Des contemporains de la guerre ne voient pas le rapport avec le confinement
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Des contemporains de la guerre ne voient pas le rapport avec le confinement

De Moscou à Jérusalem en passant par l'Angleterre ou le Périgord français, de jeunes adultes des années 1940 témoignent, à la veille du 75e anniversaire de la fin de la guerre

Lutz Rackow, survivant de la Seconde guerre mondiale, en interview à son domicile de Berlin, le 30 avril 2020. (Crédit : Odd ANDERSEN / AFP)
Lutz Rackow, survivant de la Seconde guerre mondiale, en interview à son domicile de Berlin, le 30 avril 2020. (Crédit : Odd ANDERSEN / AFP)

A la veille du 75e anniversaire de la fin de la Deuxième guerre mondiale, dans un monde paralysé par la pandémie de coronavirus, ceux qui ont vécu le conflit et les années qui ont suivi rappellent que les rigueurs endurées restent incomparables.

La comparaison a été évoquée, notamment par le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, qui a parlé de « la pire crise mondiale depuis 1945 ».

De Moscou à Jérusalem en passant par le sud-ouest de l’Angleterre ou le Périgord français, de jeunes adultes des années 1940 témoignent.

Joan Hall, 95 ans, Royaume-Uni : le retour de « l’esprit de communauté »

« Pendant la guerre, vous pouviez sortir prendre un verre ou dîner. Ce virus, ils vous forcent à rester à la maison. Et en ce qui me concerne, je préfère les années de guerre à ce virus ! », prévient d’emblée Joan Hall.

La guerre de 39-45, elle l’a d’abord vécue à Birmingham (ouest), chez ses parents avant de s’engager à 17 ans dans la Women Royal Air Force, où elle a servi pendant quatre ans, principalement à la cantine des officiers.

« Tout le monde était très aimable, on travaillait ensemble, on se serrait les coudes. Et maintenant, il me semble que ce virus rapproche de nouveau les gens », assure cette dame de 95 ans qui vit aujourd’hui seule dans sa maison de Fairford, à 50 kilomètres d’Oxford, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

« Maintenant, les voisins frappent à votre porte et vous demandent si vous avez besoin d’aide. Cela fait ressortir un esprit de communauté », explique celle qui passe ses journées de confinement à s’occuper de son « jardin anglais » ou à téléphoner à ses amis, faute de pouvoir voir son fils de 70 ans.

Une fois la pandémie derrière nous, pourra t-on vraiment vivre comme avant ? Son expérience de l’après-guerre l’autorise à l’imaginer. « Doucement, les choses redeviennent comme avant, je ne sais pas comment, on finit par s’y habituer ».

Robert Wolff, 94 ans, Israël : « une comparaison idiote »

Pour Robert Wolff, juif d’origine alsacienne âgé de 94 ans, pas question de mettre sur le même pied les deux époques.

« La comparaison est idiote. On crevait de faim à l’époque et c’était la misère noire. On a déporté des Juifs jusqu’à la veille de la Libération, comment comparer ? », s’insurge celui qui vit à Jérusalem avec sa femme et sa fille.

Aujourd’hui, « on a des livres, la télé, je peux pas me plaindre », martèle t-il.

Miriam Grottas Masry (au centre) livre un colis à un survivant de la Shoah avant la fête de Pessah (Autorisation)

Pendant la guerre, c’est à Limoges dans le centre de la France qu’il est réfugié avec ses parents et ses deux soeurs, avant de prendre à 17 ans le maquis dans l’Ain (est), où, arrêté par les SS, il parvient à s’enfuir.

Après-guerre, de retour à Limoges, il travaille pour l’armée américaine comme réparateur de radios. Une période heureuse selon lui, mais qui demeurait difficile, notamment en raison des rationnements et de l’atmosphère parfois délétère.

« Je me souviens d’avoir vu la sauvagerie des gens quand les collabos étaient recherchés et parfois lynchés sans procès », regrette t-il.

Elena Mironova, 92 ans, Russie : une dévastation incomparable

Veuve depuis deux ans, Elena Mironova est confinée depuis un mois dans son appartement au sud-ouest de Moscou. Tous les jours, elle parle au téléphone à ses deux filles et ses petits fils.

Pour elle, comparer l’après-pandémie à l’après-guerre a quelque chose de « mal placé ».

« L’URSS avait perdu pendant la guerre plus de 28 millions de personnes, et la dévastation économique du pays est également incomparable avec les effets de la pandémie », pointe la vieille dame de 92 ans.

