Rechercher
YOM HASHOAH

Des influenceurs musulmans à Auschwitz pour parler de la Shoah dans le monde arabe

Des jeunes du Liban, de Syrie et des pays du Golfe ont rejoint l’organisation Sharaka pour renforcer le lien entre Israël et le monde arabe, dans le sillage des Accords d’Abraham

Yaakov Schwartz est le rédacteur adjoint de la section Le monde juif du Times of Israël

La délégation de Sharaka à la "Marche des Vivants" à Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)
La délégation de Sharaka à la "Marche des Vivants" à Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)

OSWIECIM, Pologne — En foulant le chemin de gravier entre les casernements de briques fanés de l’ex-camp de concentration d’Auschwitz, Rawan Osman confie que la première fois qu’elle a vu un Juif, elle a eu une crise de panique.

Fille d’un père syrien et d’une mère libanaise, Osman, 38 ans, a grandi dans la vallée de la Bekaa, dans le sud du Liban, bastion du groupe terroriste Hezbollah. Elle a vécu en Arabie saoudite et au Qatar avant de s’installer à Strasbourg, en France, pour étudier à l’université en 2011.

« Je n’avais jamais rencontré de Juif avant de vivre en Europe », assure Osman. « J’habitais dans le quartier juif de Strasbourg, à côté de la synagogue de la Paix. La ville a une communauté diversifiée, mais je ne savais pas que le quartier juif signifiait que les Juifs y vivaient réellement, parce que les quartiers juifs au Liban et en Syrie sont abandonnés. »

Osman a effectué le déplacement en Pologne avec Sharaka, une organisation soucieuse de renforcer le lien entre Israël et le monde arabe dans le sillage des accords d’Abraham. Sharaka prend part à la « Marche internationale des Vivants », l’un des plus grands événements annuels de commémoration de la Shoah de par le monde, qui se tient à Yom Hashoah, le jour de commémoration de la Shoah en Israël, qui tombe cette année le 28 avril.

De format réduit cette année, en raison de la pandémie et de la guerre en Ukraine voisine, cette Marche des Vivants rassemblera 2 500 personnes venues couvrir la distance de 3,2 kilomètres séparant Auschwitz I de Birkenau. Les dernières années, les participants se comptaient en dizaines de milliers.

Cette année est aussi celle d’une première, en trente ans d’histoire de la Marche des Vivants. Pour la toute première fois, les Émirats arabes unis envoient une délégation officielle participer à l’événement. Cette délégation n’est pas officiellement liée à Sharaka, mais le calendrier des deux délégations reflète l’évolution de la réalité politique au Moyen-Orient.

Sharaka a été fondée en décembre 2020, quelques mois seulement après qu’Israël a signé les accords historiques d’Abraham avec les Émirats et Bahreïn. Le groupe vise à s’appuyer sur les liens diplomatiques et économiques nouvellement établis pour établir des relations de personne à personne entre les populations. C’est quelque chose qui, selon Dan Feferman, directeur de la communication et des affaires mondiales de Sharaka, fait défaut dans des pays comme l’Égypte et la Jordanie, qui ont officiellement des accords de paix avec Israël mais dont les populations sont largement hostiles ou indifférentes à l’État juif.

Dan Feferman, directeur des communications et des affaires mondiales de Sharaka, à Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Autorisation)

« Pendant trop longtemps à cause du conflit, le monde arabe et la Turquie ont ignoré, minimisé ou nié la Shoah, affirmant qu’il s’agissait d’un complot, affirmant que les Juifs l’utilisaient pour justifier les activités d’Israël », confie Feferman.

« C’est supposé être un voyage de prise de conscience. Toutes ces personnes, par le biais de leurs différentes plateformes – médias traditionnels, réseaux sociaux – vont le relayer et s’en servir pour initier un mouvement plus vaste d’éducation du monde arabe et musulman à la Shoah », assure Feferman.

Les initiatives de Sharaka ne se limitent pas aux seuls États du Golfe. Osman est entourée de délégués de Syrie et du Liban, d’Arabie saoudite, de Jordanie, d’Égypte, du Maroc, de Turquie et de Jérusalem-Est, en plus des délégués des Émirats et de Bahreïn. Auteurs, militants, influenceurs sur les réseaux sociaux ou politiciens, ils sont en mesure de partager leur expérience en Pologne avec un public prêt à les écouter.

Les délégués de Sharaka à la « Marche des Vivants » visitent le crématorium à Auschwitz I, 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)

Identifier ces volontaires aura constitué un premier voyage : Osman, née au Liban, vit actuellement à Stuttgart et fréquente l’université de Heidelberg, où elle suit des études judaïques et apprend l’hébreu moderne. Elle rappelle avoir eu peur la première fois qu’elle a vu des Juifs ultra-orthodoxes dans son quartier à Strasbourg. Non pas parce qu’elle considérait les Juifs comme l’ennemi, mais plutôt parce que des lois anti-normalisation strictes rendaient tout contact avec les Israéliens – dans son esprit, les « Juifs » – strictement interdit.

