Des musiciens israélo-éthiopiens sur scène pour défendre leur combat
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Des musiciens israélo-éthiopiens sur scène pour défendre leur combat

Les voix de jeunes artistes dans la communauté se font de plus en plus entendre dans le débat sur la racisme et la discrimination

Sur cette photo du dimanche 7 juillet 2019, la musicienne éthiopienne-israélienne Yael Mentesnot a donné un entretien à l'Associated Press dans sa maison de Tel Aviv. (AP Photo/Sebastian Scheiner)
Sur cette photo du dimanche 7 juillet 2019, la musicienne éthiopienne-israélienne Yael Mentesnot a donné un entretien à l'Associated Press dans sa maison de Tel Aviv. (AP Photo/Sebastian Scheiner)

Dans sa chanson « Menotté », le rappeur Teddy Neguse aborde la question des brutalités policières contre les jeunes hommes israéliens d’origine éthiopienne.

Bien que la chanson soit sortie en 2017, elle a récemment bénéficié d’un regain de popularité suite aux manifestations qui ont affecté tout le pays après le décès d’un jeune israélo-éthiopien tué par un officier de police hors service le mois dernier. L’artiste de 23 ans a été invité à jouer sa chanson en live sur le site internet populaire d’information, Ynet.

« Ils veulent me piéger avec les menottes aux mains/ ils me regardent avec des milliers d’yeux/ ils voient seulement ma couleur de peau alors ils me mettent de côté », a-t-il rappé.

Neguse a dit que les paroles sont tout le temps pertinentes, mais elles portent une signification supplémentaire dans les circonstances actuelles.

« J’ai le sentiment qu’en ce moment dans ce studio de tv, c’est exactement le bon endroit pour cette chanson, le bon moment pour cette chanson ».

La venue de Neguse à Ynet illustre la présence croissante d’Ethiopien-israéliens sur la scène musicale locale. Mais sa thématique reflète aussi les luttes actuelles contre le racisme et la discrimination, trente ans après que des Juifs éthiopiens ont commencé à arriver en Israël.

Neguse et d’autres artistes éthiopiens utilisent la scène pour parler au public des expériences de leur communauté – en particulier ce qu’ils affirment être des brutalités policières non-contrôlées et largement répandues.

Un grand nombre de Juifs éthiopiens ont commencé à arriver en Israël par des vols secrets dans les années 1980. Ces nouveaux immigrants, en provenance d’un pays africain rural et en voie de développement, ont éprouvé de grandes difficultés à trouver leur place dans un Israël de plus en plus technologique.

A fil des décennies, des Ethiopiens ont souffert de racisme et de discriminations. A la fin des années 1990, on a découvert que les services de santé d’Israël jetaient des dons de sang éthiopiens par crainte d’éventuelles maladies contractées en Afrique. Le pays a aussi été accusé de chercher délibérément à limiter les taux de natalité israélo-éthiopiens.

Aujourd’hui, la communauté éthiopienne d’Israël compte environ 150 000 membres, soit environ 2 % des 9 millions de citoyens. Alors que certains Israéliens d’origine éthiopienne ont gravi des échelons dans l’armée, les forces de police et la politique, la communauté continue à pâtir d’un manque d’opportunité et d’un fort taux de pauvreté.

A l’inverse de cette tendance, des artistes israéliens d’origine éthiopienne font leur percée dans le monde du divertissement, particulièrement dans un pays en développement du hip hop et de la dance.

Adam Rotbard, le propriétaire de Kolot Me Africa, un groupe qui promeut une musique africaine en Israël, a déclaré qu’une « vague de jeunes musiciens éthiopiens » a fait irruption sur la scène musicale l’année dernière.

« Ils ne font pas vraiment de la musique commerciale à proprement parler, mais ils développent une base importante de fans à travers les réseaux sociaux et internet, a-t-il dit. Rotbard a dit que des thématiques comme le racisme et les mauvais traitements de police sont abordés dans cette musique.

