Décès du créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz
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Décès du créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz

Chez Lanvin pendant 14 ans, il affirme son style et sa vision de la mode pour les femmes. Une mode fonctionnelle qui doit accompagner leurs corps et les mettre en valeur

Le créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz montre un dé à coudre qui appartenait autrefois à une survivante de la Shoah et lui a été donné par la fille de la femme alors qu'il prononce son discours, après avoir reçu le grade d'Officier de la Légion d'Honneur au ministère de la Culture à Paris, lundi 3 octobre 2016. Elbaz a déclaré qu'il gardait toujours le dé avec lui. (Crédit : AP / François Mori)
Le créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz montre un dé à coudre qui appartenait autrefois à une survivante de la Shoah et lui a été donné par la fille de la femme alors qu'il prononce son discours, après avoir reçu le grade d'Officier de la Légion d'Honneur au ministère de la Culture à Paris, lundi 3 octobre 2016. Elbaz a déclaré qu'il gardait toujours le dé avec lui. (Crédit : AP / François Mori)

Le monde de la mode est en deuil : le créateur israélo-américain Alber Elbaz, qui fut pendant 14 ans à la tête de la maison Lanvin avant d’en être évincé en 2015, est décédé samedi à l’âge de 59 ans, a annoncé dimanche le groupe de luxe Richemont.

Maître du drapé et des robes sculpturales dans lesquelles Meryl Streep et Natalie Portman ont foulé le tapis rouge, le couturier, emporté par le Covid, était revenu à la mode pendant la pandémie, avec des créations à prix abordables, habillant toutes les silhouettes.

« C’est sous le choc et avec beaucoup de tristesse que j’ai appris le décès soudain d’Alber (…) C’était un homme d’une chaleur exceptionnelle et très talentueux, et sa vision si singulière, son sens de la beauté et de l’empathie laisseront une marque indélébile », a salué son président Johann Rupert dans un communiqué.

Reconnaissable à sa silhouette ronde, ses lunettes et son éternel noeud papillon, Alber Elbaz a marqué le monde de la mode par ses petites robes de cocktail, souvent noires, prisées d’actrices hollywoodiennes comme Natalie Portman, Demi Moore, Kristin Scott Thomas, Cate Blanchett et Sienna Miller.

Avec sa silhouette ronde, le créateur faisait lui-même figure d’Ovni dans le monde de la mode, au milieu de mannequins sveltes et élancés. Ce qui lui procurait une sensibilité, tant appréciée par les actrices qui portaient du Lanvin par Alber Elbaz pour des cérémonies, comme Meryl Streep qui a reçu son Oscar en robe longue dorée dessinée par le créateur.

Né en 1961 à Casablanca, au Maroc, ses parents déménagent à Tel Aviv, alors qu’il n’a que huit mois. Il étudie la mode à l’école Shenkar de Ramat Gan.

Il a commencé sa carrière avec le créateur américain Geoffrey Beene à New York avant d’être engagé par Guy Laroche. Il avait ensuite pris la difficile succession de Yves Saint-Laurent pour la ligne prêt-à-porter du couturier français en 1998 avant de rejoindre Lanvin en 2001.

À sa tête pendant 14 ans, il a réussi le tour de force de replacer la plus ancienne maison de couture française, fondée par Jeanne Lanvin en 1889, au firmament de la planète mode, lui redonnant succès et notoriété.

Chez Lanvin, il affirme son style et sa vision de la mode pour les femmes. Une mode fonctionnelle qui doit accompagner leurs corps et les mettre en valeur.

« Les femmes sont plus indépendantes, elles osent davantage. Elles ne dépendent pas de leur mari qui leur donne un chèque pour s’acheter une robe. Elles ne dépendent pas non plus d’un styliste (…) Un vêtement doit les accompagner. Elles ont envie de bouger avec, de vivre avec. Le mouvement est essentiel pour moi, c’est la vie », déclarait-il lors d’une interview au magazine L’Express en 2008.

Le créateur de mode israélo-américain Alber Elbaz, deuxième à gauche, pose avec, de gauche à droite, l’actrice Kristin Scott Thomas, l’actrice Demi Moore et la ministre française de la Culture Audrey Azoulay après avoir reçu le grade d’Officier de la Légion d’honneur lors d’une cérémonie au ministère de la Culture à Paris, le lundi 3 octobre 2016. (Crédit : AP Photo / Francois Mori)

Il avait également signé une collection capsule en 2010 pour le géant du prêt-à-porter suédois H&M.

En 2015, il est évincé de la maison Lanvin. Un départ brutal et traumatisant pour le créateur, qui aura du mal à s’en remettre. Les années suivantes, il se fait discret, produisant quelques collaborations de ci, de là. Il en a notamment signé une pour Tod’s portant sur des sacs et des chaussures et une autre avec les baskets Converse.

Fin 2019, il s’associe au suisse Richemont dans le but de créer sa propre griffe « AZ Factory », qu’il veut « fonctionnelle et qui convient à tout le monde ».

