Comment une BD a préservé un couple juif néerlandais des nazis
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Ils se sont promis qu'ils s’offriraient toujours des « points lumineux » positifs l’un à l’autre

Comment une BD a préservé un couple juif néerlandais des nazis

Emmanuel Joel envoyait des messages d'espoir à sa future épouse, Hetty, sous la forme de romans graphiques, alors qu'ils se cachaient dans des maisons situées à moins d'un kilomètre et demi l'une de l'autre

Une copie d'une page du roman graphique 'Dompie Stompie rencontre les cannibales' (Crédit : Autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)
Une copie d'une page du roman graphique 'Dompie Stompie rencontre les cannibales' (Crédit : Autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)

AMSTERDAM — Le couple hollandais se cachant séparément des nazis, Emmanuel Joel and Hetty van Son a été littéralement rapproché par le livre, romantique, invention d’Emmanuel.

Après avoir évité avec détermination la déportation à Auschwitz grâce à l’aide d’un policier, le jeune couple a passé deux ans et demi à moins d’un kilomètre et demi de distance, chacun livré aux bons soins de leurs sauveurs liés à la résistance dans la ville d’Apeldoorn, à 75 km d’Amsterdam.

C’était une chance dans un pays où 75 % du judaïsme hollandais fut massacré – le taux le plus élevé de décès dans l’Europe de l’Ouest occupée par les nazis. Leurs bienfaiteurs étaient si prévenants qu’ils prirent le risque d’attraper la tuberculose de Hetty, lui donnant le luxe de lui servir de la nourriture grasse pour la soigner.

Bien qu’ils soient en sécurité et proches l’un de l’autre ; les amoureux ne pouvaient se voir, leurs cachettes étant séparées par une artère majeure de circulation pour les troupes nazies qu’ils ne pouvaient prendre le risque de traverser.

Ainsi Emmanuel — ou E., ainsi qu’il se surnomme – inventa une discrète et créative manière pour le couple de rester en contact et de se réconforter mutuellement. Il dessina une bande dessinée comique en couleurs et envoyait un nouvel épisode chaque semaine à la maison sécurisée de sa bien-aimée. Le messager était Geeske Schurink, la fillette de 7 ans de la famille hébergeant E.

Emmanuel et Hetty Joels à Amsterdam en 2012 (Crédit : autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)
Emmanuel et Hetty Joels à Amsterdam en 2012 (Crédit : autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)

Après des décennies rangés dans une boîte en carton, les trois romans détectives graphiques du temps de la guerre à propos de Dompie Stompie, un personnage de détective confectionné à partir de câbles métalliques a été enfin publié l’année dernière. Cela forme la base d’une exposition qui a ouvert le mois dernier au Musée historique juif.

Le musée d’Amsterdam, une institution renommée qui reçoit plus de 250 000 visites par an a mis la série de “Dompie Stompie Cable Wire Man” (Dombie Stompie, homme en câble métallique) de E. à l’honneur en illustration de la bravoure entêtée durant l’Holocauste, a dit le conservateur Irene Faber à JTA.

Cependant les livres – chacun de 30 pages remplies d’une écriture manuscrite nette et de dessins — ne font mention ni de l’Holocauste ni de la guerre. Ce sont plutôt des histoires d’évasion sur des contrées imaginaires que Dompie Stompie visite lors de ses voyages et où il doit résoudre des crimes.

Joel, un auditeur en finance à la retraite avec une mémoire photographique qui partage rarement ses émotions dit qu’il a commencé à peindre parce que c’était un passe-temps de choix chez les Schurinks, la famille appauvrie qui le cacha, ainsi que plusieurs autres Juifs durant l’Holocauste.

S’ennuyant et coupé du monde extérieur, Joel retrouva ses talents, oubliés depuis le lycée, et dessina de mémoire un jeu de Monopoly pour les quatre enfants de la famille. Ils n’avaient jamais entendu parler de ce jeu.

« C’est une belle histoire de famille, mais c’est aussi une histoire de l’incroyable volonté de mes parents et de toute leur génération de ne pas succomber à l’obscurité, même quand résister semblait inutile »

Il dit avoir choisi un bâton comme protagoniste de son roman graphique car il n’était pas doué pour dessiner les visages.

