Covid-19: les soignants de plusieurs pays désemparés par le manque de protection
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Covid-19: les soignants de plusieurs pays désemparés par le manque de protection

En Italie, des syndicats demandent la généralisation à tout le corps médical des tests pour détecter le coronavirus afin d'éviter toute transmission aux patients

Un employé hospitalier portant un masque et un équipement de protection, accompagne un patient à l'unité de radiologie dans une structure temporaire d'urgence installée devant le service des urgences, où n'importe quel patient qui arrive en présentant les symptômes du coronavirus est testé, à l'hôpital de Brescia en Lombardie, le 13 mars 2020.
(Miguel Medina/AFP)
Un employé hospitalier portant un masque et un équipement de protection, accompagne un patient à l'unité de radiologie dans une structure temporaire d'urgence installée devant le service des urgences, où n'importe quel patient qui arrive en présentant les symptômes du coronavirus est testé, à l'hôpital de Brescia en Lombardie, le 13 mars 2020. (Miguel Medina/AFP)

Anne est généraliste dans la banlieue de Grenoble : son cabinet n’a jamais reçu de masques FFP2, seule protection avérée contre le coronavirus, et utilise un vieux stock périmé depuis 2006.

Chaque jour, Kaouther ben Amor, infirmière libérale à Marseille, visite une trentaine de patients à domicile avec sa collègue. Un rendez-vous vital pour des malades parfois en fin de vie. « On a zéro équipement. J’ai dû quémander des masques à la pharmacie avec ma carte professionnelle. J’en ai obtenu dix, qu’on a partagés. Et encore, ce sont des masques chirurgicaux, pas des FFP2. Jamais je n’avais connu une situation pareille ».

Partout à travers la France, l’AFP a recueilli des témoignages de médecins et d’infirmières, de ville et en milieu hospitalier, stressés par l’absence de protection pour eux-mêmes et leurs patients, alors que le virus se propage à un rythme accéléré.

« Je n’ai ni masque, ni gel, rien. Et surtout aucune information. J’ai appris par les médias qu’il ne fallait pas prescrire d’ibuprofène c’est vous dire ! », s’insurge Jean-Paul Termine, médecin généraliste à Vitrolles (Bouches-du-Rhône). Beaucoup de ses confrères ont pris des congés, rapporte-t-il. Il s’est débrouillé seul pour aménager son cabinet, « avec une salle d’attente séparée pour les patients présentant les symptômes d’un syndrome grippal ».

Un patient sous assistance respiratoire est escorté aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg par des membres du personnel médical des services d’urgence du SAMU-SMUR qui portent des combinaisons de protection et des masques, à Strasbourg, le 16 mars 2020, lors d’une épidémie de COVID-19 qui frappe l’Europe. (Crédit : Patrick HERTZOG / AFP)

« Mais pour moi, ils sont inconscients de consulter dans ces conditions », juge le Dr Termine qui, avec ses confrères, « se sent totalement lâché par (les) autorités de tutelle ».

« En plus du boulot, on est constamment en train de faire le tour des pharmacies pour essayer de trouver des masques, des solutions hydro-alcooliques, des gants », reprend Kaouther à Marseille. « C’est très stressant de travailler comme ça. On crie au secours car on manque de moyens ».

« J’ai dû menacer de fermer des maisons médicales de garde pour obtenir des masques pour les généralistes », s’émeut le Dr Pierre-Jean Ternamian, radiologue à Lyon et président de l’Union Régionales des Professionnels de Santé (URPS) Médecins en Auvergne-Rhône-Alpes.

A Pau, une dizaine de médecins ont adressé un courrier aux responsables régionaux de la santé pour signaler qu’ils avaient reçu en tout et pour tout « une boite de 50 masques chirurgicaux par médecin » – « même pas » les fameux FFP2.

Des personnes portant des masques de protection attendent à la gare Montparnasse à Paris, le 17 mars 2020, quelques heures avant l’entrée en vigueur de l’ordre de rester à la maison pour tous les citoyens français, afin d’éviter la propagation du nouveau coronavirus. (Crédit : Thomas SAMSON / AFP)

Dans les centres hospitaliers, les soignants ne se sentent pas toujours mieux protégés : une infirmière de l’hôpital Edouard-Herriot à Lyon, qui a requis l’anonymat, regrette « un manque de dépistage » chez les personnels de santé, pourtant les plus exposés. « Je travaille pour l’hôpital public donc j’irai toujours », mais « on a le sentiment d’aller au front, d’être un peu l’infanterie – et l’infanterie, on s’en fiche toujours un peu… »

Amarylis, 39 ans, infirmière urgentiste au Centre hospitalier de Valence (Drôme), s’inquiète pour sa famille : une de ses patientes de 90 ans vient d’être testée positive. Dans son service, « un collègue a déjà été détecté, d’autres peuvent être porteurs sains. C’est très stressant ». Comment protéger ses enfants ? Elle aimerait des masques pour eux, à la maison.