Dans son clip vidéo de « Menotté » Neguse est déguisé en soldat, il fait du vélo quand il rencontre deux officiers de police. Les officiers commencent alors à le frapper sans aucune raison. Le clip fait écho à un incident de 2015 au cours duquel deux officiers de police ont été filmés en train de frapper un soldat éthiopien-israélien, ce qui avait entraîné des émeutes de masse.

Les dernières manifestations ont commencé après que Solomon Tekah, âgé de 19 ans, a été touché mortellement par un officier de police en banlieue d’Haifa, le 30 juin.

Cérémonie d’hommage à Solomon Tekah, 19 ans, tué par un policier à Haïfa, le 10 juillet 2019. (Crédit : Flash90)

Au plus fort de l’agitation, des manifestants ont insulté les officiers de police, ils ont lancé des bombes incendiaires, vandalisé des véhicules et incendié une voiture au coeur de Tel Aviv. La police a dit que plus de 110 membres de forces de l’ordre ont été blessés lors des manifestations, et d’au moins 150 manifestants ont été arrêtés.

L’officier de police concerné, qui a affirmé que le jeune avait été touché accidentellement par un tir d’avertissement qu’il avait tiré au sol, est visé par une enquête des affaires internes et reste en détention protectrice.

« Cette fois-ci les manifestations ont l’air plus spontanées, a déclaré Efrat Yerday, présidente de l’Association des Juifs éthiopiens.

Yerday a dit que la colère et le désespoir des manifestants se développe lentement au fil du temps, avec le sentiment croissant que la violence policière n’est pas correctement traitée.

« Tous ces gens qui ont attaqué des jeunes sans raison, ils ont été blanchis, c’est incroyable », a-t-elle dit.

Les manifestants demandent une plus grande responsabilité de la police pour ses actes. Après les manifestations de 2015, le gouvernement a mis en place un comité pour traiter le racisme contre les Israéliens éthiopiens. Il a recommandé que les policiers portent des caméras. Depuis 2017, la police israélienne porte des caméras dans certains quartiers.

Mais Yerday a déclaré que la mise en place de caméras était lente. « Ceux qui frappent nos enfants ne les portent pas », a-t-elle dit.

Des Israéliens d’origine éthiopienne et des soutiens manifestent après la mort de Solomon Tekah, âgé de 18 ans, qui a été touché et tué à Kiryat Haim par un officier de police hors service, Jérusalem le 2 juillet 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Micky Rosenfeld, porte-parole de la police, a déclaré que plus d’officiers seront équipés avec des caméras à l’avenir.

Lors d’une réunion organisée pour discuter de la question, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a qualifié la mort de Tekah de « grande tragédie » et a dit que des « leçons doivent être tirées ». Mais il a aussi durement critiqué les manifestations qui ont tourné à la violence.

Yael Mentesnot, une autre chanteuse montante israélo-éthiopienne de 26 ans, a déclaré que, dans le passé, la communauté a été « freinée » et « nous avons fini par être un peu naïfs ». Cette fois, « la communauté a commencé à vraiment ressentir le désespoir », a-t-elle dit.

« Toutes ces manifestations, elles ne sont pas orchestrées, rien n’était organisé, a-t-elle dit. Tout le monde est descendu dans la rue pour libérer sa colère et sa frustration ».

Alors qu’une grande partie de la jeune carrière solo de Mentesnot se compose de chansons enjouées pour faire la fête, elle a expliqué que les récents événements l’ont inspirée pour aborder la question de la lutte des Israéliens d’origine éthiopienne.

« Toute notre vie est un combat, nous sommes confrontés à des défis, et nous devons les surmonter, a-t-elle dit. Je veux que le public le voie. Pour comprendre ce que nous ressentons ».

Neguse a dit qu’il était satisfait que les musiciens éthiopiens trouvent progressivement leur place, mais il a déclaré que les récentes manifestations devraient être perçues comme « un appel à l’aide, un cri d’une communauté toute entière ».

« Je pense que tout le monde ici a au moins un artiste éthiopien sur sa playlist, a-t-il noté. Mais il y a toujours du racisme, donc c’est un vrai paradoxe ».

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