Rawan Osman, née au Liban, membre de la délégation de Sharaka à la « Marche des Vivants », à Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)

« Nous n’avions pas le droit de parler aux Juifs, aux Israéliens. J’avais peur d’avoir des problèmes juridiques quand je retournerais au Liban et en Syrie », confie-t-elle. « J’avais peur que les Juifs me fassent du mal s’ils savaient que j’étais arabe, parce qu’ils étaient supposés me haïr, par définition. »

Mais, précise-t-elle, « après quelques jours, j’ai commencé à me demander pour quelle raison je devrais avoir peur alors qu’ils ne me regardaient même pas. J’ai commencé à lire des choses sur l’histoire de notre région et l’histoire des actes de résistance – j’étais une grande fan du Hezbollah – et j’ai alors réalisé que la situation était toute autre. Ce ne sont pas nécessairement les Juifs qui sont les agresseurs, mais c’est la guerre, et c’est aussi une guerre des récits. Donc, si on écoute aussi l’histoire juive, on pourra trouver une solution. »

Osman dit que depuis cette prise de conscience, elle a rencontré de nombreux Juifs. Elle travaille et étudie d’ailleurs avec des Israéliens.

« Je pense qu’il y a un espoir de parvenir à la paix un jour, mais nous devons y travailler », affirme Osman. « Je travaillais avec le Center for Peace Communications (CPC), et un ami m’a mis en contact avec Sharaka. C’est donc mon premier voyage avec eux, mais ce ne sera sans doute pas le dernier. J’apprécie ce qu’ils font. »

« J’ai toujours entendu dire qu’il n’y avait pas eu de Shoah »

Aysha Jalal travaille à la Commission nationale pour l’éducation, la science et la culture de Bahreïn pour l’UNESCO. Elle s’est rendue en Israël avec Sharaka en octobre dernier et a eu l’occasion de se rendre à Yad Vashem, le Mémorial et musée national de la Shoah en Israël. Jalal dit qu’après avoir visité le musée, elle a voulu voir les camps d’extermination par elle-même.

Aysha Jalal, originaire du Bahreïn, membre de la délégation de Sharaka à la « Marche des Vivants », visite Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)

« C’est incroyable, ce qu’il y a ici », confie Jalal. « C’est une expérience très pénible, mais nécessaire, pour nous assurer que cela ne se reproduira plus et pour éduquer les gens de notre communauté à voir la vraie histoire, pas l’histoire qui nous est donnée par les médias. Les médias racontent beaucoup de mensonges. C’est une histoire totalement différente : j’avais toujours entendu dire que la Shoah n’avait pas eu lieu. »

La directrice des affaires du Golfe de Sharaka, Fatema Al Harbi, auteure et militante pour la paix âgée de 30 ans, était enthousiasmée par la signature des accords d’Abraham et attendait avec impatience la création de relations plus chaleureuses entre les pays.

« Un de mes amis m’a invitée, avec la première délégation de Sharaka en décembre 2020, à aller visiter Israël », explique Al Harbi. « J’avais toujours rêvé d’aller en Israël, mais je n’aurais jamais pensé que cela arriverait de sitôt. Alors quand c’est arrivé, je me suis dit, évidemment que j’y vais. »

Al Harbi a finalement conduit la première délégation bahreïnie de Sharaka en Israël en octobre dernier.

Fatema Al Harbi, directrice des affaires du Golfe de Sharaka, membre de la délégation de Sharaka à la « Marche des Vivants », à Auschwitz, le 27 avril 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz / Times of Israel)

« Quand je suis allé en Israël et que je me suis rendue à Yad Vashem [avec la délégation bahreïnie], les gens ont posé des questions et étaient curieux d’en savoir plus. J’ai su alors que le fait de venir ici, où tout a eu lieu, sensibiliserait davantage. J’espère contribuer à éduquer plus de gens à la Shoah », dit Al Harbi.

« C’est nécessaire parce qu’au sein de la population arabe, la plupart des gens nient et disent que cela ne s’est jamais produit. Ils ne veulent pas en entendre parler. Je pense donc qu’il est important pour eux de voir l’un des leurs en parler ouvertement », assure-t-elle.

Al Harbi dit avoir commencé à publier des contenus sur Israël sur les réseaux sociaux à partir de sa toute première visite en décembre 2020, avec un résultat mitigé. « Mais j’ai remarqué que je recevais beaucoup d’attention, et les gens ont commencé à poser des questions, alors j’ai continué à le faire », analyse-t-elle.

« J’espère que cela apportera le changement positif que je recherche. »

« C’est une réussite historique d’accompagner ce groupe courageux d’influenceurs de tout le Moyen-Orient dans leur apprentissage et témoignage de l’histoire de la Shoah, pour en faire prendre conscience leur pays, leur société », s’est rejoui Amit Deri, cofondateur et PDG de Sharaka. « C’est grâce à de tels engagements que nous pourrons vraiment construire la paix et l’entente cordiale. »

Osman est d’accord. « C’est très intéressant de voir des Arabes se joindre volontairement à des Israéliens pour découvrir cette partie de l’histoire », dit-elle. « Dans notre système éducatif, cette partie de l’histoire est inexistante – l’un des pires événements de l’histoire n’est tout simplement pas enseigné. Donc, pour les Arabes, avoir la volonté de savoir est très touchant. »

Entre les nuages, Osman distingue une lueur d’espoir.

« En parlant avec les jeunes générations, je les trouve faciles à convaincre. Contrairement aux personnes âgées qui pensent qu’elles savent mieux que les autres, les plus jeunes sont ouverts, croyez-le ou non, et parler à un Israélien, pour le moins, les intéresse. Or, c’est ce que nous pouvons faire, et c’est ce qui rend le travail de Sharaka tellement intéressant », conclut-elle.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...