Drames autour d’une pièce qui s’inspire de l’histoire du meurtrier d’un soldat israélien
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Drames autour d’une pièce qui s’inspire de l’histoire du meurtrier d’un soldat israélien

Le théâtre Al-Midan de Haïfa est au centre d'une vive polémique provoquée par la pièce "Un temps parallèle"

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Ortal Tamam (à droite) manifeste avec des amis et des membres de sa famille devant le théâtre Al-Midan, le 25 avril 2015. (capture d'écran YouTube )
Ortal Tamam (à droite) manifeste avec des amis et des membres de sa famille devant le théâtre Al-Midan, le 25 avril 2015. (capture d'écran YouTube )

Ces derniers temps, le drame qui se joue en dehors des planches du théâtre Al-Midan de Haïfa est peut-être plus captivant que celui qui a lieu sur la scène.

La nuit du 25 avril, une étudiante en médecine de 26 ans se tenait devant le théâtre arabe avec dans les mains une photo de son oncle assassiné qu’elle n’a jamais vu, le soldat Moshe Tamam, tandis qu’à l’intérieur, une pièce basée sur l’histoire de l’un des hommes purgeant une peine de prison à perpétuité pour meurtre, Wali Daka, était jouée sur scène.

« J’ai été attaquée physiquement par l’une des actrices. Ils m’ont aussi traitée de ‘meurtrière’ et de ‘nazi’, a déclaré Ortal Tamam de la manifestation. C’était une nuit terrible. »

Tamam, chercheuse en génétique, lutte pour faire suspendre totalement le financement du théâtre. En moins d’un mois, elle a rassemblé 13 000 signatures dans une pétition en ligne et a déclaré avoir le soutien du chef de l’Union Sioniste, Isaac Herzog, et de celui de Koulanou, Moshe Kahlon.

A la suite de la plainte de la famille Tamam, la municipalité de Haïfa a suspendu ses 1,2 millions de NIS (environ 280 000 euros) de financement annuel du théâtre et a mis en place un comité d’enquête pour évaluer le contenu de la pièce et ses futures étapes. Le comité s’est déjà réuni deux fois et devrait annoncer sa décision la semaine prochaine.

Une photo de la pièce 'A Parallel Time' (Crédit : Autorisation)
Une photo de la pièce ‘A Parallel Time’ (Crédit : Autorisation)

La direction d’Al-Midan soutient pourtant que la pièce « Un Temps Parallèle », qui est effectivement partiellement basée sur la vie de Daka, est simplement un récit fictif de l’activité quotidienne des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes, et ne glorifie pas les actes de terrorisme.

Dans le même temps, le ministère de la Culture, maintenant dirigé par la très directe Miri Regev (Likud) qui, lors de son entrée en fonction, a déclaré « s’il est nécessaire de censurer, je censurerai », se retire du débat et laisse le contenu de la pièce à la discrétion du théâtre.

‘Un temps parallèle’

Au début avril, alors que la pièce était jouée depuis plus d’un an, la Radio de l’Armée a contacté Tamam pour commenter la pièce, et c’est ainsi qu’elle en a appris l’existence. A ce moment là, sa famille a supplié le théâtre de retirer le spectacle, mais il « refusait absolument » de le faire, a-t-elle déclaré.

Lorsqu’elle a découvert que le théâtre, établi par le ministère de la Culture en 1996 pour soutenir la culture arabe en Israël, était financé par l’Etat, elle a été « détruite ».

Le soldat de Tsahal Moshe Tamam, qui a été assassiné en 1984 (Crédit :  capture d'écran YouTube)
Le soldat de Tsahal Moshe Tamam, qui a été assassiné en 1984 (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Ils ont choisi d’enlever un soldat de l’armée, dit-elle au sujet du meurtre de son oncle, plusieurs années avant sa naissance. Il a été tué simplement parce qu’il servait l’Etat. Et maintenant l’Etat paie pour une pièce consacrée à son meurtrier. »

Le 6 août 1984, à la veille du jeûne de Tisha B’av, le soldat Moshe Tamam a été enlevé par un groupe d’Arabes israéliens près de sa maison des environs de Netanya. Le corps de Tamam a été retrouvé quatre jours plus tard, il était mort et son visage avait été fortement mutilé. Il avait 19 ans.

Quatre Arabes israéliens affiliés au Front populaire de libération de la Palestine ont ensuite été condamnés pour l’attaque, y compris Daka, qui  a été condamné à la perpétuité en 1987 pour son implication (en 2012, le président de l’époque, Shimon Pères, a réduit sa peine à 37 ans de prison).

Daka a fait les gros titres en 1999 après être devenu le premier prisonnier palestinien à être autorisé à se marier en prison et pour sa bataille juridique de longue durée pour une permission conjugale. Parmi ses différents écrits on retrouve un livre, « Redéfinir la Torture », et des éditoriaux pour différentes publications. Daka a également renié son ancienne appartenance avec le FPLP et nie toutes les charges qui pèsent contre lui.

