Conversions libérales: L’arrêt de la Cour annonce une guerre au cœur du judaïsme
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Opinion

Conversions libérales: L’arrêt de la Cour annonce une guerre au cœur du judaïsme

Avec cette décision explosive, les juges mettent fin à des années d'ambivalence concernant le statut du judaïsme non-orthodoxe en Israël. Mais le dernier mot n'a pas encore été dit

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Office religieux à l'espace de prière pluraliste du mur Occidental, le 17 juillet 2014. (Gershon Elinson/Flash90)
Office religieux à l'espace de prière pluraliste du mur Occidental, le 17 juillet 2014. (Gershon Elinson/Flash90)

Un dimanche matin de juin 2017, le gouvernement israélien, sans avertissement préalable, a voté pour geler indéfiniment un accord qui avait été durant des années péniblement négocié avec les dirigeants du monde juif. Cet accord concernait une zone de prière mixte au mur Occidental à Jérusalem.

La zone de prière avait déjà été établie, et elle fonctionne toujours, au grand désarroi du rabbinat et de la direction religieuse à dominance ultra-orthodoxe d’Israël. Mais ce qui était intolérable pour les partenaires de la coalition ultra-orthodoxe du Premier ministre Benjamin Netanyahu, c’est que l’accord dit de compromis du mur Occidental prévoyait explicitement un rôle officiel dans la surveillance conjointe de la zone pluraliste par des représentants du judaïsme non orthodoxe. Donner aux dirigeants des mouvements libéraux un pied au cœur même du judaïsme était inacceptable, et c’est ainsi que Netanyahu a été contraint de suspendre l’accord pourtant soigneusement formulé.

Lundi, les juges de la Cour suprême ont porté un coup beaucoup plus dur au monopole des orthodoxes sur le judaïsme, en intervenant sur la question – très – sensible de savoir qui peut être désigné comme juif en Israël. Après 15 ans de délibération et de retard sur les recours déposés par une douzaine de convertis non orthodoxes, ils ont statué que les conversions au judaïsme effectuées en Israël par les mouvements réformés et massorti doivent désormais être considérées comme valables aux fins de la citoyenneté. En d’autres termes, les autorités juives non orthodoxes peuvent désormais conférer le statut de « juif » au sein de l’État juif.

Illustration : Les juges arrivent pour une audience à la Cour suprême de Jérusalem, le 24 février 2021. (Yonatan Sindel/Flash90)

On ne sait pas pourquoi les éminents juges ont décidé de rendre leur décision maintenant, à trois semaines seulement des élections générales. Dans leur décision, ils ont noté avoir reporté la décision à maintes reprises, en demandant instamment au gouvernement de trancher la question afin de ne pas avoir à le faire. Finalement, il semble que leur patience ait été mise à rude épreuve. « Les droits des personnes sont en jeu », a noté la juge Dafna Barak-Erez, et il était tout simplement inadmissible d’attendre plus longtemps, d’autant plus qu’aucune législation pour traiter de cette question ne se profilait à l’horizon.

Les conversions effectuées à l’étranger par les Réformés et les Massorti sont déjà valables pour les candidats à l’immigration qui cherchent à venir ici en vertu de la Loi du retour. Et les juges ont noté que leur décision ne concerne que la citoyenneté, et qu’ils ne cherchent pas à s’immiscer dans les questions relatives, par exemple, au mariage et au divorce. Néanmoins, la Cour s’est aventurée dans un domaine où les autorités orthodoxes israéliennes se considèrent (justement) comme suprêmes. La Cour peut préciser qu’elle ne détermine « Qui est Juif » qu’à des fins de citoyenneté ; les autorités orthodoxes insistent sur le fait qu’elles seules peuvent déterminer « Qui est Juif » à n’importe quelle fin.

Les réactions immédiates à la décision ont suivi des lignes prévisibles troublantes – la joie pour la gauche non orthodoxe, l’horreur pour la droite orthodoxe.

Les deux grands rabbins d’Israël se sont précipités pour condamner la Cour, le grand rabbin séfarade Yitzhak Yosef déclarant « Ce que les mouvements libéraux appellent ‘conversion’ n’est rien d’autre qu’une falsification du judaïsme ». La décision du tribunal, a averti Yosef, « signifiera l’inclusion de milliers de Gentils parmi le peuple d’Israël ». Le grand rabbin ashkénaze, David Lau, a pour sa part déclaré catégoriquement que les convertis libéraux ne sont « pas des Juifs » et qu’aucune décision de justice ne pourrait « changer ce fait ».

Avigdor Liberman, leader laïc du parti Yisrael Beytenu, en revanche, a salué le jugement « historique » et a promis de « continuer la bataille contre la coercition religieuse ».

De gauche à droite : Yizhar Hess, chef du mouvement Conservative israélien, le rabbin Gilad Kariv, chef du mouvement Réformé israélien, la dirigeante des Femmes du Mur Anat Hoffman et le procureur général Avichai Mandelblit, sur la plateforme pluraliste du mur Occidental. (Autorisation)

D’un seul coup, la décision de la Cour remet au moins partiellement en cause les élections du 23 mars. Elles restent en grande partie un référendum sur le leadership et la compétence de Netanyahu, mais avec la dimension supplémentaire que représente désormais la lutte entre la droite largement orthodoxe, avec laquelle le laïc Netanyahu est allié depuis longtemps, et la gauche laïque.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à gauche), avec le président du parti Shas, le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri, le 4 mars 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Netanyahu est déjà intéressé par la limitation des pouvoirs du système judiciaire – notamment parce qu’il est actuellement à sa merci, en procès pour trois accusations de corruption. Ses alliés ultra-orthodoxes vont maintenant l’exhorter à agir avec encore plus d’urgence, tandis que certains de ses rivaux politiques orthodoxes – notamment Yamina de Naftali Bennett – chercheront à lui arracher des voix pour son incapacité à freiner les excès ostensibles des juges il y a longtemps. Le président du Shas, Aryeh Deri, et les dirigeants de Yahadout HaTorah ont tous deux juré lundi soir de conditionner leur participation à toute future coalition à l’engagement de faire prévaloir la législation sur la décision des juges.

De l’autre côté de l’échiquier politique, des personnalités comme le leader de Yesh Atid, Yair Lapid, et Liberman présenteront la bataille électorale comme une lutte pour l’avenir d’un Israël éclairé, tolérant et libéral, menacé par un Premier ministre sous l’emprise des ultra-orthodoxes.

Mais l’enjeu est aussi la relation d’Israël avec les juifs de la diaspora, dont une grande partie s’identifie aux courants non orthodoxes du judaïsme que la Cour suprême a habilités lundi. La Cour a statué, dans un contexte particulièrement sensible, mais sa décision n’en constitue pas le dernier mot. Les opposants – à la Cour en général, et à cet arrêt en particulier – promettent de faire avancer rapidement la législation afin de renverser la décision des juges.

D’une manière ou d’une autre, l’ambivalence structurelle concernant le statut du judaïsme non orthodoxe en Israël, maintenue depuis des décennies, va maintenant devoir être clarifiée.

Dans le cas du compromis sur le mur Occidental, l’establishment ultra-orthodoxe a écarté une remise en cause mineure de son monopole – avec des répercussions négatives majeures sur les liens fragiles entre l’État juif et le peuple juif du monde entier, dont beaucoup de dirigeants se sont sentis trahis ce fameux dimanche de 2017.

Cette fois, le défi est plus grand. Et la bataille sera plus féroce et, on le craint, encore plus dommageable pour le tissu du judaïsme dans le monde.

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