A la fin de la guerre, à peine majeure et mariée à Viktor, un jeune militaire, elle occupait une pièce d’un appartement communautaire de Leningrad (Saint-Petersbourg).

« Ce premier hiver après la guerre on n’avait jamais assez de kérosène. Parfois il ne nous restait qu’un peu de farine et d’huile de tournesol pour une semaine. Je passais mon temps dans des files d’attente », se rappelle t-elle.

Mais elle se remémore aussi des moments plus joyeux comme les visites au musée, au cinéma ou au théâtre.

« C’est à l’opéra qu’on a découvert des habits chics inouïs du public, comme cette robe dos nu, dont je me souviens toujours, ramenée visiblement d’Europe par l’Armée Rouge ».

Après un déménagement à Moscou en 1947, où elle devient téléphoniste, la reprise a été longue. Pour elle, le moment le plus marquant reste la réouverture du GOUM, magasin chic de la capitale russe.

« C’était déjà après la mort de Staline, fin 1953, c’était une nouvelle époque », résume-t-elle.

Gabrielle Magnol, 93 ans, France : « On avait peur pour notre peau et on crevait de faim »

Gabrielle Magnol, se décrit comme « un vieux tableau » de 93 ans. Elle est confinée chez elle à Saint-Pardoux-la-Rivière dans le Périgord vert (sud-ouest de la France), où elle se contente de voir le kinésithérapeute, le docteur et des aides ménagères.

A la Libération, chez ses parents, dans « sa belle ville de Périgueux », « Gaby » se souvient de « nuits de liesse ».

« On était fous de joie. On a pu aller danser, à 17 ans on ne rêve que de ça. J’ai dansé trois nuits, j’ai usé trois paires de chaussures ».

Mais une fois la joie passée, le régime des tickets de nourriture a vite pris ses droits.

« Ce n’était pas marrant, on avait droit à tant de grammes de beurre, tant de grammes de sucre chez les commerçants ».

« Pour vivre on ne peut pas se contenter de sucre et de gras, dans les magasins pour s’habiller, se chausser, il n’y avait pratiquement rien » ajoute t-elle.

« En ce moment, dans les magasins, les gens se ruent croyant qu’ils ne vont pas en avoir le lendemain. Nous, on a connu de vraies pénuries », déplore t-elle.

Aujourd’hui en fauteuil roulant l’ancienne coiffeuse confie avoir peur du virus, mais refuse de comparer la menace avec celle de la guerre.

« L’Occupation et le confinement n’ont rien à voir : on avait peur pour notre peau et on crevait de faim ! ».

Lutz Rackow, 88 ans, Allemagne : « une situation privilégiée aujourd’hui »

A 88 ans Lutz Rackow vit toujours dans la maison du sud-est de Berlin où il a grandi en pleine guerre mondiale.

Lutz Rackow, en 1950. Photo produite lors d’une interview de Lutz Rackow, survivant de la Seconde guerre mondiale, à son domicile de Berlin, le 30 avril 2020. (Crédit : Odd ANDERSEN / AFP)

Et pour lui, l’atmosphère anxiogène du moment ne lui rappelle pas vraiment les longues et difficiles années d’après-guerre.

« Je ne vois pas le rapport. C’est juste une autre situation internationale compliquée », note t-il.

En 1945, « c’était une situation d’urgence totale », argumente t-il, contacté via l’Agence de témoignages sur l’histoire de Berlin, une association qui partage les souvenirs de ceux qui ont vécu la guerre.

« Il n’y avait qu’un seul problème dans nos vies quotidiennes : avoir de la nourriture », se souvient le vieil homme qui recevait un plat par jour à l’école, rarement davantage.

« Nous n’avions pas de chauffage et il y a eu deux hivers terribles où la Spree a gelé de plus de cinquante centimètres avec des températures de moins 25 ».

Une situation qui a mis des années à s’améliorer, comme en témoignent ses quinze minutes quotidiennes de train vers le centre de Berlin, où il travaillait dans un journal, au début des années 1950.

« Il y avait peut-être trois maisons debout sur le chemin. Tout le reste était complètement détruit ».

Alors malgré le confinement, il se réjouit aujourd’hui de pouvoir profiter avec son épouse de son jardin florissant au bord du lac de Mueggelsee et se rassure que ses deux filles puissent conserver leur activité grâce au télétravail.

« Nous sommes dans une situation privilégiée », conclut-il.

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