« Il se trouve toujours en prison, bien sûr, et tout en étant en prison il a réussi à faire un master en droit aux frais de l’Etat, il a réussi à se marier, et il prévoit de fonder sa famille. Il s’est transformé en une sorte de héros pour les autres prisonniers de sécurité, et est une source d’inspiration pour d’autres personnes menant des actes de terreur et des meurtriers », déplore Tamam.

C’est là qu’entre en jeu « Un Temps Parallèle », qui se concentre sur le mariage d’un prisonnier palestinien, ses efforts pour construire une nouvelle cellule de prison et les tentatives de ses compagnons de prison de faire entrer en contrebande des matériaux pour lui construire un oud comme cadeau de mariage.

Le directeur du théâtre, Adnan Tarabash, maintient que la pièce est librement « inspirée » par l’histoire de Daka et déclare que les rumeurs laissant entendre que la pièce était une adaptation directe des écrits du meurtrier condamné étaient « calomnieuses ».

« Il y a une différence entre ‘inspiré par’ et ‘écrit par’ », affirme-t-il. Le dramaturge et directeur Bashar Murkus a effectué des recherches pendant cinq ans auprès des prisonniers palestiniens dans le cadre de son atelier théâtral, a-t-il déclaré, rassemblant un matériel constitué d’entretiens et d’écrits de divers prisonniers, y compris Daka.

En outre, a ajouté Tarabash, le ministère de la Culture a approuvé la production, avant sa première représentation en mars 2014. Environ 12 représentants du ministère, des Arabes et des Juifs, ont vu le spectacle et ont donné leur feu vert, a-t-il déclaré.

« Aller jusqu’à dire que Walid Daka a écrit le script est diffamatoire. C’est de la pure diffamation. Nous pourrions mener des actions en justice pour cela, et c’est peut-être ce que nous ferons. »

Le chef du théâtre affirme que derrière la campagne de la famille Tamam, des activistes locaux utilisaient le lien avec Daka comme un prétexte pour museler le théâtre.

« Ils ont choisi d’enlever un soldat de l’armée, dit-elle au sujet du meurtre de son oncle, plusieurs années avant sa naissance. Il a été tué simplement parce qu’il servait l’Etat. Et maintenant l’Etat paie pour une pièce consacrée à son meurtrier. »

« C’est honteux que des gens comme David Magen [un officiel du parti Travailliste de Haïfa] et une organisation appelée Almagor [une association des victimes de la terreur] et d’autres personnes utilisent la douleur des familles pour faire taire la voix arabe dans un théâtre qui soulève des questions fondamentales pour la société israélienne. C’est véritablement honteux. Où en sommes-nous arrivés ? Sommes-nous un régime totalitaire ? »

La plupart des critiques les plus sévères de la pièce, y compris Regev, ne l’ont pas vue et ont directement sauté sur des conclusions basées sur des « rumeurs », a-t-il maintenu.

Adnan Tarabash, le directeur d'Al-Midan Theater à Haïfa (Crédit : Capture d'écran YouTube)
Adnan Tarabash, le directeur d’Al-Midan à Haïfa (Crédit : Capture d’écran YouTube)

« Le théâtre Al-Midan pense à la fois aux Arabes et aux Juifs. Ce n’est pas un théâtre de provocateurs. C’est un théâtre qui croit au professionalisme, au théâtre et à la capacité de soulever des questions qui sont importantes, qui préoccupent la communauté et le peuple. Ce n’est pas un théâtre de propagande. C’est un théâtre financé par l’État. Nous ne cachons pas cet élément. »

Tamam, de son côté, déclare qu’elle a lu la pièce qui « n’évoque pas du tout le fait que Walid Daka est un meurtrier. Dans cette perspective, c’est un combattant de la liberté. C’est une pièce basée sur la vie et les lettres de Walid Daka. Le dramaturge, qui est aussi le directeur, l’a interrogé à travers son avocat, ce qui signifie qu’il a suivi ses traces, et je dispose d’une vidéo dans laquelle il explique qu’il le respecte et qu’il a des photos de lui chez lui, et qu’il pense que c’est un héros. »

La mère de Moshe Tamam, qui a été assassiné par un groupe d'Arabes israéliens en 1984 (<crédit : Capture d'écran YouTube)
La mère de Moshe Tamam, qui a été assassiné par un groupe d’Arabes israéliens en 1984 (<crédit : Capture d’écran YouTube)

Pression pour faire tomber le théâtre

Au cours du mois passé, Tamam a déclaré avoir reçu le soutien de politiciens de tous bords. Elle a déclaré que Magen « m’a mis en contact avec Herzog et d’autres membres du parti travailliste qui soutiennent la démarche. J’ai personnellement discuté avec Kahlon à plusieurs reprises ».

Ni Herzog ni Kahlon n’ont condamné publiquement le spectacle ou le théâtre.
Quant à Regev, Tamam a incité la nouvelle ministre de la Culture à agir contre le théâtre, tout en affirmant que la démarche n’était pas exclusivement soutenue par les partisans de l’approche dure (comme la députée du Likud).

