Découvrez le veilleur français de l’innovation qui aime le ‘balagan’ d’Israël
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Découvrez le veilleur français de l’innovation qui aime le ‘balagan’ d’Israël

Frédéric Josué est un auteur de télévision et directeur de publicité parisien qui recherche les talents du monde entier, notamment à Tel Aviv , pour comprendre où va l'industrie des médias

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Frédéric Josué (Crédit : Autorisation)
Frédéric Josué (Crédit : Autorisation)

Frédéric Josué, le directeur de 18Hubs pour Havas Media, était au restaurant avec sa femme vendredi soir 13 novembre quand Paris a été attaqué. Quand ils ont entendu les informations, ils se sont précipités chez eux dans le 10e arrondissement, où leurs trois enfants étaient seuls à la maison.
 
« Les gens couraient dans les rues, criant ‘Cache-toi’, a dit Josué au Times of Israel. « Des flics couraient avec des fusils, ils criaient aux gens de se verrouiller dans les restaurants et dans les bars et d’y rester. »

Sinistrement, il y a à peine six mois, Josué et son co-créateur Shaun Severi avaient débuté une série de fiction à la télévision française qui avait prévu presque exactement une telle attaque.

La série, appelé FRAT, traite d’un djihadiste radical né en France que les agents du renseignement interrogent pour découvrir la cible d’une future attaque.

« Cela se déroule en 2017 après une série d’attaques terribles, » a dit Severi, qui a mis en scène la série, « juste avant les élections françaises. »

Dans une scène, la radio est allumée dans la cellule du terroriste et le présentateur évoque une attaque récente « en plein cœur de Paris, qui a tué 190 personnes et en a blessé 1 250. »

Severi affirme que Josué a eu l’idée de la série après l’attaque contre l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse le 19 mars 2012. Mais ce n’est qu’après que l’attentat contre Charlie Hebdo au début de cette année que la chaîne de télévision française Canalplay a donné son feu vert pour la série, que Josué et Severi ont écrit et produit en deux mois.

« La série traite des motivations et de la mentalité du djihadiste et de la difficulté de l’unité spéciale à tirer des informations en utilisant toutes les méthodes dont ils disposent », dit Severi.

Tout au long de la série, les agents de l’unité spéciale se disputent sur la façon d’interroger le suspect. L’un préfère la coercition et la torture, tandis que les autres préfèrent une approche plus empathique, en essayant de se lier d’amitié avec le djihadiste et l’amènent à remettre en question sa loyauté.

Josué, lui-même un ancien agent secret pendant son service militaire, dit qu’ils ont interviewé d’anciens responsables de la sécurité en Israël pour le contexte. Josué et Severi affirment que FRAT a été un énorme succès en France et a été vendu à l’international.

« Cette série est un dialogue ouvert et une recherche sur ce qui arrive après de telles attaques pour éviter qu’elles se reproduisent à nouveau », a dit Severi, « et ce qui peut et ne peut pas être fait. Il pose des questions et ne donne pas de réponses ».

The Israel Connection

Frédéric Josué est un futurologue de profession, mais la plupart du temps, il prédit des choses beaucoup plus heureuses. En fait, le Times of Israel l’avait à l’origine approché pour une interview dans le cadre de son rôle en tant que conseiller exécutif mondial pour le président de Havas Media, une multinationale de publicité et de relations publiques basée à Paris, avec 17 500 employés dans le monde. Par l’intermédiaire de sa société mère, le Groupe Bolloré, Havas a également des liens avec Vivendi, qui détient DailyMotion, Canal+ et Universal Music.

Josué est responsable de 18Hubs, le centre de recherche et d’innovation de la société, dont le but est de guetter la technologie la plus avant-gardiste dans le carrefour des médias, du contenu, de la technologie et de l’informatique.

À cette fin, Josué a ouvert des centres dans trois villes, Los Angeles, Séoul et Tel-Aviv, qui, selon lui, sont à la pointe en termes de culture et de technologie.

