Des films éphémères de l’époque nazie gardés intacts par la numérisation
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Des films éphémères de l’époque nazie gardés intacts par la numérisation

Le mémorial de l’Holocauste américain s’associe avec des institutions autrichiennes pour préserver ces séquences historiques qui ne devaient pas durer

Image d'un film du projet des films éphémères. (Crédit : Steven Spielberg Film and Video Archive, United States Holocaust Memorial Museum)
Image d'un film du projet des films éphémères. (Crédit : Steven Spielberg Film and Video Archive, United States Holocaust Memorial Museum)

Les films éphémères sont omniprésents. Ils sont les films familiaux et les films amateurs, industriels, institutionnels et éducatifs avec un objectif ou une audience limités, et ne sont pas faits par durer.

Nous en avons tous soit fait, possédé ou vu. Beaucoup peuvent être trouvés dans les greniers familiaux ou caché dans des bibliothèques poussiéreuses et des étagères d’archives. D’autres ont fini à la décharge.

Pendant longtemps, les chercheurs de la période nazie et de l’Holocauste n’ont pas accordé beaucoup d’attention aux films éphémères, préférant se concentrer sur les films officiels et les images produites pas le régime nazi à des fins de propagande.

Cependant, les films éphémères de la période nazie ont été redécouverts ces dix dernières années, et les chercheurs ont réalisé le rôle important qu’ils ont joué en changeant et en corrigeant les enregistrements visuels de cette période historique.

Avec la nouvelle appréciation de ces films, le musée mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis (USHMM) a formé un partenariat avec le musée du cinéma autrichien et l’institut Ludwig Boltzmann pour l’histoire et la société pour numériser, annoter et rendre accessibles 50 films éphémères liés à l’histoire de la période nazie et de l’Holocauste en Autriche.

L'archiviste cinématographique Lindsay Zarwell est la directrice du projet des films éphémères au musée américain mémorial de l'Holocauste. (Crédit : US Holocaust Memorial Museum)
L’archiviste cinématographique Lindsay Zarwell est la directrice du projet des films éphémères au musée américain mémorial de l’Holocauste. (Crédit : US Holocaust Memorial Museum)

Le travail initial sur « Le projet films éphémères : le national socialisme en Autriche » a commencé en novembre 2011 et se terminera à la fin de cette année.

Le projet utilise des technologies libres qui permettent à d’autres d’ajouter du matériel et de continuer à construire les différents aspects de ce projet, qui permet aux spectateurs des films d’en apprendre plus à leur propos.

« Nous avons appliqué tout ce que nous savons sur la préservation et la numérisation des films à ceux-ci, nous basant sur les dernières avancées technologiques », a déclaré l’archiviste cinématographique Lindsay Zarwell, la directrice du projet principal, du USHMM.

« Nous avons pu créer une expérience analogique dans une expérience numérique. Avant, seul un certain nombre d’images pouvait être contenu numériquement, mais maintenant nous avons une relation directe entre les sources analogiques et numériques », a-t-elle expliqué.

Ce que cela signifie, en pratique, pour les spectateurs de ces films éphémères, disponibles sur le site internet du projet, est qu’ils pourront lire une description de chaque image pendant le visionnage.

Zarwell a déclaré au Times of Israel qu’avoir amené le projet là où il en est maintenant était un énorme engagement, porté par une petite équipe de professionnels. Elle est fière de voir combien leur travail a progressé, et a insisté sur les objectifs de préservation et d’accessibilité des films, et sur le fait de ne pas les interpréter pour les spectateurs.

Bien que certaines parties du site internet pour contextualiser les films ont été construites, d’autres sont toujours inachevées. Cela laisse des difficultés pour les non experts de l’époque nazie en Autriche pour comprendre exactement ce qu’ils voient.

Les informations qui apparaissent à l’écran près du film à chaque image qui passe laissent les spectateurs savoir exactement la date à laquelle le film a été tourné, qui l’a tourné et où, mais pas beaucoup plus. Le fait que toutes les explications soient en allemand est aussi un obstacle pour ceux qui ne connaissent pas la langue.

Par exemple, une description peut inclure des mots-clefs comme « hommes et femmes », « salut nazi », « extérieur » et « rassemblement », mais il n’y a rien pour expliquer exactement pourquoi a eu lieu ce rassemblement, ce qui s’est passé et pourquoi cet évènement était important.

Il est évident que ce projet est un outil inestimable pour les chercheurs de l’époque nazie qui seront capables de contextualiser ce qu’ils voient.

