Des Israéliens l’ont aidée à se construire une vie. Elle risque l’expulsion
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Opinion

Des Israéliens l’ont aidée à se construire une vie. Elle risque l’expulsion

Kasanesh Yeshinah, enfant, a fui l'Ethiopie et un mariage arrangé. En Israël, une famille d'accueil et des écoles fantastiques ont tout transformé. Que se passera-t-il pour elle ?

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Kasanesh Yeshinah (Crédit : Equipe du Times of Israel)
Kasanesh Yeshinah (Crédit : Equipe du Times of Israel)

Cette jeune femme, sur la photo ci-dessus, s’appelle Kasanesh Yeshinah.

Elle a 24 ans.

Elle est née dans un village situé dans la région de Gondar, en Ethiopie.

Elle vit en Israël depuis l’âge de 13 ans, depuis qu’elle a clandestinement traversé la frontière avec l’Egypte.

Au mois de novembre dernier, on lui a écrit pour lui dire qu’elle devait quitter Israël dans les 14 jours ou elle serait expulsée vers l’Ethiopie. Elle est encore ici et elle a un avocat, mais elle affirme n’avoir aucune défense au niveau juridique écartant la sombre perspective de son expulsion si les autorités israéliennes devaient décider de passer à l’action.

Son voeu : Rester en Israël. C’est là qu’elle a vécu la moitié de sa jeune vie, jusqu’à aujourd’hui. Mais on lui a dit qu’il y avait très peu de chances qu’elle y soit autorisée. Si elle n’est pas expulsée, il y a zéro chance que son dossier de candidature au statut de réfugié soit approuvé ici au cours des sept prochaines années, lui a dit son avocat. Elle estime pour sa part que son meilleur espoir d’éviter un retour forcé en Ethiopie est un parrainage d’un citoyen du Canada ou d’Allemagne, pour partir s’y installer.

Elle ne dit pas que sa vie serait mise en péril si elle devait retourner en Ethiopie. Mais elle devrait se marier à un homme à qui elle est fiancée et qu’elle n’a jamais vu.

Le mariage a été arrangé par ses parents… quand elle avait quatre ans. Elle devait épouser l’inconnu lorsqu’elle aurait eu 12 ans.

Pour éviter cette destinée, elle a fui l’Ethiopie pour le Soudan, avec une tante, lorsqu’elle avait 11 ans – laissant ses parents derrière elle ainsi qu’une famille composée dorénavant de huit frères et soeurs. La tante avait promis qu’elle prendrait soin d’elle et qu’elle s’assurerait que sa nièce recevrait une bonne éducation. Mais elle a dû accepter un travail de domestique, avec son lot de violences.

La tante a alors décidé qu’il fallait tenter de rejoindre Israël. Sur le parcours, l’argent a manqué et, – raconte très calmement Yeshinah -, sa parente l’a alors vendue à un réseau bédouin de trafic d’êtres humains dans le Sinaï égyptien.

De telles cellules sont connues pour mener les activités les plus inhumaines. Je préfère ne pas interroger Yeshinah sur ce qu’elle a peut-être enduré. Elle indique, toujours sereine, avoir assisté à des scènes terribles.

Sa tante, pour sa part, a été capturée par la police égyptienne puis renvoyée au Soudan.

Alors qu’elle avait 13 ans, au mois de février 2008, Yeshinah est parvenue à fuir ses ravisseurs et, avec d’autres groupes de migrants africains, elle a traversé ce qui était alors la clôture frontalière poreuse vers Israël, et elle a marché jusqu’à une base militaire.

L’armée l’a amenée dans le centre d’Israël et l’y a laissé. Elle a été arrêtée alors qu’elle dormait dans la rue et elle a passé sa première année en Israël dans une prison pour mineurs. Une période de confusion, se souvient-elle. Des milliers d’Africains entraient au sein de l’Etat juif, à ce moment-là, et les autorités avaient du mal à les prendre en charge.

Lorsque la structure où elle était détenue a été fermée, elle a rejoint une famille d’accueil qui l’a bien traitée. Elle a appris l’hébreu. Elle a travaillé dur.

Elle a gagné une place convoitée au sein du lycée agricole et village des jeunes de Kadoorie, situé à proximité de Kfar Tavor, en Basse Galilée (Parmi d’anciens élèves célèbres, Yitzhak Rabin et Yigal Allon, le poète Haim Gouri, et le comédien Eli Yatzpan). Elle a reçu une bourse pour couvrir les frais.

J’ai fait en sorte de ne pas être touchée par ce qui est arrivé

Elle a été diplômée du Bagrout [baccalauréat] et sa candidature a été acceptée en stylisme à l’académie des arts et du design Bezalel de Jérusalem (qui a été fréquentée dans le passé notamment par l’auteur et commandant du Palmach Netiva Ben-Yehuda, les artistes Nachum Gutman et Yaakov Agam, le créateur industriel Ron Arad, et le présentateur télé Yaron London). Elle a travaillé à côté de ses études pour pouvoir se maintenir à flot financièrement. Elle a eu son diplôme cet été.

Je lui demande comment elle est parvenue à évoluer ainsi, à s’extraire d’une histoire si difficile, et elle me répond tranquillement, un peu honteuse du compliment : « J’ai fait en sorte de ne pas être touchée par ce qui est arrivé ».

J’avais entendu parler de Yeshinah par un autre étudiant de Bezalel. J’ai dit que je serais heureux de la rencontrer. Et lorsqu’elle est venue dans notre bureau, qu’elle s’est trouvée avec moi et avec mon assistante dans la journée de lundi, je lui ai dit que je pourrais écrire son histoire – une histoire sur combien d’autres ? – et que je pourrais peut-être ainsi lui venir en aide.

Elle a dit oui. Merci.

J’ai essayé d’écrire ce texte sans me laisser entraîner par l’émotion. Mais je pense qu’il est très perturbant qu’une jeune femme aussi remarquable, qui a accompli tant de choses alors qu’elle devait franchir tant d’obstacles, se trouve rejetée ici.

Tant d’individus, dans ce pays, ont contribué à lui donner une chance qu’elle a su saisir de ses deux mains, et pourtant la voilà – cette étudiante compétente, motivée, qui parle hébreu, qui a passé la moitié de son existence ici – qui se retrouve avec un document l’expulsant du pays.

Ce n’est pas juste. Cela ne peut pas l’être.

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