Des photos inquiétantes de son fils endormi au cœur de l’expo d’Iris Nesher
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Des photos inquiétantes de son fils endormi au cœur de l’expo d’Iris Nesher

L'exposition "‘Out of Time’ présentée au musée d'art contemporain de Herzliya présente un projet vidéo collaboratif antérieur au décès d'Ari dans un accident de la route en 2018

  • Iris Nesher devant la Galleria Nazionale d’Arte Moderna à Rome, en Italie, en 2018 (Crédit : Tom Nesher)
    Iris Nesher devant la Galleria Nazionale d’Arte Moderna à Rome, en Italie, en 2018 (Crédit : Tom Nesher)
  • Ari Nesher au musée d'Israël, à Jérusalem, en 2008 (Crédit : Iris Nesher)
    Ari Nesher au musée d'Israël, à Jérusalem, en 2008 (Crédit : Iris Nesher)
  • Ari Nesher au musée de l'Hermitage de Saint Petersburg, en Russie, en 2010 (Crédit : Iris Nesher)
    Ari Nesher au musée de l'Hermitage de Saint Petersburg, en Russie, en 2010 (Crédit : Iris Nesher)
  • Ari Nesher à la Triennale de Milan, en Italie (Crédit : Iris Nesher)
    Ari Nesher à la Triennale de Milan, en Italie (Crédit : Iris Nesher)

En 2008, Ari Nesher s’est endormi au musée d’Israël de Jérusalem. La famille était venue découvrir une exposition, et le petit garçon de six ans s’était senti fatigué et s’était reposé sur des oreillers placés au centre d’une galerie d’art contemporaine. Une expression spontanée et authentique de la « fatigue des musées ».

La mère d’Ari, la photographe d’art Iris Nesher basée à Tel Aviv, a pris un cliché de l’instant. En observant l’image de retour au sein de l’habitation familiale, elle réalise qu’il s’agissait de bien plus que d’une simple photo familiale.

« C’était plus proche des sentiments que je peux avoir quand je me consacre à mon art que de ceux que je ressentais en tant que mère. J’ai eu la certitude que ce cliché représentait bien plus que seulement mon petit garçon dans un espace de musée. Je me suis dit que c’était une œuvre d’art. Il n’était pas moins beau que les œuvres disposées autour de lui et avait établi un dialogue avec elles », explique-t-elle au Times of Israel.

Elle place ensuite la photo sur son bureau et l’intitule « Ari dort dans un musée ». À mesure que l’enfant grandit, la mère prend des centaines de clichés de lui dans des musées européens, des galeries et des églises que la famille visite lors de vacances ou de déplacements professionnels d’Iris Nesher ou de son époux, le réalisateur israélien reconnu Avi Nesher.

Ari Nesher au musée d’Israël, à Jérusalem, en 2008 (Crédit : Iris Nesher)

Petit à petit, Ari s’implique de plus en plus – participant au choix des œuvres d’art devant lesquelles il pose et la position qu’il allait adopter. Se conformant à ce thème, il figure sur les clichés toujours étendu, simplement incliné ou affalé – sur un banc, contre un mur, sur le dossier d’un banc d’église.

La mère et le fils avaient décidé que le projet s’achèverait au 18e anniversaire d’Ari et qu’à ce moment-là, tous deux organiseraient une exposition qui présenterait cet ouvrage au public.

Mais Ari n’aura jamais 18 ans. Il est tragiquement mort au mois de septembre 2018 dans un accident de la route alors qu’il venait d’avoir 17 ans.

Ses parents ont fait don de ses organes – un geste altruiste étrangement prédit dans la dernière photographie prise par Iris Nesher dans cette série de clichés, lorsque son fils était âgé de 16 ans et demi. Elle montre Ari, les yeux fermés, appuyé contre un banc de la basilique di Santa Maria Maggiore de Rome. Il est installé directement sous l’ombre d’un crucifix accroché au-dessus de lui.

