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Découverte israélienne : le champ magnétique pour dater les événements bibliques

Pour ces chercheurs, le magnétisme permet une datation précise et donne de nouvelles clefs de compréhension de cette puissante force cosmique

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Le Dr Yoav Vaknin (Crédit : Université de Tel-Aviv)
    Le Dr Yoav Vaknin (Crédit : Université de Tel-Aviv)
  • Mur de briques de boue brûlées sur le site de Tel Batash (la Timnah biblique) avec des marquages correspondant à l’orientation du champ magnétique. (Crédit : Université de Tel Aviv)
    Mur de briques de boue brûlées sur le site de Tel Batash (la Timnah biblique) avec des marquages correspondant à l’orientation du champ magnétique. (Crédit : Université de Tel Aviv)
  • Boue brûlée (Crédit : Université de Tel Aviv)
    Boue brûlée (Crédit : Université de Tel Aviv)
  • Yoav Vaknin, doctorant à la TAU, prend des mesures d'une couche de terre effondrée lors de la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, en 586 avant notre ère. (Crédit : Shai Halevi/ Service des Antiquités d'Israël)
    Yoav Vaknin, doctorant à la TAU, prend des mesures d'une couche de terre effondrée lors de la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, en 586 avant notre ère. (Crédit : Shai Halevi/ Service des Antiquités d'Israël)

Une équipe de scientifiques et d’archéologues israéliens a peut-être fait un pas décisif pour apporter la « preuve » de la véracité historique de la Bible.

Grâce à la datation archéo-magnétique, les archéologues peuvent désormais relier les composantes de la sainte trinité de l’archéologie biblique moderne – le récit biblique lui-même, les sources historiques extrabibliques et les artefacts issus des fouilles archéologiques – pour effectuer une datation précise des couches correspondant aux conquêtes militaires -et aux destructions qu’elles ont engendrées -, décrites dans la Bible.

La méthode se fonde sur des fouilles déjà datées de manière fiable afin de définir des sortes de balises pour les données archéo-magnétiques, susceptibles d’être ensuite appliquées à d’autres sites jusqu’à présent impossibles à dater avec certitude.

Plus les balises sont nombreuses et solides, disent les chercheurs, plus la méthode de datation est fine.

« Je n’aurais pu rêver mieux. Tout converge pour démontrer l’intérêt et la puissance de cette nouvelle méthode », assure Yoav Vaknin, doctorant à l’université de Tel Aviv, auteur principal de l’étude, qui a testé la méthode sur 20 couches de fouilles archéologiques distinctes, dont certaines ne pouvaient être datées de manière sûre.

L’article, intitulé « Reconstruire les campagnes militaires bibliques à l’aide de données de champ géomagnétique », a été publié mardi dans la revue scientifique de sources ouvertes Proceedings of the National Academy of Sciences of the USA (PNAS).

Le champ magnétique est un bouclier invisible, en constante évolution, issu du minerai magnétique situé dans le noyau terrestre.

Selon les scientifiques, il pourrait détenir la clé de la création et peut-être même de la poursuite de la vie sur Terre, sous la forme que nous connaissons.

Les découvertes archéologiques – tessons de poterie, briques, tuiles et fours – enregistrent le champ magnétique terrestre lorsqu’ils sont soumis à des températures élevées, ce qui provoque la remagnétisation des minéraux magnétiques qu’ils renferment dans la direction et selon l’intensité du champ subi.

Ces données sont comparables à des empreintes digitales : elles sont uniques et correspondent à la date à laquelle elles ont été encodées.

Les destructions issues des conquêtes militaires bibliques, trouvées lors des fouilles archéologiques, fournissent de précieuses informations grâce aux matériaux brûlés.

Les traces de la destruction de l’ancienne Jérusalem par Babylone, en 586 avant notre ère, évoquée par des sources bibliques et extrabibliques, ont été pour Vaknin l’occasion idéale pour commencer à calibrer son tout nouvel outil de datation.

En 2020 déjà, Vaknin publiait un article confirmant l’intérêt des données archéo-magnétiques et des balises.

La Bible regorge de récits de conquêtes militaires, confirmées par des sources extrabibliques, qui sont autant de balises temporelles.

Ainsi, la Bible évoque dans 2 Rois 12:18 que la Gath des Philistins a été détruite par Hazaël, roi d’Aram-Damas.

Située dans les contreforts de Judée, Gath a fait l’objet de fouilles dans le cadre du projet archéologique Tell es-Safi / Gath dirigé par le professeur Aren Maeir, de l’Université Bar Ilan.

