des postes de directeur de la sécurité il y a un an. Elles sont 44 aujourd’hui.

« Nous travaillons bien plus étroitement avec les fédérations sur leurs programmes de sécurité », explique Masters.

Michael Masters. (Crédit : Andrew Collings/Jewish Federations of North America via JTA)

Le SCN, un programme lancé en 2004 par les fédérations juives d’Amérique du nord et par la CoP (Conference of Presidents of Major American Jewish Organizations), s’était élargi dans les mois qui avaient précédé Pittsburgh en embauchant des directeurs régionaux chargés de cibler les secteurs où les opérations de sécurité étaient moins développées au sein des communautés.

Ces directeurs sont dorénavant au nombre de cinq et ce chiffre devrait augmenter.

Les attitudes, elles aussi, ont changé. Masters affirme qu’il ne rencontre plus de communautés qui croient que les attaques contre les institutions juives n’arrivent qu’à l’étranger ou qu’un renforcement de la sécurité attire une attention non-désirée, comme cela pouvait être le cas, parfois, avant Pittsburgh.

« Il y a maintenant un consensus général sur l’importance de la sécurité », explique-t-il.

… mais elles ne sont pas assez rapides à la détente

Les fédérations peuvent se doter d’un plus grand nombre de directeurs chargés de la sécurité, continue Masters, mais certains tardent à leur fournir le soutien nécessaire pour organiser des sessions de formation et d’évaluation des menaces.

« Nous avons encore beaucoup à faire pour faire en sorte que les gens comprennent que c’est une histoire de responsabilité collective », note-t-il.

« Chaque organisation devrait se former sur des éléments déterminants de réponse aux attaques : la connaissance des situations, l’évaluation des menaces mais aussi comment arrêter une hémorragie », poursuit-il.

Des personnels de sécurité fouillent les sacs et les vêtements des fidèles venus assister à un service interconfessionnel à la synagogue de Park East à New York, le 31 octobre 2018. (Crédit :/Seth Wenig)

La standardisation est essentielle, clame Masters. Une communauté n’est pas aidée si son école a un meilleur système de sécurité mis en place que lors du camp d’été où les enfants partent en vacances.

La normalisation de l’antisémitisme violent

L’antisémitisme semble dominer davantage et il ne provient pas d’une sphère politique en particulier, explique Jonathan Greenblatt, directeur-général de l’ADL (Anti-Defamation League). Il cite la prolifération récente des attaques contre des Juifs orthodoxes dans le secteur de New York et particulièrement à Brooklyn.

« On ne peut pas appréhender ce phénomène sous un angle exclusivement politique », dit Greenblatt. « Il n’y a ni suprématistes blancs ni activistes d’extrême-gauche à Williamsburg. »

Les agressions arrivent partout. Masters note l’amplitude géographique d’un certain nombre de tentatives d’attaques massives qui ont été déjouées depuis Pittsburgh : dans l’Etat de Washington, en Californie, en Ohio et en Georgie.

« Nous pouvons constater la diversité de ces complots et là où ils s’enracinent », ajoute-t-il.

Une femme et un enfant devant un mémorial installé face à la synagogue ‘Habad de Poway, en Californie, suite à une fusillade meurtrière qui s’y est produite, le 29 avril 2019. (Crédit : AP Photo/Greg Bull)

Des groupes de protection plus solidaires

C’est l’ADL qui était le groupe juif leader sur les questions relatives à la sécurité avant l’établissement du SCN et l’organisation n’a jamais abandonné complètement ce rôle.

Il y avait à l’occasion, dans le passé, des batailles de territoire. Ce n’est plus le cas : le SCN et l’ADL travaillent maintenant ensemble étroitement.

« On ne peut plus faire les choses seuls », reconnaît Masters.

L’ADL et la JFNA (Jewish Federations of North America), groupe-parent du SCN, ont mis en place un groupe de travail conjoint sur la sécurité co-présidé par deux anciens secrétaires à la Sécurité intérieure, Jeh Johnson et Michael Chertoff.

Ce groupe fera part de ses conclusions aux alentours du premier anniversaire de la fusillade de Pittsburgh, précise Greenblatt auprès de JTA.

Les suprématistes blancs, danger numéro un

Depuis 2017, quand un groupe de suprématistes blancs avait défilé à Charlottesville, en Virginie, l’ADL n’a cessé de souligner que la plus grande partie des violences terroristes aux Etats-Unis, depuis le 11 septembre, est provenue des milieux d’extrême-droite.