« On baigne dedans en permanence, 12 heures d’affilée, c’est difficile de passer à autre chose, ça génère forcément de l’angoisse, » insiste encore Eva, infirmière aux urgences du Puy-en-Velay, mère de deux fillettes : « Pourtant on a l’habitude de gérer des virus mais là, c’est sans précédent (…) Mon mari, mes proches sont inquiets. On essaye de limiter les contacts ».

L’ordre des infirmiers a réclamé lundi dans un communiqué « sept mesures d’urgence » dont, la première, des « équipements de protection (masques, lunettes, gants, blouses…) impérativement et urgemment mis à disposition de tous les professionnels de santé ».

Les soignants semblent avoir été entendus : lundi soir, lors de son allocution télévisée, Emmanuel Macron a annoncé la distribution de masques dès mardi aux soignants des 25 départements les plus touchés et à l’ensemble des personnels de santé mercredi.

Allocution du président Emmanuel Macron sur les mesures concernant la pandémie de coronavirus, le 16 marrs 2020. (Crédit : Ludovic Marin / AFP)

Selon Martin Hirsch, directeur général des Hôpitaux de Paris (APHP), « une centaine de soignants ont contracté le virus, non pas dans les hôpitaux mais dans leur vie sociale ».

Le chef de l’Etat a annoncé de nouvelles restrictions des déplacements qui entreront en vigueur dès mardi à midi, avec des contrôles et des sanctions à la clé. « Si vous êtes allé faire une course alimentaire, vous ne faites rien d’autre » a précisé le ministre de la Santé Olivier Véran.

Italie : tests pour les médecins et masques en chutes de cravate

Le syndicat des médecins italiens a réclamé lundi au gouvernement la généralisation à l’ensemble du corps médical des tests pour détecter le coronavirus afin d’éviter toute transmission aux patients.

Dans une lettre au gouvernement et aux autorités sanitaires du pays, la secrétaire générale du syndicat des médecins italiens, Pina Onotri, s’insurge que seuls les professionnels de santé présentant des symptômes soient actuellement testés.

Les statistiques montrent pourtant que ces professionnels totalisent 10 % des personnes contaminées, argue la responsable, en rappelant qu’une personne peut être positive sans présenter le moindre symptôme.

« Nous demandons que les médecins soient soumis de manière généralisée aux tests, également en l’absence de symptômes », écrit Pina Onotri. Si ce n’est pas le cas, elle préconise leur mise en quarantaine s’ils ont été en contact avec un patient testé positif au Covid-19. Elle juge aussi qu’il faut désormais « étendre les tests à tous les patients avec des symptômes ».

Une infirmière contrôle la température d’une femme dans la tente médicale de pré-triage devant l’hôpital de Crémone, à Crémone, au nord de l’Italie, le 4 mars 2020. (Crédit : Miguel MEDINA / AFP)

Deux médecins, touchés par le coronavirus, sont décédés en Italie, des centaines d’autres ont été testés positifs.

Selon des chiffres publiés lundi soir, près de 140 000 tests ont été réalisés en Italie, dont environ 28 000 se sont avérés positifs.

La profession dénonce en outre le manque criant de dispositifs de protection, en particulier de masques. La Fédération des médecins généralistes de Lombardie – la région la plus sévèrement touchée en Italie- a donné lundi un ultimatum de 72 heures aux autorités régionales et au ministère italien de la Santé pour livrer des kits complets de protection aux professionnels.

La Lombardie, submergée par les malades, est en train d’installer une nouvelle structure hospitalière dans deux pavillons de la foire de Milan, susceptible d’accueillir 400 personnes en réanimation avec des appareils respiratoires.

Un fabricant italien de cravates a décidé d’utiliser ses chutes de tissu pour fabriquer des masques antivirus, a rapporté lundi l’agence AGI.

« Nous produirons 10 000 masques de protection avec les chutes de tissu. Les sommes récoltées seront versées à la région de Calabre (extrême Sud, la pointe de la botte) pour qu’elle puisse acheter du matériel médical », a expliqué le patron de l’entreprise, Maurizio Talarico, lui-même originaire de Catanzaro en Calabre.