Gath, explique Maeir au Times of Israel dans un courriel, « dont la destruction est datée avec certitude (la destruction de Hazaël, vers 830 avant notre ère), pourrait être utilisée pour asseoir cette [méthode de datation], en lien avec d’autres destructions connues (telles que Sennachérib à Lakish, 701 avant notre ère) et comparée à ceux dont la datation est encore incertaine. »

Généralement fiable, la datation au radiocarbone est toutefois de moindre utilité pour une grande partie du récit biblique en raison d’un problème de balisage de la période allant de 800 à 400 avant notre ère, connue sous le nom de plateau de Hallstatt.

La datation archéomagnétique, utilisée par les scientifiques de la Terre pour reconstruire le champ magnétique historique du globe, pourrait combler cette lacune et peut-être même s’imposer comme un outil de datation normatif complémentaire, à disposition des archéologues spécialistes de la Bible.

Le Dr Yoav Vaknin (Crédit : Université de Tel-Aviv)

Cette étude démontre comment une courbe d’archéo-intensité construite à partir d’un ensemble dense de données archéo-magnétiques dans lequel la chronologie repose sur le radiocarbone (pour les périodes antérieures au VIIIe siècle avant notre ère) et les âges historiques fermes (à partir du VIIIe siècle avant notre ère) peut être utilisée comme outil chronologique.

L’utilité serait des plus importantes pour la période dite du plateau de Hallstatt (de 800 a 400 avant notre ère), au cours de laquelle la résolution de la datation au radiocarbone est limitée », peut-on lire dans l’article de Vaknin.

Dans cet article, les scientifiques ont reconstitué la direction et/ou l’intensité du champ magnétique terrestre enregistré par 20 couches de terre distinctes, issues de destructions brûlées sur 17 sites archéologiques, et deux pièces de céramique.

L’étude se fonde également sur l’analyse de 1 186 échantillons, pour établir la direction et l’intensité du champ magnétique.

« C’est la première fois que nous disposons d’une base de données suffisamment importante pour affirmer que nous pouvons effectuer une datation archéomagnétique fiable », explique Vaknin.

« Et les résultats sont bluffants. »

L’archéologue Aren Maeir (à gauche) supervise les fouilles d’une couche de destruction datant de 830 avant notre ère, sur le site archéologique de Tel Tzafit / Gath, en juillet 2018. (Crédit : Amanda Borschel-Dan/Times of Israel)

Vaknin confie au Times of Israel avoir été surpris à plusieurs reprises lors de cette étude.

« Tout d’abord par la concordance des résultats – à la fois en matière de direction et d’intensité du champ magnétique – entre des sites manifestement détruits au même moment. L’exemple le plus frappant est celui des destructions attribuées à Hazaël, vers 830 avant notre ère. Nous avons obtenu une concordance parfaite entre quatre sites en ce qui concerne l’intensité du champ, et dans la plupart des cas, également en matière de direction », ajoute-t-il. Il s’agissait des sites de Gath, Tel Rehov Stratum IV, Horvat Tevet niveau V et Tel Zayit niveau XII.

Sur un autre site, à Tel Beth Shean, la nouvelle méthode de datation a permis de régler une bonne fois pour toutes une querelle portant sur la date de la destruction.

« La datation n’avait rien de précis, mais selon l’archéologue Ami Mazar, qui est également co-auteur, la destruction est probablement intervenue plus tard, vers 830 avant notre ère. Nos résultats montrent que [la destruction] ne peut pas avoir été causée par Hazaël, qu’elle lui est même bien antérieure. Cela a été une grande surprise, riche d’enseignements », confie-t-il.

Beth Shean a probablement été détruite 70 à 100 ans plus tôt qu’on ne le pensait, ce qui situe la chute de la ville au moment de la campagne militaire du pharaon Shoshenq, estiment les chercheurs.

Selon un communiqué de presse de l’université de Tel Aviv, cette campagne en Terre Sainte est décrite dans la Bible et dans une inscription, sur un mur du temple d’Amon à Karnak, en Égypte, qui mentionne Beth Shean comme l’une de ses conquêtes.

Briques de boue brûlées (Crédit : Yoav Vaknin)

Détails pratiques

Le champ magnétique sert de bouclier à la Terre contre le rayonnement cosmique et les particules solaires.

Le nord magnétique est, lui, utilisé comme outil de navigation par l’homme – avec les boussoles – et par de nombreux oiseaux et mammifères marins, plus naturellement encore.

Il se déplace au fil du temps et chaque époque émet son propre signal, sorte d’« empreinte digitale », d’intensité et de direction variable.

Le même signal, trouvé en différents points du Levant, renvoie très certainement à la même période, ce qui permet aux archéologues de l’utiliser comme balise pour dater avec certitude, par exemple, l’effondrement progressif du royaume de Juda, sur plusieurs décennies.