Ari Nesher à la Basilique di Santa Maria Maggiore, à Rome, en Italie, en 2017 (Crédit :Iris Nesher)

Un peu plus d’un an après le décès d’Ari, Iris Nesher rencontre le Times of Israel au musée d’art contemporain de Herzliya pour visiter et parler de « Out of Time », exposition en vidéo qui présente notamment 16 portraits d’Ari « endormi » dans les musées.

Organiser l’exposition a un peu aidé Nesher à traverser son chagrin.

D’une certaine manière, il s’agit bien de la même exposition que Nesher et son fils avaient prévu de présenter même si, sous d’autres aspects, elle est significativement différente. A l’origine, elle avait pour objectif de mettre en lumière la relation de création unique entretenue par la photographe avec son fils et l’évolution de l’amour croissant que portait ce dernier à l’art.

Ça parlait de notre sens de l’humour. Lorsque nous faisions les photos, elles étaient souvent très drôles

« Ça parlait de notre sens de l’humour. Lorsque nous faisions les photos, elles étaient souvent très drôles… On adorait ça. On riait. En ce qui le concerne, il adorait ce temps que nous passions ensemble au musée à faire les clichés. C’était aussi une autre manière de le laisser entrer dans ma vie et de lui faire découvrir l’art au fur et à mesure de façon intéressante », explique l’artiste.

Le projet a eu une autre signification et un ton différent après « l’accident » – le terme qu’elle utilise de manière répétée pour évoquer la mort de son fils. Mais elle refuse de considérer l’exposition comme une œuvre en hommage posthume à Ari.

Ari Nesher au musée d’art contemporain de Barcelone, en 2013 (Crédit : Iris Nesher)

« Je vois cela comme une œuvre d’art vidéo – pas du tout comme un mémorial. Et c’est ainsi, je pense, qu’elle doit être considérée », explique la photographe, qui est également sculptrice et céramiste.

Il y a une beauté indéniable dans la composition des images qui défilent lors de la projection de sept minutes, en boucle, sur grand écran, sur une bande-son aux accents obsédants composée par Ian Post. Il est toutefois impossible pour toute personne consciente de la mort tragique d’Ari, adolescent d’une grande beauté et talentueux, de regarder « Out Of Time » sans ressentir un sentiment profond de tristesse.

Donnant suite à une suggestion de la conservatrice du musée Aya Lurie, Iris Nesher est allée fouiller le dossier présent sur son bureau. Elle y a choisi des images qu’elle avait ignorées dans un premier temps. L’une d’elle montre Ari dans la bibliothèque du musée d’art contemporain de Barcelone, en 2013. Il gît prostré sur un banc, sous un panneau qui
indique : « Dites-nous que vous étiez là ».

Ce qui est initialement une demande de routine concernant un retour d’information sur les réseaux sociaux de la part des visiteurs prend une connotation très différente – et très profonde – lorsqu’elle est associée à l’image d’un garçon qui n’est plus là.

Ari Nesher devant l’oeuvre de Barbara Kruger, ‘Who Owns What’, au Tate Modern de Londres, en Angleterre, en 2016 (Crédit : Iris Nesher)

D’autres images affichent un symbolisme imprévu – comme celle d’Ari devant « Who Owns What? » [Qui possède quoi ?], un large imprimé réalisé par l’artiste conceptuelle américaine Barbara Kruger et présenté à la Tate Modern de Londres. La photo a été prise quand Ari avait 13 ou 14 ans, et elle est l’une des toutes premières dans laquelle l’adolescent avait adopté le rôle de partenaire de création à part entière de sa mère.

« C’est Ari qui avait choisi l’œuvre. Je pense qu’elle lui parlait… Tout d’abord parce qu’il y avait une sorte d’élément de graffiti là-dedans qu’il adorait véritablement. Le texte avait aussi une grande signification. C’était vraiment une question de propriété. Qu’est-ce qui nous appartient réellement ? Si nous achetons une maison, cela veut-il dire que nous en sommes réellement les propriétaires, que cela va durer ? Si on se marie, est-ce que cela veut dire que l’autre nous appartient ? Si nous achetons une œuvre d’art, cela signifie-t-il qu’elle est à nous – ou cela signifie-t-il qu’elle appartient à l’artiste ou au musée qui la présente ? », s’interroge Iris Nesher.