Le Times of Israel a interviewé Josué pour savoir pourquoi il pense qu’Israël pourrait détenir la clé de l’avenir de l’industrie de la adtech. Puis, les attentats de Paris sont arrivés, et il s’est avéré que Josué avait prédit approximativelment à la fois leur date, endroit et amplitude.

Watch 18 Hubs Frederic Josue's speech from yesterday at Technion in Haifa with French Economy Minister Emmanuel Macron

Posted by 18 Havas on Thursday, 29 October 2015

Abordant le sujet du adtech, Josue explique qu’en Israël, le responsable local de 18Hubs, Doron Tal, identifie à un stade précoce les start-ups qui peuvent intéresser Havas.

Havas est également partenaire du Technion dans les avancées dans l’apprentissage automatique et le traitement du langage naturel pour permettre de mieux cibler les publicités en ligne. Havas a mis au point un algorithme pour permettre aux annonceurs de fonctionner sur plusieurs plate-formes à la fois et les recherches du Technion devraient maintenir la plate-forme à une longueur d’avance sur la concurrence.

Josué, qui n’est pas juif, a fait son premier voyage en Israël il y a cinq ans et s’y rend maintenant tous les 3-4 mois. Ce qui l’attire en Israël, dit-il, « c’est le balagan et la chutzpah», en utilisant les mots hébreux pour signifier le ‘désordre’ et le ‘culot’.

« En France, nous sommes guidés par la hiérarchie et un puissant gouvernement de type napoléonien, qui fonctionne de haut en bas. En Israël, les gens vont dire non à leur patron. Voilà ce qui m’intéresse. Je crois fermement que l’innovation vient de la possibilité de tomber, à suivre ce en quoi vous croyez sans avoir à tenir compte de votre patron ».

Les employés du Groupe Bolloré respectent le 16 novembre une minute de silence pour leurs neuf collègues tués dans les attentats de Paris (Photo: Facebook)
Les employés du Groupe Bolloré respectent le 16 novembre une minute de silence pour leurs neuf collègues tués dans les attentats de Paris (Photo: Facebook)

Un autre aspect d’Israël que Josué a trouvé intéressant est que le gouvernement finance jusqu’à 80 %, le démarrage de nombreuses start-ups.

Certaines des start-ups qui ont le plus excité Josué la dernière fois qu’il était en Israël, lors de la conférence DLD en septembre, comprennent WSC Sports, une plate-forme qui crée automatiquement des vidéos personnalisées pour les utilisateurs contenant les informations saillantes des sports, auxquels ils s’intéressent le plus; Oggii, un dispositif de la taille d’une pièce de monnaie qui est monté sur le collier des chiens et qui détecte leurs problèmes de santé, et optimise leur niveau d’activité et d’alimentation; et Homage, une entreprise qui vous permet de créer des auto-collants et des émoticônes à partir de votre propre image.

Enfin, il y a Articoolo, une start-up qui remplace les auteurs en chair et en os par un algorithme qui génère automatiquement des articles.

Les robots remplacent-ils les producteurs de culture ?

Cela a incité le Times of Israel à demander à Josué s’il perçoit un danger pour la culture si des algorithmes remplacent les auteurs et les vidéastes.

Josué dit qu’il est au courant des prédictions, telles que celles de l’économiste français Daniel Cohen, selon lesquelles le remplacement de l’homme par des machines crée une économie mondiale brutale dans laquelle « travailler dur ou être renvoyé » remplacera l’éthique de « travailler dur et obtenir des salaires plus élevés. »

Josué dit qu’il y a quelques semaines il a parlé au réalisateur Martin Scorsese, qui lui a confié qu’il était terrifié par l’arrivée des robots.

« Je lui ai parlé du Caravage », dit Josué, faisant référence au peintre italien du 16e siècle qui, dit-on, utilisait la technique de camera obscura pour créer ses peintures.

« Les créateurs ont toujours utilisé la technologie pour produire leurs créations. Mais la technologie ne doit pas prendre de décision, ni créer elle-même, cela n’est ni possible ni viable. Voilà ce que j’enseigne à mes élèves », dit-il, se référant au cours sur les industries du divertissement et de la culture que Josué donne depuis des années à Sciences Po.

