Des rabbins approuvent la violation du Shabbat pour contrer le Shin Bet
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Des rabbins approuvent la violation du Shabbat pour contrer le Shin Bet

Les chefs spirituels d'une implantation ont estimé que l'enquête sur le meurtre de la Palestinienne était une question de vie ou de mort

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

L'entrée de l'implantation de Yitzhar en Cisjordanie (Crédit : Flash 90)
L'entrée de l'implantation de Yitzhar en Cisjordanie (Crédit : Flash 90)

Estimant qu’une enquête du Shin Bet sur le meurtre d’une femme palestinienne représentait un danger mortel, deux rabbins d’implantation respectés ont autorisé un groupe de militants d’extrême-droite à prendre le volant pendant Shabbat pour donner des conseils aux élèves d’une yeshiva du nord de la Cisjordanie concernant l’attitude à adopter lors d’un éventuel interrogatoire mené par l’agence de sécurité.

Le Times of Israel s’est entretenu dimanche avec un membre éminent de l’implantation de Yitzhar, qui a dit avoir été impliqué dans la décision d’autoriser la violation des lois religieuses interdisant la conduite d’un véhicule pendant Shabbat.

Cette décision avait été prise après que l’information de la mort d’Aisha Rabi – une Palestinienne de 47 ans, mère de huit enfants, tuée par une pierre ayant traversé le pare-brise de son époux alors qu’elle se trouvait sur le siège passager, à proximité du carrefour de Tapuah – s’est répandue.

L’enquête menée conjointement par le Shin Bet et l’unité chargée des crimes nationalistes de la police israélienne a entraîné l’arrestation de cinq étudiants de la yeshiva Pri Haaretz, située dans l’implantation de Rehelim, dans le nord de la Cisjordanie – trois ont été appréhendés dimanche dernier et deux autres une semaine plus tard environ.

Même si l’incident a eu lieu un vendredi soir (le 12 octobre), moment où les membres de la communauté orthodoxe de Yitzhar n’utilisent pas de matériel électrique, l’information était arrivée jusqu’au coordinateur de la sécurité de la communauté, qui laisse son téléphone allumé durant le Shabbat pour répondre aux éventuelles urgences.

Une voiture appartenant à une famille Palestinienne impliquée dans un accident meurtrier à cause de jets de pierres qui auraient été lancées par des habitants d’implantation au carrefour de Tapuah en Cisjordanie, le 12 octobre 2018 (Crédit : Zachariah Sadeh/Rabbis for Human Rights)

Le résident de Yitzhar qui s’est entretenu avec le Times of Israel a expliqué que le coordinateur de la sécurité avait été informé de la nouvelle par son homologue de Rehelim, plus proche de l’endroit où a eu lieu l’attaque.

Le coordinateur de la sécurité de Yitzhar avait appris qu’il y avait un nombre important d’agents de la police et du Shin Bet qui se trouvaient à Rehelim, et notamment aux abords de la yeshiva Pri Haaretz où des élèves avaient passé le week-end.

Il avait ensuite transmis cette information aux locaux présents dans l’enceinte de la synagogue de l’implantation le samedi matin, selon le résident.

Un groupe de leaders communautaires s’étaient alors réunis pour évoquer un déplacement rapide possible à Pri Haaretz, à Rehelim, afin d’avertir les élèves de ce qui pourrait survenir.

Aisha Rabi (Autorisation)

« La dernière fois que le Shin Bet a enquêté sur des mineurs juifs soupçonnés d’avoir tué des Arabes, ils ont été brutalement torturés et l’un des jeunes suspects a tenté de se suicider », a expliqué le résident de Yitzhar, faisant référence aux interrogatoires menés par l’agence de sécurité des suites d’un attentat terroriste perpétré en 2015 dans le village palestinien de Duma, qui avait tué trois membres d’une même famille, dont un bébé.

L’habitant de Yitzhar a ajouté qu’au vu de cette tentative de suicide, les chefs communautaires avaient conclu qu’avertir au préalable les élèves de Pri Haaretz des méthodes d’interrogatoire qu’ils auraient peut-être à subir était une affaire « de vie ou de mort » (pikuach nefesh) justifiant ainsi la violation du Shabbat.

Parmi les personnalités impliquées dans la discussion à Yitzhar se trouvait Meir Ettinger, activiste d’extrême-droite et petit-fils du rabbin extrémiste Meir Kahane, a pour sa part noté un responsable de la Défense.

Ettinger se trouvait à la cour des magistrats de Rishon Lezion, dimanche, durant les audiences qui ont déterminé que tous les suspects du meurtre de Rabi resteraient placés en détention jusqu’à jeudi.

Le responsable a ajouté que d’autres personnalités longuement interrogées par le Shin Bet appartenaient également au groupe.

Le résident de Yitzhar indique que lorsque le groupe de leaders communautaires en était arrivé à la conclusion qu’il fallait avertir les élèves de Pri Haaretz de ce qui pourrait rapidement se dérouler, ils étaient allés voir un important rabbin de l’implantation pour obtenir l’autorisation de violer le Shabbat afin d’effectuer le déplacement à Rehelim, situé à une quinzaine de kilomètres.

