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Décès d’Élie Buzyn, survivant et témoin infatigable de la Shoah

Le survivant et infatigable témoin de la Shoah est décédé ce lundi 23 mai à l’âge de 93 ans

Elie Buzyn, à Paris, le 21 janvier 2015. (Crédit : Lionel BONAVENTURE / AFP)
Elie Buzyn, à Paris, le 21 janvier 2015. (Crédit : Lionel BONAVENTURE / AFP)

Élie Buzyn, chirurgien orthopédique français, d’origine polonaise, survivant et infatigable témoin de la Shoah, est décédé ce lundi 23 mai à l’âge de 93 ans, a annoncé sa fille Agnès Buzyn à l’AFP.

« Il est décédé ce matin. Il était entouré de sa famille », a déclaré Mme Buzyn, ancienne ministre de la Santé.

« Il a fait un malaise hier (dimanche) soir juste après une conférence de témoignages, où il était avec des jeunes pour ‘passer le relais’, une conférence, qui a été très émouvante, très bouleversante, qui l’a beaucoup touché », a-t-elle ajouté.

« Il a transmis le relais avec une constance et une détermination incroyable jusqu’au bout », a affirmé à l’AFP le grand rabbin Haïm Korsia.

« Tristesse et douleur d’apprendre le décès d’Elie Buzyn, rescapé d’Auschwitz et infatigable militant du devoir de mémoire, que j’aimais tendrement comme un père. S’il pensait m’accompagner chaque année au voyage que j’organise à Auschwitz, c’était en fait moi qui l’accompagnais dans sa quête de transmission.
De façon incroyable, il témoignait encore hier soir en présence des jeunes d’une association portant le nom « La Relèv », symbole s’il en est du passage de témoin à la génération de demain. Charge à eux, et à nous tous, d’assurer la relève et de perpétuer sa mémoire », a écrit le grand rabbin.

Survivant d'Auschwitz, M.Élie Buzyn nous a fait l'honneur de venir au centre RelevMerciMerci de nous permettre de vous…

Posted by RELEV on Sunday, May 22, 2022

« Immense témoin de la Shoah et infatigable combattant de la mémoire Élie Buzyn, nous a quitté », a également écrit sur Twitter Francis Kalifat, président du Conseil représentatif des institutions juives (CRIF).

« Jusqu’au bout, il a porté la parole des victimes de la barbarie nazie », a-t-il ajouté, soulignant : « Sa mémoire nous oblige. »

« Nous apprenons avec une grande tristesse le décès d’Elie Buzyn », a également twitté la Fondation pour la mémoire de la Shoah.

Unique survivant de sa famille, il a connu le ghetto de Lodz, le camp d’Auschwitz et la marche de la mort.

« Je suis né à Lodz, en Pologne », le 7 janvier 1929, expliquait-il au journal La Croix à l’occasion de la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah du 27 janvier 2019. « J’avais 11 ans lorsque les nazis ont froidement abattu mon frère âgé de 22 ans. Le lendemain, ils nous parquaient dans le ghetto. »

Le jour de ses 13 ans, fêtant sa bar-mitsva dans le ghetto de Lodz, sa mère lui donne un ordre : « La mort de ton frère est une douleur dont je ne guérirai jamais mais sache que quand on meurt, on ne meurt que pour soi-même. Moi je ne survivrai pas à cette guerre, ton père non plus et ta sœur est très malade. Tu dois tout faire pour rester en vie, essayer de retrouver mes frères à Paris et témoigner de ce qui nous est arrivé. »

« On n’est pas toujours d’accord avec ses parents, mais sachez qu’une phrase de vos parents peut avoir une valeur inestimable », affirmait-il.

Depuis, et jusqu’à la veille de sa mort, il a témoigné auprès des élèves de collège, après avoir commencé auprès des siens. Les débuts n’ont pas été évidents.

« À la Libération, je me suis juré de ne jamais retourner dans cette partie de l’Europe souillée par le sang de tous les nôtres jusqu’à ce jour de 1993 où notre fils Gaël, alors âgé de 21 ans, m’annonça qu’il voulait se rendre à Auschwitz pour voir où ses grands-parents paternels avaient disparu. Dans la minute, je lui ai dit : ‘Si quelqu’un doit t’accompagner, c’est moi.’ »

Aux élèves, il racontait comment il avait fait pour se sortir des immenses épreuves qu’il a traversées.

« Quand il y a une difficulté dans la vie, dites-vous bien qu’on peut toujours réparer et rattraper quelque chose. L’essentiel, c’est d’avoir un but. Si vous avez un but, vous trouverez le chemin pour y arriver », rapportait notamment La Nouvelle République.

« En 1944, on savait vaguement que l’Armée soviétique arrivait par l’Est. Il y avait un petit espoir que ça se termine », disait-il. « On nous a dit qu’on allait dans un autre camp de travail, où les conditions seraient bien meilleures. »

Après un voyage en wagons à bestiaux dans la chaleur de l’été 1944, il s’est retrouvé sur les quais de tri de Birkenau (Auschwitz-II), le camp d’extermination distant de trois kilomètres d’Auschwitz-I.

« Quelques déportés nous recevaient. Je leur dois la survie. J’avais 15 ans. Ils m’ont lancé : ‘Dis que tu as 17-18 ans !’. Le SS m’a regardé, visiblement il ne m’a pas cru. Il m’a donné un coup de poing dans la poitrine pour éprouver ma résistance, je ne suis pas tombé. » Bon pour le travail. Un peu plus tard, « en 30 secondes, j’ai su ce qu’il s’était passé ; on m’a dit ‘tes parents sont déjà probablement dans la fumée de la cheminée des fours crématoires' ».

