Controverse autour d’un ancien cimetière juif en Lituanie
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Controverse autour d’un ancien cimetière juif en Lituanie

Des rabbins locaux et londoniens s'affrontent autour du plus grand projet immobilier de Vilnius

Le Palais des Concerts et des Sports de Vilnius, un complexe qui a fermé ses portes il y a une décennie, est le site d'un centre de conférences proposé d'un montant de 25 millions de dollars (Flickr Commons / via JTA)
Le Palais des Concerts et des Sports de Vilnius, un complexe qui a fermé ses portes il y a une décennie, est le site d'un centre de conférences proposé d'un montant de 25 millions de dollars (Flickr Commons / via JTA)

VILNIUS, Lituanie (JTA) – Il s’agit de l’un des sites les plus intrigants de tout Vilnius : un immense complexe sportif de style soviétique construit en 1971 qui, depuis sa fermeture en 2004, est devenu un refuge délabré pour vagabonds.

A présent, le gouvernement lituanien a quelques grands projets pour rénover le mastodonte pourri et le transformer en un centre de conférences flambant neuf pour la modique somme de 25 millions de dollars.

Il y a juste un obstacle sur son chemin : quelques Juifs morts.

Le site se situant sur les berges du fleuve Neris, dans le quartier de Snipiskes, est considéré comme l’un des lopins de terre inutilisés les plus chers dans la capitale de la Lituanie qui s’embourgeoise rapidement.

Mais il siège également au-dessus des restes du plus ancien cimetière juif de Vilnius, Piramont, qui abrite les vestiges d’innombrables lumières juives du passé de la ville.

Le légendaire sage du 18e siècle, connu sous nom Gaon de Vilna, y a été enterré, mais ses restes ont été déplacés en 1949. (Les Soviétiques autorisèrent les Juifs locaux à n’extraire que sept corps du Piramont avant qu’ils aient détruit le cimetière.)

« Imaginez que le cimetière Piramont est le cimetière où les rois, les prêtres, les sages de votre nation sont enterrés », a déclaré Ruta Bloshtein, une membre de la communauté juive de Vilnius. Y construire, serait «une barbarie absolue. »

Par un caprice du destin, le gouvernement lituanien – une cible fréquente pour les critiques sur des questions liées à la Shoah – a demandé l’accord des Juifs avant de lancer le plan de rénovation, car une subvention de 14,5 millions dollars de l’Union européenne peut en dépendre.

La France et l’Allemagne ont des lois sur la protection des cimetières juifs, et le mois dernier une responsable de la Commission européenne, Alice Richard, a écrit dans une lettre que si la Lituanie souhaitait utiliser des fonds de l’UE pour le centre, « cela devrait se faire en conformité avec les lois de l’UE et nationales » et « qui obligent toutes les parties prenantes (y compris les ONG et les collectivités locales) ».

Le rabbin Shaye Schlesinger, à gauche, président du Comité pour la préservation des cimetières juifs en Europe, avec l'ancien Premier ministre lituanien Andrius Kubilius, à droite, lors d'une cérémonie à Vilnius en Juin 2011 (Autorisation de la Commission pour la préservation des cimetières juifs Europe / via JTA)
Le rabbin Shaye Schlesinger, à gauche, président du Comité pour la préservation des cimetières juifs en Europe, avec l’ancien Premier ministre lituanien Andrius Kubilius, à droite, lors d’une cérémonie à Vilnius en Juin 2011 (Autorisation de la Commission pour la préservation des cimetières juifs Europe / via JTA)

Beaucoup de Juifs locaux s’opposent au projet de construction.

La loi juive interdit d’importuner les restes humains. Mais quand un groupe de rabbins du Comité pour la préservation des cimetières juifs en Europe, basé à Londres, est venu pour examiner le projet, ils ont donné leur feu vert lors d’une réunion en avril avec le Premier ministre lituanien Algirdas Butkevicius qui a alors fait la manchette des journaux.

La logique du comité, reconnu comme un organe d’experts par le Parlement européen, était que, bien que le cimetière soit situé sur le site, la rénovation proposée ne perturbe pas les restes juifs parce que les dépouilles ne sont pas présentes à l’emplacement précis de la construction prévue.

« Il n’y a pas le moindre risque de profanation d’un cimetière, » a déclaré le rabbin Avraham Ginsberg, le directeur exécutif du comité. « Absolument aucun. »

Les dirigeants de la communauté juive officielle de Lituanie ont alors emboîté le pas et approuvé le plan de rénovation du gouvernement pour l’immense complexe sportif.

« Il s’agit d’un bâtiment très massif. Il a été creusé très profondément dans le sol », a déclaré la présidente de la communauté Faina Kukliansky. « Par conséquent, il ne peut pas y avoir de restes. »

Selon le plan actuel, la zone autour du bâtiment serait préservée comme un parc commémoratif avec des plaques commémorant les personnalités qui y sont enterrées, selon Kukliansky.

Jewish Cemetery Vilnius, 1922 (photo credit: Unknown, Wikimediacommons)
Le cimetière juif de Vilnius, en 1922 (Wikimedia Commons)

Mais certains Juifs locaux accusent tant leurs dirigeants que le comité rabbinique basé à Londres, de corruption, affirmant que leurs décisions étaient dues à des pots-de-vin.