« Nous tentons d’avoir le sentiment que nous avons le contrôle de notre existence, mais il est impossible de tout contrôler. Et c’est la même chose quand on a un enfant. Un enfant ne nous appartient pas réellement », dit-elle.

Un enfant ne nous appartient pas réellement

Même si le musée de Herzliya exprime depuis longtemps son intérêt pour l’exposition des photographies « Ari dort dans les musées », Nesher doutait de sa capacité à l’organiser après la mort d’Ari. C’est la découverte providentielle d’une exposition à Rome, deux mois seulement après l’accident, qui a convaincu Nesher de retourner au travail avec cette exposition et une autre intitulée « La Matière noire de la maternité », dont le vernissage aura lieu au mois de mars 2020 à la Fondation Nomas de Rome.

Joy Rieger et Moran Rosenblatt de la série « la matière noire de la maternité » d’Iris Nesher (Crédit : Iris Nesher)

A leur arrivée à Rome pour une rétrospective de l’œuvre d’Avi Nesher, le couple, endeuillé, se rendit à la Villa Borghese. Dans un angle du parc, ils découvrent la Galleria Nazionale d’Arte Moderna. Et, sur les escaliers menant à l’imposant bâtiment, cette phrase « L’époque est désarticulée ».

« C’était véritablement l’état dans lequel nous nous trouvions. On quitte réellement le cycle habituel du temps. On est dans une boucle temporale différente. Le temps s’est arrêté », dit la photographe en évoquant son chagrin.

De grandes sculptures représentant des lions se trouvaient aussi sur les marches de l’escalier. Iris Nesher y a vu un signe.

Elle a pensé que cela aurait été un lieu parfait pour réaliser le dernier cliché de sa série avec Ari. Une image impossible.

« Je me suis dit ensuite que ce serait peut-être intéressant de me faire photographier, les yeux fermés, dans cet environnement, entourée par les lions et en présence de ce texte », explique Nesher.

Iris Nesher devant la Galleria Nazionale d’Arte Moderna à Rome, en Italie, en 2018 (Crédit : Tom Nesher)

Après la prise de photo par son époux, elle l’a téléchargée sur son ordinateur à son retour à l’hôtel. Elle décide alors qu’il s’agirait de l’image finale présentée dans la vidéo. L’ombre floue et noir d’un motard, qui passe derrière elle, apparaît comme un ange de la mort menaçant.

Plus tard, inspirée par le court-métrage français de science-fiction tourné en 1962 et intitulé “La Jetée”, réalisé par Chris Marker, Iris Nesher revient très exactement au même endroit pour faire des photos d’elle, les yeux ouverts. Le mari de Nesher et leur fille de 22 ans, Tom, ont de nouveau pris des clichés et réalisé des vidéos. La vidéo est une référence directe à « La Jetée », la seule image mouvante du film – qui est exclusivement constitué d’images immobiles – est celle d’une femme ayant assisté à la mort du héros et qui ouvre les yeux.

« Finalement, j’ai choisi d’utiliser l’une des photos immobiles. Avec Photoshop, j’ai implanté les yeux ouverts dans l’image des yeux fermés. Je voulais conserver le cadre », explique-t-elle.

« L’époque est désarticulée », cela signifie que le temps est immobile. La seule chose qui change, ce sont les yeux qui s’ouvrent. Tout le reste ne bouge pas », explique l’artiste, commentant la manière dont elle a assemblé la dernière image de la vidéo qui, lentement, sans heurts, passe des yeux clos aux yeux ouverts.

Tandis que l’ouverture des yeux de Nesher peut symboliser le fait qu’elle a été témoin de la mort, elle convient, à la suggestion du journaliste, que cela peut également vouloir dire qu’elle cherche le moyen de traverser sa douleur, d’avancer et de continuer à créer.

« Oui, cela signifie que je vais prendre activement part à la vie », conclut-elle.

« Out of Time » est à découvrir au musée d’art contemporain de Herzliya jusqu’au 25 janvier 2020. Elle sera également présentée au MAXXI – Musée national de l’art du 21e siècle à Rome, à partir du 24 novembre.

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