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Eilat : Des oursins décimés par un parasite et des coraux menacés par les algues

Les experts marins tentent de comprendre la cause de la mortalité massive de ces espèces clés qui se nourrissent d'algues et agissent comme des "jardiniers" dans la mer

Sue Surkes est la journaliste spécialisée dans l'environnement du Times of Israel.

Un oursin noir infecté mourant, en mer Méditerranée, avec les symptômes typiques du squelette à nu et des tissus et épines perdus. (Crédit : Konstantinos Kalaentzis)
Un oursin noir infecté mourant, en mer Méditerranée, avec les symptômes typiques du squelette à nu et des tissus et épines perdus. (Crédit : Konstantinos Kalaentzis)

La totalité des spécimens d’oursins noirs des récifs coralliens situés au large d’Eilat, dans le sud d’Israël, ont été anéantis en l’espace de quelques semaines par un parasite pathogène.

Selon un des experts, qui s’est exprimé ce mercredi, ce parasite pourrait causer des dommages irréversibles aux récifs.

Le Dr Omri Bronstein de l’Université de Tel Aviv, dont l’équipe de chercheurs suit de près le phénomène, estime que, d’ici peu, tous ces oursins, en Méditerranée et en mer Rouge, tomberont malades et mourront.

D’autres pays riverains de la mer Rouge, comme l’Égypte ou l’Arabie saoudite, ont également fait état d’une mortalité massive.

Les premières observations suggèrent que l’oursin dit bagué (Echinothrix calamaris) connaît également une mortalité massive.

Les oursins en général, et les oursins noirs (Diadema setosum) et bagués en particulier, jouent le rôle – essentiel – de « jardiniers » des récifs coralliens. Ils se nourrissent d’algues, qu’ils empêchent donc de prendre le dessus et d’étouffer les coraux, qui rivalisent avec eux pour bénéficier de la lumière du soleil.

L’équipe de chercheurs de Bronstein, au sein de l’École de zoologie de l’Université de Tel Aviv et du Musée d’histoire naturelle Steinhardt, a adressé un rapport urgent à l’Autorité israélienne de la nature et des parcs, qui envisage de prendre des mesures d’urgence pour sauver les récifs coralliens.

Poissons nageant autour des coraux dans le golfe d’Eilat, dans le sud d’Israël. (Autorisation : Maoz Fine)

Bronstein, qui compare l’épidémie aux premiers jours de la COVID-19, lorsque personne ne comprenait ce qui se passait, a proposé la mise en œuvre immédiate d’un programme d’élevage d’oursins noirs destinés à repeupler les récifs en cas de besoin.

Le Dr Assaf Zvuloni, écologiste au sein de l’Autorité israélienne de la nature et des parcs dans le district d’Eilat, explique : « C’est un signal d’alarme concernant la vulnérabilité et la sensibilité de l’écosystème de la baie d’Eilat aux changements environnementaux, dont beaucoup sont actuellement causés par l’homme. »

Il demande à tous les organismes chargés de prendre soin de la baie d’Eilat de se réunir pour évoquer la manière de limiter le flux de nutriments, comme le ruissellement des engrais, en mer. Ceux-ci favorisent en effet la prolifération des algues.

Le professeur Maoz Fine, expert en coraux à l’Université hébraïque de Jérusalem et à l’Institut interuniversitaire des sciences marines d’Eilat, fait savoir que les oursins de ses réservoirs expérimentaux sont également morts.

Il assure qu’il est indispensable que la Jordanie, l’Égypte et Israël, limitent le flux des nutriments qui se déversent en mer, et peut-être même d’interdire temporairement les espèces de poissons qui paissent sur les algues.

En termes de richesse et de biodiversité, les récifs coralliens sont considérés comme la « forêt tropicale » sous-marine de la planète, mais l’augmentation des températures de la mer est à l’origine d’une surmortalité.

Corail blanchi (Capture d’écran YouTube/National Geographic)

Les coraux d’Eilat sont d’une particulière importance, au plan mondial, car ils sont exceptionnellement robustes et n’ont jusqu’alors pas montré les signes mortels de blanchissement observés dans les récifs du reste du monde.

Pour autant, ils font toujours face à de nombreuses menaces allant de la massification du tourisme au ruissellement des engrais et des pesticides en passant par la pollution pétrolière.

Les oursins Diadema sont originaires d’une vaste zone tropicale allant de l’Afrique de l’Est et de la mer Rouge au Japon et aux îles du Pacifique Sud, en passant par l’océan Indien.

Depuis 2006, ils ont colonisé une grande partie de la Méditerranée, où ils sont considérés comme une espèce invasive. On estime qu’ils sont arrivés par le canal de Suez, qui relie la Méditerranée à la mer Rouge.

Depuis la Turquie, l’espèce s’est répandue le long des côtes de Grèce, du Liban et d’Israël, jusqu’en Égypte et en Libye.

Le groupe de chercheurs de Bronstein s’est particulièrement intéressé aux oursins invasifs de Méditerranée. Pour des raisons qui demeurent obscures, les populations d’oursins de Grèce et Turquie ont connu une croissance exponentielle ces cinq dernières années, et c’est précisément à cet endroit que des disparitions massives d’autres espèces d’oursins ont aujourd’hui lieu.

Les chercheurs ont été les premiers à relever cette surmortalité et l’évoquer dans un article universitaire publié cette semaine, destiné à mettre en garde contre le risque de propagation à la mer Rouge.