Mais sa fille aînée, Jet Naftaniel, voit davantage dans ce choix : elle dit que cela “symbolise la simplicité et la force de caractère” ainsi sans doute que les barrières de barbelés qui encerclaient les ghettos et les camps de concentration.

Joel dit qu’il a trouvé ses propres dessins « idiots ». Mais après la guerre, il a adopté le personnage du bâton comme son John Hancock et faisait souvent des références humoristiques à des aventures de Dompie Stompie autour de la table du dîner, dit Jet.

Dans le troisième et dernier volume de « Dompie Stompie », le détective est attaqué par un oiseau de proie qui ressemble à l’aigle impérial très fortement associé à l’imagerie nazie. L’oiseau dépose Dompie devant un bunker camouflé qui évoque la propre vie de l’auteur dans la clandestinité.

Joel qui a désormais 97 ans et vit dans une maison de retraite, dit qu’il n’a jamais voulu de telles allusions, essayant simplement de divertir sa fiancée avec des dessins qui ne trahiraient ni leur auteur ni le lecteur auquel ils étaient destinés, au cas où ils seraient interceptées. Ils se sont mariés peu de temps après la fin de la guerre.

Pour lui, la série « Dompie » était avant tout un moyen de garder sa promesse envers Hetty, qui est décédée l’an dernier, qu’ils s’offriraient toujours des « points lumineux » positifs l’un à l’autre, peu importe les difficultés que la vie leur imposerait.

Une copie d'une page du roman graphique de E. Joels’s ‘Dompie Stompie à Rooverije’ (Crédit : autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)
Une copie d’une page du roman graphique de E. Joels’s ‘Dompie Stompie à Rooverije’ (Crédit : autorisation de Jet Naftaniel/via JTA)

Lorsqu’ils ont atteint 25 ans, la vie leur avait imposé un certain nombre de difficultés. Avant d’entrer dans la clandestinité, Hetty a été contrainte de quitter son poste de formation comme un acheteur pour un magasin à Amsterdam. Elle est devenue infirmière dans un hôpital psychiatrique juif, dans sa ville natale d’Apeldoorn – l’un des rares endroits où les Juifs pouvaient encore travailler sous l’occupation nazie, et le lieu où elle a contracté sa maladie pulmonaire.

Joel la suivit, s’échappant avec elle quelques heures avant que les nazis n’attaquent l’institution et n’envoient tous les patients et le personnel dans des wagons à bestiaux pour une exécution immédiate à Auschwitz. Ils ont tous deux perdu des membres de leur famille dans les camps de la mort nazis.

Après la guerre, le couple parlait rarement de ses traumatismes. Joels lisait des livres « Dompie Stompie » à Jet et à sa sœur cadette, Marian, mais ils leur donnaient des cauchemars, se souvient Jet.

« Nos parents n’acceptaient de nous parler que des choses positives de l’Holocauste, mais même quand nous étions enfants ça ne paraissait pas logique », dit-elle. « Nous savions que de la famille y était restée et nous avons senti la tension dans leurs voix. Ils nous ont donné leurs angoisses sans jamais en parler ».

Photo de la pièce hollandaise « Anne » (Crédit : Kurt van der Elst)
Photo de la pièce hollandaise « Anne » (Crédit : Kurt van der Elst)

Jet et Marian ont trouvé les dessins dans une boîte enfouie dans un placard il y a quelques années lors du déménagement de leurs parents dans un centre de vie assistée, se remémore Jet.

« C’est une belle histoire de famille, mais c’est aussi une histoire de l’incroyable volonté de mes parents et de toute leur génération de ne pas succomber à l’obscurité, même quand résister semblait inutile », dit-elle.

Joel et sa famille ont donné le premier exemplaire de la série « Dompie Stompie » à Geeske Schurink, la petite fille qui livrait les épisodes à Hetty. Geeske n’a jamais dit un mot sur les gens qui se cachaient dans le grenier chaque fois que les Schurinks recevaient des visites – y compris lorsque c’était de la famille nazie.

« Ce fut l’une des nombreuses choses incroyables qui se sont produits alors, aucun de ces enfants, peu importe à quel points ils étaient jeunes, n’a jamais dit à personne que des gens se cachaient dans leur maison », a déclaré Joel.

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