« Le champ magnétique est invisible, mais il joue un rôle essentiel dans la vie de notre planète. Sans le champ géomagnétique, rien sur Terre ne serait pareil – peut-être même que la vie n’aurait pas évolué ainsi sans lui », assure le professeur de l’Université hébraïque, Ron Shaar, co-auteur de l’étude, au Times of Israel, évoquant des études antérieures à 586 avant notre ère.

Carte des couches de destruction déjà étudiées et des différentes campagnes militaires. (Crédit : Itamar Ben-Ezra)

« Le champ magnétique est généré par la circulation de courants électriques et de fluides à l’intérieur du noyau terrestre. Nous, géophysiciens, faisons en sorte de comprendre pourquoi et comment il évolue avec le temps -parce qu’il change constamment – et quels sont les mécanismes à l’œuvre », explique Shaar.

Vaknin précise que, pour effectuer une datation archéomagnétique, en intensité comme en direction, les scientifiques mesurent des échantillons d’artefacts brûlés tels que des briques de boue brûlées ou des céramiques.

Si la technique est pratiquée sur des sites archéologiques susceptibles de servir de « balises » – correspondant à des dates entourées d’une grande certitude, comme la destruction de Jérusalem par Tisha B’Av en 586 avant notre ère –, les chercheurs peuvent comparer les résultats et construire des tables de datation plus complètes ainsi que des modèles informatiques correspondant à l’un des sujets les plus énigmatiques de la physique : le champ magnétique.

Vaknin explique que le champ magnétique n’est pas le même partout dans le monde, même s’il y a des constantes, et qu’il comporte des anomalies.

Son travail, et celui de la vingtaine de chercheurs qui ont collaboré à cet article, se concentre sur le Levant.

Les résultats, dit-il, ont permis d’établir une courbe statistique qu’il qualifie de courbe archéomagnétique levantine – « LAC » -, correspondant à un rayon de 1 000 à 1 500 kilomètres, englobant le sud de la Turquie, le nord de l’Égypte, la Terre Sainte, la Syrie et au-delà.

Des artefacts tels que des céramiques du Levant peuvent être testées et être ainsi datées.

Malheureusement, précise Vaknin, l’intensité du champ magnétique ne change pas de manière linéaire, mais plutôt erratique, avec des hauts et des bas.

Dans le cas des céramiques, la typologie permet de définir une plage de l’ordre du siècle qui, sur la base de l’empreinte digitale des artefacts et des signaux magnétiques déjà recueillis sur la courbe, peut être affinée jusqu’à obtenir une datation de l’ordre de la dizaine d’années.

« Il s’agit d’un outil de datation révolutionnaire et absolument unique, fondé sur des données géomagnétiques provenant de sites dont les dates exactes de destruction sont connues de source historique », ajoute le professeur Oded Lipschits de l’Université de Tel Aviv dans un communiqué de presse.

« En combinant des informations historiques précises aux résultats de fouilles archéologiques, nous avons pu ancrer la méthode magnétique dans une chronologie établie de manière fiable. »

Vaknin a mené ses expériences paléo-magnétiques sous la direction de Shaar au laboratoire paléo-magnétique de l’Institut des sciences de la Terre, situé sur le campus Givat Ram de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Yoav Vaknin, doctorant à l’Université de Tel Aviv, prend les mesures d’un sol qui s’est effondré lors de la destruction de Jérusalem par les Babyloniens, en 586 avant notre ère, lors de fouilles dans le parc de la Cité de David, à Jérusalem. (Crédit : Shai Halevi/Autorité des antiquités d’Israël)

Bien que les motivations de l’archéologue et du spécialiste des sciences de la Terre puissent être différentes, ils espèrent tous deux pouvoir poursuivre les tests et ainsi compléter les courbes du modèle informatique du champ magnétique terrestre.

« Ici, en Israël, nous avons une mine d’or sous les pieds ! C’est incroyable », s’enthousiasme Shaar.

« Nous avons un accès immédiat à un nombre infini d’artefacts que nous pouvons mesurer, dater et contextualiser. »

Heureusement, pas besoin d’une mine d’or pour financer ces analyses.

« Ce n’est pas très cher finalement. L’échantillonnage est très simple. Une fois que l’on a les échantillons, on travaille en laboratoire. Il s’agit d’un laboratoire très spécial, unique en son genre. Il n’existe qu’un laboratoire de ce type en Israël. Mais une fois que l’on a le laboratoire, l’analyse des échantillons ne s’avère pas tellement coûteuse », précise Vaknin.

« Je pense qu’à terme cette méthode fera partie de la boîte à outils des archéologues, en Israël comme dans le monde entier », confie Vaknin.

« Plus nous aurons de données, plus cette méthode de datation sera précise et fiable. Je pense que c’est d’ores et déjà le cas. »

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