Josué reconnaît également que beaucoup de gens détestent la publicité, comme en témoigne la vague des filtres bloquant les publicités en ligne.

Mais il croit aussi que la publicité est le seul modèle d’affaires qui puisse actuellement soutenir les sites d’information et d’autres expressions culturelles. Ceci, malgré le fait que les annonceurs sont prêts à payer de moins en moins pour des milliers d’affichages.

Josué avec l'ambassadeur de France en Israël à Tel Aviv en septembre 2015 (Photo: Facebook)
Josué avec l’ambassadeur de France en Israël à Tel Aviv en septembre 2015 (Photo: Facebook)

« Steven Spielberg a fait beaucoup de films nuls pour pouvoir financer « La Liste de Schindler », Google fait de la publicité pour financer ses grands projets dans les transports, la santé et l’espace. Je ne pense pas qu’il y ait une autre façon de financer les médias, en fonction de ce que vous entendez par médias. Il est vrai qu’il est difficile d’exprimer vos pensées librement quand vous avez de la publicité, mais ce n’est pas nouveau, c’est ainsi depuis 200 ans. »

L’autre option est que des gens très riches achètent des journaux, comme lorsque Jeff Bezos a acheté le Washington Post.

« Il nous faut encore trouver le bon équilibre. Je ne vois pas la publicité mourir un jour. »

Josué croit que nous sommes à un moment de transition et qu’il est impossible de prédire la façon dont le journalisme, l’art et la culture seront financés dans 5 à 10 ans. « Nous voyons le gâteau en train de se faire, mais nous ne savons pas ce sera que le gâteau. »

Le lien entre la culture et l’innovation

18Hubs a ouvert un bureau à Tel-Aviv en 2014 et Josué ouvrira l’année prochaine des centres d’autres dans trois autres villes, Recife au Brésil, Pékin et quelque part en Afrique. En fin de compte, il décide de placer ses centres dans des endroits qui sont riches en culture.

« Le monde n’est pas plat, » dit-il, « la culture signifie quelque chose. » Quand il a amené en Israël le président d’Havas Yannick Bolloré il y a quelques années, il lui a d’abord fait lire Chaim Potok, Primo Levi, Albert Cohen et d’autres auteurs juifs.

« Ce sont ses auteurs qui m’ont vraiment touché. »

Quant à Paris, Josué décrit la culture unique de son quartier, le 10e arrondissement multiculturel, dans un post Facebook un jour après les attentats.

«La France est belle. La France c’est le 10e, le 11 arrondissement, ces deux bouts de monde qui ont été touchés hier. Des arabes, des juifs, des pakistanais, des indiens, des kurdes, des arméniens, des turques, des chinois, des italiens, des portugais, des brésiliens, des zaïrois, des maliens, des roms, des réfugiés de Sangatte a n’en plus finir, des jolies filles et des beaux gars de toutes les couleurs et confessions, qui se galochent dans la rue, des homos, des bis, des gauchos, des anarchistes de droite et de gauche, des bigots, des bouffes curés laïcards comme moi, des qui n’ont pas le bac, des docteurs en tout genre, des artistes, des acteurs, des producteurs, des musiciens, des peintres, des mannequins plein les rues souvent dégueulasses du faubourg et des restaurants parmi les meilleurs du monde parce qu’on adore bouffer et boire dans ces deux quartiers, on se couche tard, souvent ivre d’amour. »

Josué dit que, contrairement à la perception populaire, Paris est une petite ville, et « Nous connaissons tous quelqu’un » qui a été tué ou blessé dans les attaques de novembre.

« Je ne suis pas un politicien et je n’ai pas de solutions que je puisse partager, malheureusement. Nous sommes tous tristes. Et une chose est sûre. Nous allons faire la fête, boire, chanter, vivre et avoir des relations sexuelles dix fois plus qu’avant, main dans la main avec toutes les communautés qui composent la France. »

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