La députée Miri Regev (Crédit : Uri Lenz / Flash90)
La députée Miri Regev (Crédit : Uri Lenz / Flash90)

« J’attendrais de n’importe quel ministre de la Culture en place qu’il arrête le financement, et d’autant plus de Miri Regev. Elle s’est déjà exprimée contre le théâtre… et le temps est venu pour que, dans une démocratie, l’opinion publique ne soit pas exprimée par des slogans, mais aussi par des actions. Publier un statut sur Facebook n’est pas suffisant », a-t-elle déclaré.

Regev a écrit sur Facebook, le 29 avril, peu après avoir été nommée ministre de la Culture : « Une pièce a été montée par le théâtre Al-Midan sur Walid Daka, un prisonnier condamné à perpétuité, qui a participé au meurtre du soldat Moshe Tamam, et à Tel-Aviv, ils publient un appel direct aux étudiants pour proposer des films sur la Nakba et le retour des réfugiés palestiniens. Le moment est venu de mettre un terme à cela, de cesser de financer des organisations qui soutiennent les terroristes, la trahison, la terreur et de fixer des directives claires sur le sujet, dans l’éducation, la culture et le sport. »

Dans un communiqué, le ministère a déclaré que malgré ses réserves au sujet de la pièce « Un Temps Parallèle », il n’interviendrait pas.

« Le ministère de la Culture soutient plus de 800 institutions culturelles en accord avec des critères fixés par la loi. Le ministère n’est pas partenaire du contenu des événements qui ont lieu dans ces centres. Le ministère n’a pas l’autorisation d’intervenir, même dans le cas où il n’est pas d’accord avec des décisions administratives ou le contenu. »

« Nous insistons sur le fait que le ministère comprend la colère de la famille, mais la décision, comme c’est expliqué, repose exclusivement sur le théâtre, » affirme le communiqué.

Concernant l’enquête et l’éventuel gel du budget par la municipalité de Haïfa, Tarabash est optimiste et pense que le panel rétablira son financement. Il a dit que l’enquête a déjà « constaté que ces rumeurs étaient infondées », mais la décision finale ne sera prise qu’en juin. « Je pense qu’ils vont rétablir le budget parce qu’ils n’ont rien trouvé à redire à notre comportement. »

« Vous ne pouvez pas venir ici et nous harceler. C’est du harcèlement. Mais dans le même temps, nous croyons qu’il y a une justice, et que la justice prévaudra. J’espère que ce cauchemar va se terminer. »

Tamam raconte que la municipalité avait promis que sa famille serait autorisée à témoigner dans le cadre de l’enquête, mais plus tard, « ils ont refusé catégoriquement que nous venions ».

Elle a ajouté que le maire de Haïfa avait envoyé une lettre aux membres du conseil municipal attestant que le spectacle n’était pas basé sur la vie de Daka et qu’il avait été joué dans six autres théâtres israéliens. En réponse, Tamam a contacté les théâtres en question, qui ont tous nié l’avoir produit.

Le panel se compose désormais d’un père endeuillé de Haïfa et d’une dizaine de personnalités liées au théâtre, explique Tamam, qui le qualifie de « tendancieux ».

« Le maire actuel a très peur d’en faire tout un plat, car pour lui cela signifie un coup porté à ses électeurs », a-t-elle accusé.

La famille Tamam est en colère cette semaine contre des responsables locaux, après que l’adjoint au maire de Haïfa, Suhail Assad, a défendu le spectacle dans une interview à un journal local.

Interrogé pour savoir s’il soutiendrait la mise en scène d’une pièce basée sur la vie d’Yigal Amir, l’assassin de l’ancien Premier ministre Yitzhak Rabin, Assad a répondu que les deux cas ne pouvaient être comparés. Amir « a tué la paix », tandis que la mort de Tamam est « une parmi de nombreuses autres ».

Au moment de la publication, la municipalité de Haïfa n’a pas répondu à nos nombreuses demandes de commentaires.

Le théâtre Al-Midan à Haïfa (Crédit : Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0)
Le théâtre Al-Midan à Haïfa (Crédit : Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0)

Indépendamment du résultat, Tamam déclare qu’elle et sa famille « n’ont pas l’intention d’abandonner ».

Quant au directeur du théâtre, il s’est diplomatiquement abstenu de nommer Tamam en première ligne pour faire face à la campagne contre Al-Midan. Il a plus tard souligné qu’il n’est pas indifférent à son sort – mais qu’il ne pouvait pas soutenir son objectif politique.

« Écoutez, je fais partie d’une famille endeuillée. Mon frère est tombé en 68, dans la guerre, dans la guerre d’usure. Je suis druze, ma famille est druze, a-t-il dit. Je sais ce que c’est de faire partie d’une famille endeuillée. Je comprends bien. Mais … des gens comme David Magen et Almagor – ils devraient avoir honte – ils profitent du deuil des gens afin de museler les Arabes. Pour lutter contre les Arabes. »

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