Il peut aussi être un bon outil pour les professeurs d’histoire cherchant à montrer quelque chose de différent à leurs classes pour améliorer leurs cours. Cependant, montrer ces films à des étudiants sera inefficace à moins que les professeurs ne fassent des recherches considérables pour guider les étudiants dans leur interprétation.

Par exemple, un film intitulé « Le grand bouleversement politique en Autriche (extrait de la rétrospective politique de l’année 1938) » montre des autrichiens applaudissant et faisant le salut hitlérien, apparemment pour accueillir les envahisseurs allemands. Si personne ne met en évidence que le film date du 11 mars 1938, le sens original du film est perdu pour les spectateurs.

« L’Anschluss officiel a eu lieu le 12 mars 1938, et la compréhension de ces évènements historiques est que ce jour là les Autrichiens étaient les sujets d’un coup d’Etat. La date du film montre que beaucoup d’Autrichiens coopérants étaient dans les rues avant le 12 mars pour célébrer l’arrivée imminente des nazis, avec des brassards fait-maison, des bannières et des drapeaux déjà préparés », a dit Zarwell.

Similairement, un film fait dans la maison de Ross Allen Baker, un professeur américain qui est venu avec sa famille en congé sabbatique à Vienne en 1937-1938, laisse voir aux spectateurs ce qu’il se passe dans les rues de la ville pendant l’arrivée des Nazis et juste après.

Le film montre clairement les immenses foules regardant et applaudissant les soldats nazis défilant au pas de l’oie à travers les larges rues de la capitale autrichienne.

Nous voyons aussi Hitler debout dans sa voiture, et ensuite parlant depuis un balcon. Une note près du film indique que ces évènements ont eu lieu le 9 avril 1938, mais il n’y a pas d’autres explications sur ce qui est montré, et pas de mention que ceci arrive la veille du référendum autrichien sur l’Anschluss.

De manière intéressante, tout ou une partie du même film tourné par Baker apparait ailleurs sur le site internet du USHMM avec une explication complète et une biographie de la famille Baker.

Le film de Baker contient une scène intrigante où une femme (la femme de Baker, Helen) est arrêtée par un jeune homme en uniforme alors qu’elle essaie d’entrer dans un magasin.

Comme cette scène survient après que les vitrines du magasin peintes avec « JUDE » soient montrées, un spectateur familier des lois établies par les nazis pour séparer les juifs des aryens peut raisonnablement comprendre que cet homme en uniforme prévenait Mme Baker de ne pas entrer si elle était aryenne.

En fait, c’est ce qu’il est arrivé, comme confirmé par l’extrait suivant du journal d’Helen Baker du 1er mai 1938 :

« Avant l’élection [le référendum sur l’Anschluss], la campagne contre les juifs était mauvaise, mais sitôt que le vote a eu lieu, ils ont vraiment commencé à serrer les vis. Le dernier samedi où nous étions là, un nazi stationné devant chaque magasin juif empêchait les aryens d’y entrer. Nous avons fait plusieurs expériences sachant que, en tant qu’Américains, nous pouvons aller où nous le choisissons. Ils nous ont arrêtés, demandé si nous étions aryens et ensuite informés que c’était un magasin juif. A une exception, il a été suffisant de dire que nous étions [étrangers], mais cet homme était profondément méchant et a menacé de m’arrêter si je rentrais. C’était trop près de notre départ pour prendre le moindre risque, mais j’ai été tenté de le tester… Un aryen achetant dans un magasin juif et attrapé devait souvent marcher dans les rues avec une large pancarte disant « je suis un cochon allemand et j’achète aux juifs ». »

Aussi géniale que soit la possibilité d’accéder facilement à une version numérisée du film de la famille Baker sur le site internet du projet des films éphémères, il est encore plus satisfaisant de savoir que le journal d’Helen Baker, avec le déroulé des évènements, a aussi été retrouvé et donné à l’USHMM.

Une image (en mouvement) peut valoir cent mots, mais dans beaucoup de cas un enregistrement écrit complémentaire complète l’image.

L'américaine Helen Baker face à un Nazi alors qu'elle essaie d'entrer dans un magasin juif de Vienne en 1938, comme vue dans un film du projet des films éphémères. (Crédit : US Holocaust Memorial Museum)
L’américaine Helen Baker face à un Nazi alors qu’elle essaie d’entrer dans un magasin juif de Vienne en 1938, comme vue dans un film du projet des films éphémères. (Crédit : US Holocaust Memorial Museum)
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