Le 18 janvier 1945, devant la progression de l’Armée rouge, on lui intime d’évacuer Auschwitz par une de ces « marches de la mort » où tout signe de défaillance est puni d’une balle dans la nuque.

Trois jours et deux nuits, puis l’entassement dans un train rempli de neige. Direction Buchenwald. Élie y demeure jusqu’en avril 1945 parmi 900 orphelins. « Nous qui venions d’Europe de l’Est ne voulions pas retourner chez nous. Nous savions que nous n’y avions plus rien. »

Il lui reste en revanche un peu de famille en France, qu’il rejoint. « Pour mon oncle », chirurgien à l’hôpital Rothschild à Paris, « je pouvais entrer dans une vie normale. Je n’étais pas de cet avis. L’Europe était souillée pour moi ».

Il en fera des détours avant de revenir s’y installer : sept ans en Terre d’Israël, un nouveau passage dans l’Hexagone sans succès dans ses études, deux ans dans un collège d’Oran (Algérie) puis, en 1956, un retour définitif en France.

C’est alors devenu pour lui « un devoir » que de témoigner dans les écoles ou encore à Auschwitz-Birkenau avec les groupes conduits chaque année par le grand rabbin de France Haïm Korsia.

Élie Buzyn aimait raconter comment est née chez lui la vocation de devenir chirurgien. Durant l’évacuation du camp d’Auschwitz vers celui de Buchenwald devant l’avancée de l’armée Rouge connue comme les « marches de la mort », ses pieds gèlent et sont menacés par la gangrène. À l’infirmerie du camp, on lui explique qu’il va être amputé. Un soldat russe entend ceci et lui explique : « Ecoute-moi, il faut que tu trempes tes pieds alternativement dans de l’eau froide et de l’eau chaude. » Après quelques jours, et quelques nuits, Élie Buzyn est guéri.

Quelques années plus tard, il deviendra chirurgien orthopédique, en France.

Élie Buzyn était l’époux d’Etty Buzyn (née Wrobel), psychologue spécialiste de la petite enfance, psychanalyste et écrivaine.

Il a été fait chevalier de la Légion d’honneur en 2014 et commandeur des Palmes académiques en 2017.

Hommages à un « géant »

Il a témoigné une dernière fois devant des jeunes, puis il s’est éteint. La disparition du « militant du devoir de mémoire » a suscité de nombreux hommages.

« Puisque nous allons disparaître sous peu, je vous charge de devenir les ‘témoins des témoins’ que nous sommes », avait-il dit en 2018, devant les jeunes générations qu’il accompagnait lors d’un voyage organisé par le grand rabbin de France Haïm Korsia.

En janvier encore, celui qui fut chirurgien orthopédique, était au côté de Jean Castex, alors Premier ministre, à l’occasion du 77e anniversaire de la libération des camps nazis allemands. « Je vous rappelle qu’en 1933, le chancelier Hitler est arrivé au pouvoir après des élections tout à fait démocratiques », avait-il lancé devant des adolescents. « Alors il faut bien réfléchir avant d’aller voter ».

« Il a transmis le relais avec une constance et une détermination incroyable jusqu’au bout », a déclaré à l’AFP le grand rabbin Haïm Korsia, saluant « un homme qui a toujours été dans le combat, dans la capacité à regarder devant lui » et dont on « doit garder cette force de vie ». « Un militant du devoir de mémoire que j’aimais tendrement comme un père », a-t-il déclaré.

Après 1945, « d’autres (rescapés, ndlr) se sont suicidés et lui a avancé », a confié Agnès Buzyn. C’était « le choix du courage » que « de choisir la vie ».

« Survivant de la Shoah, il témoigna sans relâche et jusqu’à ses derniers jours de l’indicible. Sa mémoire vivra », a affirmé le président Emmanuel Macron dans la soirée sur Twitter.

« Je me rappelle avec une très vive émotion cette visite à Auschwitz », lors de laquelle « il nous a fait ressentir l’horreur de la tragédie », a aussi réagi Jean Castex auprès de l’AFP, ajoutant que cette journée serait « assurément un des moments forts de [son] mandat à Matignon ».

Cet « infatigable combattant de la mémoire », aura « jusqu’au bout, porté la parole des victimes de la barbarie nazie », a pour sa part déclaré Francis Kalifat, président du Conseil représentatif des institutions juives (Crif), sur Twitter

« Nous n’oublierons jamais le témoignage du docteur Élie Buzyn, qui jusqu’à ces derniers jours continuait avec force à transmettre son expérience de vie liée à la Shoah », a ajouté, sur le même réseau, Elie Korchia, président du Consistoire central, tandis que Joël Mergui, président du Consistoire de Paris, louait en lui « un Mensch dont l’absence sera irremplaçable », utilisant le terme yiddish servant à qualifier un homme exemplaire.

« Un géant », qui aura témoigné « devant des milliers d’élèves et d’étudiants », selon l’Union des étudiants juifs de France.

Côté gouvernement, Clément Beaune, ministre délégué chargé de l’Europe, a rendu hommage à « ce grand témoin, cette lumière de la transmission », invitant à être « à la hauteur de son courage et de son message ».

La maire de Paris Anne Hidalgo a salué un homme qui a « consacré, sans relâche, sa vie à témoigner et transmettre la mémoire de la Shoah ». SOS Racisme a loué en lui celui qui témoignait « des conséquences de la haine antisémite et raciste ».

« A chaque disparition des derniers survivants de la Shoah comme Elie Buzyn, je me pose la même question: allons-nous être à la hauteur pour transmettre cette Histoire indicible que nous avons reçue de la bouche même de ces héros ? », s’est interrogé Ariel Goldmann, président du Fonds social juif unifié.

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