TALARICO PER LA CALABRIA PER L'???????? #andratuttobeneIl ricavato sarà Devoluto Interamenete alla Regione Calabria per…

פורסם על ידי ‏‎Maurizio Talarico‎‏ ב- יום שני, 16 במרץ 2020

« Je crois que c’est un moment où nous devons tous être généreux et mettre à la disposition des gens ce que nous sommes capables de faire », a-t-il ajouté.

« Je me suis demandé ce que je pouvais faire dans ce moment tragique pour l’Italie et pour ma région, la Calabre (…) Avec les chutes de tissu, j’ai pensé à produire des masques: même s’ils ne sont pas homologués, ils peuvent certainement protéger ceux qui ne sont pas contaminés ».

L’homme d’affaires prévoit d’en produire au total 10 000, au rythme de 500 par jour. « Au début je comptais les distribuer gratuitement mais j’ai pensé ensuite qu’en Calabre, ma région natale, il y a un grand manque de matériel médical ».

Le ministère de la Justice réfléchit de son côté à la possibilité d’utiliser les ateliers de couture existant dans les prisons pour fabriquer également des masques de protection, selon l’agence Ansa.

Il serait possible de fabriquer « des milliers de masques chaque jour » dans les 25 ateliers existant dans les prisons italiennes et le ministère attend simplement une décision de l’Institut supérieur de la santé (ISS) concernant les caractéristiques de ces masques.

L’Italie, le pays d’Europe qui paye le plus lourd tribut à la pandémie de coronavirus, a dépassé la barre des 2 000 morts, avec 349 décès dans les dernières 24 heures, selon le bilan officiel publié lundi soir.

Des gens tapent dans leurs mains dans le cadre du flash mob « Un applauso per l’Italia » (Applaudissement pour l’Italie) dans le quartier Garbatella de Rome, le 14 mars 2020, lors de l’épidémie de Covid-19. (Crédit : Andreas SOLARO / AFP)

2 158 personnes ont perdu la vie, dont 1 420 dans la seule région de Milan, la Lombardie (nord).

Ce total représente près d’un tiers du nombre de décès recensés dans le monde, selon un décompte de l’AFP à partir des bilans officiels.

Les Belges sollicités pour fournir des masques aux hôpitaux

Le ministère belge de la Santé a lancé lundi un appel à la population pour fournir aux personnels soignants des hôpitaux des masques de protection contre le nouveau coronavirus.

« Vous avez des masques chirurgicaux (FFP2, FFP3) ? Vous pouvez aider nos soignants en les apportant à votre hôpital local », a écrit le SPF Santé Publique (ministère) sur son compte Twitter.

« Vous souhaitiez en confectionner? Nous travaillons à un mode d’emploi pour vous y aider. Nous le partagerons dès que possible », a ajouté le ministère dans le même message.

Le ministère a déposé une plainte à la police fédérale il y a trois jours soupçonnant une fraude lors d’un marché public passé en urgence auprès d’un fournisseur de masques étranger, rapportaient lundi les médias belges.

Un homme portant un masque facial à titre préventif fume devant le siège de l’UE à Bruxelles le 16 mars 2020. (Crédit
: Kenzo TRIBOUILLARD / AFP)

La commande, non honorée, porterait sur 10 millions de masques afin de faire face à la propagation rapide du Covid-19 et au risque d’affluence chez les médecins et dans les hôpitaux.

Dimanche, le parquet de Bruxelles avait confirmé un dépôt de plainte « vendredi soir par le SPF Santé Publique concernant des masques pour la bouche ». Une enquête a été ouverte, précisait un communiqué du parquet, sans autre précision.

Pour pallier en partie le manque, quelque 500.000 masques de protection doivent être offerts cette semaine par le milliardaire chinois Jack Ma, patron du groupe Alibaba, et « répartis entre les prestataires de soins » de Belgique, a annoncé lundi la ministre de la Santé, Maggie De Block.

En Italie, pour répondre à la forte demande en masques de protection, un fabricant de cravates s’est engagé à en fabriquer 10.000 à partir de ses chutes de tissu.

L’idée est de les vendre ensuite aux habitants de la région de Calabre (extrême sud) et de verser les sommes récoltées aux autorités pour qu’elles puissent acheter du matérie médical.

En Belgique les autorités ont recensé officiellement à ce jour 1.085 cas de Covid-19 et cinq décès. L’Italie, de son côté, est le pays d’Europe le plus touché avec près de 25.000 cas recensés et plus de 1.800 décès.