L’administration Trump a semblé, pendant un temps, rechigner à accepter cette assertion, avec le président, au mois de mars, qui a rejeté l’idée que les violences nationalistes blanches étaient une menace majeure, qualifiant les suprématistes blancs de « petit groupe d’individus ».

Mais les choses peuvent avoir changé le mois dernier lorsque le département de la sécurité intérieure a diffusé un document établissant la nouvelle stratégie de lutte contre le terrorisme qui a reconnu l’existence de la menace.

Manifestation de suprématistes blancs, torches à la main, sur le campus de l’université de Virginie, à Charlottesville, le 11 août 2017. (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Il y a une hausse inquiétante des attaques menées par des individus motivés par des idéologies terroristes nationales variées, telles que l’extrémisme violent sur la base du racisme et de l’ethnie, avec notamment l’extrémisme violent des suprématistes blancs, l’extrémisme violent anti-gouvernemental et anti-autorité, et autres courants idéologiques qui conduisent à la violence terroriste », note le document.

Masters salue ce changement, disant dans un communiqué que le rapport « reconnaît à juste titre la menace croissante incarnée par le terrorisme national et note spécifiquement les attaques récentes commises à l’encontre de la communauté juive ».

Pour sa part, l’ADL a publié un rapport, le mois dernier, mettant en garde contre l’internationalisation de la suprématie blanche avec des groupes aux Etats-Unis, en Europe et au-delà qui tissent des liens entre eux et apprennent les uns des autres.

« Nous avons établi les liens entre ce qu’il se passe dans notre pays et ailleurs dans le monde et nous avons corédigé ce rapport avec les institutions européennes », explique Greenblatt.

Pour leur part, les députés fédéraux et d’Etat se hâtent de financer la sécurité à destination des organisations à but non-lucratif.

Le programme fédéral qui débourse l’argent nécessaire pour la protection des ONGs – juives pour la plupart – dispose dorénavant d’un budget de 60 millions de dollars, soit plus du double de la somme qui avait été allouée dans les années qui avaient suivi sa mise en place en 2005, lorsque la moyenne s’élevait de 15 à 25 millions de dollars par an.

La Floride, l’Ohio, le New Jersey, New York, le Maryland et la Pennsylvanie ont également prévu des budgets pour des subventions dans le secteur de la sécurité en faveur des organisations à but non-lucratif.

Une plus grande coopération interconfessionnelle

La communauté juive n’est pas la seule à reconnaître la menace représentée par les nationalistes blancs. Avec l’attaque perpétrée contre deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en 2019, et la fusillade survenue dans une église afro-américaine de Charleston, en Caroline du sud, en 2015, les autres communautés religieuses ont également pris conscience du danger.

De gauche à droite : les rabbins Ben Zeidman et Scott Rosenberg s’expriment lors d’une veille interconfessionnelle aux côtés de monseigneur Arturo Banuelas suite à la fusillade d’El Paso, au Texas, le 4 août 2019. (Crédit : Jordyn Rozensky/ Frontera Studio via JTA)

Cet été, le FBI a convoqué le tout premier forum d’échanges d’idées en rassemblant des responsables de la sécurité issus des communautés chrétienne, musulmane et juive.

Masters souligne les avantages du partage d’informations avec la police tandis que Salam Al-Marayati, président du Muslim Public Affairs Council, note que les musulmans ont eu tendance à davantage s’inquiéter des forces chargées de faire appliquer la loi en raison du sentiment de la communauté musulmane d’avoir fait l’objet d’une attention particulière de la part de la police après les attentats du 11 septembre 2001.

Réseaux sociaux

L’ADL travaille étroitement avec les géants des réseaux sociaux pour atténuer les capacités organisationnelles et de recrutement qu’ils sont susceptibles d’offrir aux extrémistes. Facebook a placé des restrictions sur son application vidéo Facebook Live après son utilisation, pendant le massacre, par le tireur de Christchurch. YouTube reverrait également les algorithmes qui ont pu permettre aux usagers d’accéder à des contenus issus de l’extrême-droite radicale.

Greenblatt salue Facebook et YouTube pour leur mise en place, au cours de l’année passée, de mécanismes permettant de rapidement supprimer les vidéos faisant l’apologie ou promulguant la violence, tout en indiquant que beaucoup reste à faire. Il appelle les entreprises auxiliaires des réseaux sociaux à passer elles aussi à l’action – ajoutant que certaines firmes refusent dorénavant de fournir aux sites extrémistes un soutien en termes de sécurité.

« Ces entreprises auxiliaires peuvent prendre des décisions positives pour déterminer si elles désirent, ou non, faire part de ce type d’écosystème », dit-il.

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