« Le rabbin a d’abord refusé de donner son autorisation », explique le résident d’Yitzhar, refusant de révéler le nom du rabbin.

Le chef présumé d’un groupe extrémiste juif, Meir Ettinger, à la cour des magistrats de Nazareth Illit, le 4 août 2015 (Crédit : AP/Ariel Schalit)

Il leur a toutefois permis d’utiliser un ordinateur et Internet pour vérifier si l’attaque avait été attribuée à des habitants d’implantations.

Les leaders communautaires se sont ainsi rendus sur le site d’information Ynet, qui présentait un article citant des responsables anonymes affirmant que des Israéliens étaient soupçonnés d’avoir lancé la pierre fatale.

« Ils l’ont fait savoir au rabbin qui leur a alors donné l’autorisation de se rendre à Rehelim », se souvient le résident de Yitzhar.

Il ajoute que le groupe est allé voir un deuxième rabbin de l’implantation, obtenant également sa bénédiction, avant de partir pour Rehelim.

A leur arrivée, les activistes d’extrême-droite s’étaient entretenus avec un certain nombre d’élèves, leur donnant des conseils sur le déroulement des interrogatoires, leur dévoilant leurs droits en détention et leur recommandant vivement de garder le silence.

Le Shin Bet a souligné le voyage entre Yitzhar et Rehelim dans un communiqué publié dimanche et consacré à l’enquête sur la mort de Rabi.

Saad et Riham Dawabsha, avec leur bébé Ali. Tous les trois sont morts lorsque leur maison dans le village de Douma, en Cisjordanie, a été incendiée par des extrémistes juifs présumés, le 31 juillet 2015 (Crédit : capture d’écran Deuxième chaîne)

Les adolescents sont soupçonnés de « crimes liés au terrorisme et notamment de meurtre », a fait savoir l’agence de renseignements, après des mois d’omerta sur l’affaire, ce qui avait empêché la diffusion d’informations.

Les avocats des suspects — Itamar Ben Gvir, Adi Keidar et Hay Haber de l’organisation d’aide juridique Honenu – ont organisé une conférence de presse, dimanche, aux abords des salles d’audience de la cour des magistrats de Rishon Lezion, durant laquelle ils ont affirmé que leurs clients avaient subi des « tortures » pendant leur détention.

« Du matin au soir, mon client était menotté à une chaise, dormant sur un matelas placé à même le sol dans une petite cellule », a dit Keidar. « Le garçon que j’ai rencontré était fatigué, brisé et épuisé ».

Les avocats ont affirmé que leurs clients disposent d’un alibi prouvant qu’ils ne se trouvaient pas sur les lieux au moment du meurtre.

Pour sa part, le Shin Bet a fait savoir que depuis la première série d’arrestations, il avait « noté des efforts continus de la part d’individus désireux de calomnier l’agence et ses employés et de délégitimer ses activités ».

« Les accusations concernant la négation des droits des personnes interrogées… sont sans fondement. Leur objectif est de détourner le débat autour des soupçons graves ayant justifié le placement en détention des individus en vue d’un interrogatoire », a-t-il ajouté.

Au cours des dernières semaines, des chefs d’implantations et des activistes de droite ont manifesté contre les tactiques employées par le Shin Bet, parmi lesquelles l’interdiction pour les suspects de rencontrer des avocats.

Des militants de droite assistent à une manifestation à Tel Aviv, mettant en scène des tortures présumées par le Shin Bet contre des présumés terroristes juifs (Tomer Neuberg/Flash90)

La loi israélienne permet aux autorités de suspendre la visite d’un avocat auprès d’un suspect impliqué dans une affaire de terrorisme pendant 21 jours maximum – un report qui peut faire l’objet d’une contestation judiciaire.

Pour sa part, le rabbin sioniste nationaliste et ancien politicien Haim Druckman a diffusé une vidéo exceptionnelle samedi dans laquelle il a appelé Netanyahu à libérer les suspects, avançant qu’ils n’étaient pas des terroristes et qu’ils « ne devaient pas faire l’objet d’une enquête dans les caves du Shin Bet ».

Les responsables du Shin Bet auraient déclaré dimanche, selon la Dixième chaîne, que Druckman n’avait pas contacté l’agence pour s’informer des spécificités de l’affaire avant de réaliser la vidéo.

Samedi soir, les autorités ont permis aux trois adolescents arrêtés dimanche dernier de rencontrer leurs avocats pour la première fois, presque une semaine après leur placement en détention. Les deux suspects appréhendés ultérieurement ne pourront pas rencontrer d’avocat avant au moins mardi.

Commentant le déplacement des activistes d’extrême-droite en violation du Shabbat, Ben Gvir a refusé d’émettre un jugement. Pour lui, l’incident révèle surtout les conséquences des interrogatoires « excessifs » de l’agence sur les Juifs religieux et leur pratique du judaïsme.

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