« C’est un nouveau départ. Une marque de luxe digitale basée sur l’innovation et la technologie, mais avant tout, un lieu où faire des expériences et essayer de nouvelles idées », avait-il déclaré lors du lancement de sa marque.

Un nouveau départ qui tourne court et qui laisse un monde en deuil, quelques mois après le décès de Kenzo, mort de la COVID-19.

La pandémie est le moment « de s’autoriser à être soi-même et à s’aimer. Je me le dis aussi car souvent, j’aimerais être moins lourd… Je ne bois pas, je ne me drogue pas, je ne fume pas, c’est juste que, comme Pavarotti, j’aime manger beaucoup, mais beaucoup de nourriture saine ! », avait confié le styliste, au Figaro lors de la sortie de sa collection pour AZ Factory.

« Que veulent les femmes ? (…) Il fallait que mon propos soit fort parce que celles auxquelles je pensais ont déjà tout », disait-il. Résultat : il a créé une mode pour tous les corps, âges et tailles, du XXS au 4XL, à partir de 210 euros.

Une révolution, surtout pour la haute couture qui habille quelques milliers de femmes riches, principalement au Moyen-Orient, avec des robes dont les prix commencent à 40 000 euros.

Au centre de cette collection, des petites robes noires « anatomiques », qui embrassent le corps et le sculptent. Côté accessoire, les baskets à bout pointu, embellissant la jambe comme des escarpins.

« Je soutiens le ventre mais je libère le cœur ! Chaque femme que je connais en a besoin », a-t-il expliqué.

Plusieurs poids lourds du secteur, dont la papesse de la mode Anna Wintour, ou le directeur artistique de Valentino Pierpaolo Piccioli se sont réunis virtuellement pour célébrer le retour d’Alber Elbaz.

Il a confié avoir connu « le vide et la dépression » et s’être interrogé sur sa place dans un milieu, soucieux de séduire la génération Z (entre 11 et 24 ans).

« J’ai voulu connaître ces gens (…). Je suis allé en Corée, en Chine, en Amérique, partout en Europe, j’ai rencontré des jeunes formidables, sains, qui ne mangent pas de pizza ni de hamburger, comme nous au même âge, qui sont responsables, super conscients de l’état de la planète », a-t-il raconté au Figaro.

Il regrettait toutefois que ce mode de vie ait laissé peu de place à l’intuition indispensable, selon lui, pour avancer après la crise.

« Dans les années 1920, après la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole, sont arrivées les Années Folles (…) de Hemingway, Dali, Cocteau, Josephine Baker et Charlie Chaplin. Waouh ! Et la naissance du jazz, une musique qui se joue sans partitions mais avec de l’intuition et c’est le monde que nous aimerions voir, un monde d’amour », confiait-il dans une interview à FashionNetwork, en début d’année.

Réactions

« Il aura prolongé et enrichi cette lignée de créateurs qui ont forgé la légende de l’élégance française », a commenté dimanche soir le président Emmanuel Macron dans un communiqué, louant « un créateur qui a fait rayonner l’élégance française à travers le monde ».

« Je suis terriblement triste d’apprendre le décès d’Alber Elbaz, un ami de longue date. N’importe qui de suffisamment chanceux pour avoir travaillé avec cet homme incroyable sait qu’il a été l’un des hommes les plus créatifs et drôles de l’industrie, un vrai pionnier », a réagi sur Instagram Edward Enninful, rédacteur en chef du Vogue UK, saluant la mémoire d’un homme « extrêmement talentueux et humble ».

« Alber Elbaz le couturier fin, sage et capricieux qui a donné la priorité aux femmes, nous a quittés après trois semaines de lutte contre le Covid », a affirmé sur Instagram, la papesse de la mode, l’Américaine Suzy Menkes.

« Disparition tragique d’Alber Elbaz, grand créateur de mode et grand artiste, intensément attaché au savoir-faire, voulant l’innovation dont il comprenait toute la portée et la nécessité. Il avait tant de talent et aussi du génie. Immense tristesse », a réagi sur Twitter le président exécutif de la Fédération de la haute couture et de la mode en France, Pascal Morand.

« C’était un homme apprécié de tous pour son humanité et son humour exceptionnel ; c’était aussi un génie créatif admiré pour son style alliant féminité et modernité », a tweeté François-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering (Gucci, Yves Saint Laurent).

« Merci Alber », a réagi la marque sur son compte Instagram, ajoutant à ce message une photo du créateur lors d’un défilé.

« Grâce à lui, ‘La belle endormie’ avait repris vie et faisait honneur à la grande Jeanne Lanvin », a salué dans un communiqué l’ex-ministre de la Culture Jack Lang.

La créatrice britannique Stella McCartney a salué sur Instagram « son immense talent » qui a « fait voler en éclats les conventions et enveloppé des millions d’âmes de bonheur lorsqu’elles portaient ses créations ».

Il « a offert sur les podiums et tout au long de sa carrière des moments d’esthétique uniques », a salué dans un communiqué Ralph Toledano, président de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode.

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