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Dans le monde de l’escalade, des noms racistes et nazis qui dérangent

Par tradition dans la communauté de l'escalade, celui qui grimpe en premier nomme un itinéraire ; "Forteresse Europe" et "Réfugié économique" sont ainsi des noms de voies

L'alpiniste et activiste Daniel Kufner escalade un itinéraire nommé "Forteresse Europe" dans le parc naturel de Hohe Wand, près de Wiener Neustadt en Basse-Autriche, le 8 octobre 2022.  (Crédit : VLADIMIR SIMICEK / AFP)
L'alpiniste et activiste Daniel Kufner escalade un itinéraire nommé "Forteresse Europe" dans le parc naturel de Hohe Wand, près de Wiener Neustadt en Basse-Autriche, le 8 octobre 2022. (Crédit : VLADIMIR SIMICEK / AFP)

À une heure de Vienne, des grimpeurs s’attaquent à une voie d’escalade baptisée « Forteresse Europe », une référence au verrouillage des frontières face à la crise des migrants. Un nom qui, parmi d’autres, fait grincer des dents.

Selon la tradition, celui qui « ouvre » le chemin choisit son appellation, qui se répand ensuite sur les forums sur Internet et dans les topoguides.

Le processus est informel : il n’y a ni organisme officiel pour l’entériner ni panneau sur la paroi.

Or dans un sport historiquement dominé par les hommes blancs, certains noms reflètent des vues racistes, « sexistes et misogynes », explique à l’AFP Martin Achrainer, chargé des archives du club alpin d’Autriche.

« Ils existent depuis très longtemps mais ce n’est que récemment que s’est dessinée une prise de conscience », ajoute-t-il.

Si le débat est pour l’instant limité à un cercle restreint, il s’attend à ce qu’il prenne de l’ampleur dans les années à venir.

L’alpiniste et activiste Daniel Kufner au sommet d’une voie d’escalade nommée « Forteresse Europe » dans le parc naturel de Hohe Wand, près de Wiener Neustadt en Basse-Autriche, le 8 octobre 2022. (Crédit : VLADIMIR SIMICEK / AFP)

Références nazies

En surplomb de la Forteresse Europe, dans le verdoyant parc naturel de Hohe Wand, le grimpeur Daniel Kufner dit son espoir d’un retrait des désignations controversées sous « la pression sociale ».

Le bibliothécaire de 42 ans craint que leur usage « n’aboutisse à une banalisation des idées d’extrême droite ».

En Autriche, un homme est au cœur des critiques : Thomas Behm, un alpiniste chevronné qui a découvert des centaines de voies et publié plusieurs guides.

On lui doit par exemple « Greta Dummberg », un jeu de mots moquant la militante écologiste suédoise Greta Thunberg (« dumm » signifiant « stupide » en allemand).

Les historiens ont aussi recensé des noms contenant des références nazies comme « Kristalltag » (jour de cristal), allusion à la « Nuit de cristal », vaste pogrom mené en 1938 par les nazis contre les Juifs en Allemagne et dans l’Autriche annexée.

Contacté par l’AFP, M. Behm a refusé de s’exprimer, disant « ne rien avoir à ajouter sur le sujet ».

Il avait fustigé en 2021 dans la presse « des contre-mouvements hystériques », défendant des noms « ironisant sur le changement climatique et ses protagonistes, ou questionnant le dogme du politiquement correct à outrance ».

Mais, face à la polémique, il a préféré rebaptiser plusieurs voies.

Le club alpin ne vend plus ses livres. Et dans une boutique viennoise où ils sont encore disponibles, un message met en garde contre les appellations contestées.

Les grimpeurs et militants Daniel Kufner et Joanna Geschev se tiennent au sommet d’une voie d’escalade nommée « Forteresse Europe » dans le parc naturel de Hohe Wand, près de Wiener Neustadt en Basse-Autriche, le 8 octobre 2022. (Crédit : VLADIMIR SIMICEK / AFP)

L’influence de « Black Lives Matter »

Le problème est loin d’être cantonné à l’Autriche.

Dans les environs de Stockholm, on trouve des itinéraires tels que « Un petit Hitler », « Troisième Reich » ou encore « Zyklon » (Zyklon-B, gaz associé à la Shoah).

« De nombreux grimpeurs comprennent les critiques mais, en même temps, ils estiment qu’on ne doit pas essayer de censurer ou d’entraver une vieille tradition », commente Andreas Andersson, responsable de la fédération suédoise d’escalade.

Aux États-Unis, le groupe californien Climb the Gap, qui veut encourager les personnes de couleur à faire de l’escalade, a répertorié des centaines de noms posant problème, dont plusieurs minimisant la traite des esclaves.

L’initiative est née en 2020, dans le sillage de la vague de manifestations du mouvement « Black Lives Matter », militant contre le racisme envers les Afro-Américains.

« Si certains résistent haut et fort, beaucoup ont conscience que de tels noms sont inappropriés », se félicite la fondatrice de l’association Jaylene Benggon Chung.

Sur le terrain, les amateurs d’escalade sont divisés.

« Le premier grimpeur a le droit de choisir le nom » qui lui plaît, juge la Pragoise Alice Nadherova, 32 ans, réticente à bousculer le statu quo.

Mais d’autres sont favorables à « une discussion ». « Les noms qui suscitent la polémique devraient peut-être être modifiés », avance Balazs Erdelyi, 40 ans, originaire de Budapest.

En attendant, des militants tentent de se faire entendre : en 2021, une plaque a été apposée à l’entrée de la voie en hommage à « tous ceux qui sont morts à cause de la forteresse Europe ».

Elle n’aura pas survécu longtemps. Des inconnus l’ont détruite, ne laissant qu’un fin tracé sur la roche.

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