Algérie : manque de moyens et peu de mesures

Le rapatriement d’Algériens de France, un des pays les plus touchés par le Covid-19, fait craindre une propagation rapide du virus en Algérie, aucune obligation d’auto-confinement n’étant imposée à leur retour et les hôpitaux ne disposant que de quelques centaines de lits de réanimation.

Quatre décès ont été enregistrés jusqu’à présent en Algérie en raison de la pandémie, selon le ministère de la Santé. A ce jour, 60 cas de Covid-19 ont été confirmés sur le sol algérien, avec six nouveaux patients recensés lundi. *

Abdelaziz Djerad, Premier ministre algérien. (Capture d’écran YouTube)

Le Premier ministre Abdelaziz Djerad a ordonné dimanche la suspension temporaire à partir de mardi de toutes les liaisons aériennes et maritimes entre l’Algérie et la France, une mesure étendue lundi à l’ensemble des pays européens à compter de jeudi.

« Cette suspension exceptionnelle sera accompagnée par un dispositif de rapatriement de nos citoyens voyageant actuellement dans les pays concernés », selon un communiqué officiel.

Les Algériens constituent de loin la première communauté immigrée en France, l’un des pays les plus touchés par l’épidémie en Europe. Selon la Direction française du transport aérien, 4,4 millions de passagers ont pris l’avion entre l’Algérie et la France en 2019.

« Après les mesures de restriction des voyages par avion et bateaux avec l’Europe, la deuxième mesure qui doit être prise en urgence, c’est d’exiger de tous les Algériens et étrangers venant d’un pays européen, ou d’un autre pays où la pandémie sévit, de s’isoler chez eux pendant 14 jours », préconise le professeur Farid Cherbal, chercheur en génétique moléculaire à l’Université de Bab Ezzouar (Alger).

Des employés municipaux algériens désinfectent la gare routière de Kherrouba contre le coronavirus COVID-19, à Alger, le 16 mars 2020. (Crédit : RYAD KRAMDI / AFP)

« Cela permettra de stopper la dissémination de l’infection à partir des sujets contaminés et des sujets porteurs non identifiés », plaide le généticien algérien.

Mais pour le président de l’Ordre des médecins, le docteur Berkani Bekkat, spécialiste des maladies respiratoires, l’auto-confinement est presque impossible car il est difficile de contrôler les gens chez eux.

Le ministre de la Santé, Abderrahmane Benbouzid, a promis lundi, sur les ondes de la radio publique, que « toutes les possibilités de riposte » contre le coronavirus « peuvent être envisagées », précisant que le pays disposait de plus de 400 lits de réanimation.

Mais, « il n’y a pas suffisamment de lits en réanimation pour faire face à une grande vague de malades », estime Samia, médecin urgentiste dans un hôpital d’Alger.

« Je ne sais pas comment on fera face et si on devra choisir entre les malades comme en Italie. Heureusement, notre population est majoritairement jeune », observe-t-elle. 54 % de la population algérienne a moins de 30 ans.

L’urgentiste s’inquiète du manque de structures à même d’accueillir les personnes infectées en cas de propagation rapide, surtout en l’absence d’auto-confinement des personnes venant de l’étranger.

« Même si sur 100 passagers il n’y en a que deux qui sont infectés, imaginez le nombre de cas si chacun des deux se rend à un mariage ou à la mosquée et contamine plusieurs autres qui à leur tour en contaminent d’autres », s’interroge Samia, qui préfère ne pas donner son nom de famille.

Le dernier décès enregistré en Algérie est celui d’une femme de 84 ans qui est décédée à Blida, près d’Alger, le foyer principal de la pandémie, où une famille entière a été contaminée par un ressortissant algérien et sa fille venus de France pour un mariage.

Pour les professionnels de la santé interrogés par l’AFP, il faut désormais prendre des « décisions radicales » et interdire tous les types de rassemblements.

« Le langage au plus haut niveau de l’Etat doit être tranchant et décisif sans pour cela qu’il y ait de la panique », martèle le docteur Bekkat.

Ce dernier plaide pour l’interdiction des mariages et la fermeture des discothèques et salles de jeu dans tout le pays.

La traçabilité des sujets infectés à l’étranger est déterminante pour contenir la propagation en Algérie à travers leur histoire de séjours là où sévit la pandémie, selon le professeur Cherbal.

« Les analyses du génome vont aider à suivre les mouvements du coronavirus chez les sujets infectés. Les mutations qui surviennent peuvent révéler des liens entre les épidémies du coronavirus qui affectent différents pays », souligne le généticien.

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