Ils citent comme preuve un télégramme datant de 2009 envoyé par un fonctionnaire du Département d’Etat américain et révélé par WikiLeaks qui déclarait que le comité basé à Londres avait cherché a obtenir 100 000 dollars du gouvernement lituanien et des entrepreneurs pour la « superveillance rabbinique du chantier ».

La somme aurait été demandée pour la surveillance du creusement d’exploration et de l’embellissement du complexe Piramont effectué cette année.

Ces représentants locaux et étrangers sont « clairement entrés dans une conspiration de traîtres afin d’effacer la mémoire de l’ancien cimetière de Vilnius, sa sainteté, son intégrité et la totalité de son territoire, » a écrit le rabbin Shmuel Yakov Feffer, un érudit et descendant du Gaon de Vilna, dans une lettre ouverte qu’il a publiée en juin sur le site Defendinghistory.com.

Il a continué à mettre en garde contre « les intérêts locaux et les organisations étrangères, y compris un comité juif qui se deplace avec ses gens, et qui monte à la hâte toutes sortes de compromis. »

Dovid Katz, un enseignant de yiddish basé à Vilnius qui fait campagne contre le projet de construction, a affirmé que la demande du Comité pour des fonds « met en doute sa crédibilité » et que, en tout cas, « ce sont des rabbins lituaniens qui devraient décider, pas des rabbins de Londres. »

Pour l'enseignant de yiddish Dovid Katz les rabbins lituaniens -et non londoniens- doivent décider sur les questions liées à la Lituanie,(Photo: Cnaan Liphshiz / JTA)
Pour l’enseignant de yiddish Dovid Katz les rabbins lituaniens -et non londoniens- doivent décider sur les questions liées à la Lituanie,(Photo: Cnaan Liphshiz / JTA)

Mais Ginsberg répond que les 100 000 dollars était une estimation du montant maximum des dépenses que son organisation pourrait dépenser sur le projet, et que finalement le comité n’a reçu que quelques milliers de dollars du gouvernement lituanien.

« Il y avait un surveillant sur place, une étude avec un radar géologique et des frais de déplacement, » a-t-il dit. « Les opposants ont interprété cela comme un pot de vin, ce qui est une absurdité totale. »

Sans l’intervention du comité de Londres au Piramont, « tout le cimetière aurait été nivelé », a ajouté Ginsberg.

Après que le grand rabbin du pays en poste depuis 11 ans, Chaim Burshtein, ait ouvertement critiqué le projet de construction, il a été limogé le mois dernier. Kukliansky, la présidente de la communauté, a refusé de répondre aux questions de JTA sur son licenciement, en disant qu’elle n’y était pas liée.

Mais elle aurait été citée par l’agence de presse Baltic News comme disant que Burshtein avait « propagé des informations entièrement erronées sur le cimetière de Snipiskes. »

La lutte pour le cimetière de Vilnius est l’un des litiges les plus notables entourant le dilemme sur la façon de faire face à la dégradation des cimetières juifs d’Europe orientale.

Des cimetières juifs de toute la région sont menacés – souvent par négligence, mais aussi par le développement immobilier.

En Slovaquie, la petite communauté juive du pays ne peut se permettre de prendre soin et de surveiller que de seulement un cinquième des 750 cimetières du pays, qui sont des cibles faciles pour les accaparements de terres et les abus de promoteurs immobiliers.

En Pologne, seulement 7 % des 1 400 cimetières juifs ont une clôture, invitant au dépôt d’ordures et autres méfaits.

A monument to the Gaon of Vilna stands near where the Great Synagogue once stood. (Photo credit: Ruth Ellen Gruber/JTA)
Un monument en hommage au Gaon de Vilna près du lieu où se dressait autrefois la Grande Synagogue . (Crédit photo: Ruth Ellen Gruber / JTA)

En 2012, le Conseil de l’Europe a adopté une résolution non contraignante plaçant la responsabilité de la gestion des cimetières juifs sur les gouvernements nationaux.

La résolution a été basée sur un rapport qui a relevé des cas de cimetières d’Europe orientale qui ont été transformés en « zones résidentielles, jardins publics, parcs de loisirs, terrains militaires et sites de stockage. »

Concernant le cimetière Piramont, Andrew Baker, le directeur des affaires internationales de l’American Jewish Committee (AJC) et l’homme qui a mené les négociations avec le gouvernement lituanien sur la restitution des biens juifs perdus pendant la Shoah, a déclaré que la façon dont le gouvernement a traité cette question spécifique avait été louable.

« La diligence et le niveau de soin que le gouvernement lituanien a manifestés sur cette question sont dignes de louanges et exemplaires », a dit Baker, ajoutant qu’il n’était « au courant d’aucune preuve concluante que le projet proposé risquait de profaner ou de perturber des sépultures juives ».

Pour sa part, le gouvernement de Vilnius semble imperturbable face aux protestations et est déterminé à mener à bien le projet de rénovation.

« Nous tenons à vous rassurer qu’aucun travail ne sera réalisé sans votre consentement et celui de la Communauté juive de Lituanie », a écrit le mois dernier le sous-secrétaire de la Lituanie pour l’éducation, Rimantas Vaitkus, au comité rabbinique basé à Londres, « de sorte que le futur centre de congrès pourra fonctionner tout en garantissant un plein respect de la sainteté du cimetière ».

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