Les chercheurs de Bronstein tentent de déterminer si le parasite qui affecte les oursins du golfe d’Eilat est le même que celui qui a décimé les oursins dans les Caraïbes, où des récifs similaires à ceux d’Eilat prospéraient autrefois.

« Là-bas, une fois que les oursins ont disparu, les algues ont proliféré sans aucun contrôle et empêché la lumière du soleil d’atteindre les coraux. Le récif entier a changé de manière irréversible, se transformant en un champ d’algues », explique Bronstein. « L’an dernier, la maladie a de nouveau éclaté dans les Caraïbes, tuant les populations et les individus d’oursins survivants. »

Les premières informations faisant état d’une surmortalité dans le golfe d’Eilat sont survenues en décembre dernier.

« Au début, nous pensions qu’il s’agissait d’une pollution, d’un empoisonnement ou d’un déversement ponctuel de produits chimiques provenant de l’industrie ou des hôtels du nord du golfe d’Eilat », indique Bronstein.

« Mais lorsque nous avons étudié d’autres sites à Eilat, en Jordanie et dans le Sinaï, nous nous sommes rendus compte qu’il ne s’agissait pas d’un cas isolé. Tous les résultats attestaient de l’existence d’une épidémie de propagation rapidement. Des informations similaires nous sont parvenues de la part de collègues en Arabie saoudite », ajoute Bronstein.

Le Dr Omri Bronstein (debout au centre, au fond) avec son équipe de chercheurs. (Crédit : Université de Tel Aviv)

« Même les oursins que nous cultivons pour la recherche dans nos aquariums à l’Institut interuniversitaire, et les oursins du parc marin de l’Observatoire sous-marin d’Eilat, ont contracté la maladie et sont morts, probablement parce que l’agent pathogène est entré par les systèmes de pompage. »

« Ce qui les tue le fait brutalement et totalement. Il peut parcourir de grandes distances sur de très courtes périodes, et il est capable de tuer un oursin adulte en bonne santé en l’espace de 48 heures », explique-t-il.

« Certains cadavres se sont échoués sur le rivage, mais la plupart des oursins, incapables de se défendre, sont mangés pendant leur agonie, ce qui est de nature à accélérer la contagion par les poissons qui s’en nourrissent. »

Le Dr Omri Bronstein tient un spécimen d’oursin Diadema setosum à longues épines, trouvé en Méditerranée, au Musée d’histoire naturelle Steinhardt de l’Université de Tel Aviv à Tel Aviv, le 24 mai 2023 (Crédit : AP Photo/ Maya Alleruzzo)

Cette surmortalité est sans précédent à trois égards, ajoute-t-il. C’est en effet une première pour ces espèces, pour les oursins de Méditerranée et pour ceux de la mer Rouge.

Selon Bronstein, il n’y a pas encore de preuves de mortalité dans la Méditerranée israélienne.

Cela ouvre « une fenêtre d’opportunité très étroite » pour agir et, ironiquement, en faisant se reproduire les oursins invasifs afin de les réintroduire dans leur habitat naturel, en mer Rouge. Les deux espèces proviennent en effet du même groupe génétique.

Un oursin noir infecté mourant, en mer Méditerranée, avec les symptômes typiques du squelette à nu et des tissus et épines perdus. (Crédit : Konstantinos Kalaentzis)

« Il faut prendre la mesure de la gravité de la situation : en mer Rouge, la mortalité se propage à un rythme effréné et couvre déjà une zone beaucoup plus grande que celle que nous voyons en Méditerranée. »

« Comme pour la COVID-19, à ce stade, personne ne sait ce qui va se passer », avoue-t-il. « Cette épidémie disparaîtra-t-elle d’elle-même, ou restera-t-elle avec nous pendant de nombreuses années et provoquera-t-elle un changement radical dans les récifs coralliens ? »

« Cet agent pathogène est à l’évidence transporté par l’eau, et nous pensons que, d’ici peu, toute cette population d’oursins, en Méditerranée et en mer Rouge, tombera malade et mourra. »

Le Professeur Fine rappelle que les populations d’oursins connaissent alternativement des années « d’expansion et de récession », et qu’elles pourraient donc se rétablir. La question est toutefois de savoir ce qui arrivera aux récifs entre-temps, notamment pour ce qui est du développement des algues.

Sans les brouteurs d’algues, et jusqu’à ce que la population d’oursins revienne, dit-il, il est essentiel de contrôler les flux de nutriments en mer Rouge, provenant des stations d’épuration ou de dessalement comme de l’agriculture marine et terrestre.

A la question du pire scénario pour le golfe d’Eilat, Fine répond que c’est celui d’une invasion totale par les algues, qui tueraient les récifs pendant plusieurs années, jusqu’au retour des oursins.

Poisson charognard se nourrissant d’un squelette d’oursin noir mort au large des côtes de l’île d’Alimia, en Grèce. (Crédit : Konstantinos Kalaentzis)

Ni Fine ni Bronstein ne sont à même de dire si le réchauffement océanique est lié à ce phénomène de surmortalité. Fine relève qu’il ne se produit pas en été.

Les études ont été dirigées par Bronstein avec les doctorants Rotem Zirler, Lisa-Maria Schmidt, Gal Eviatar et Lachan Roth de l’École de zoologie, de la Wise Faculty of Life Sciences et du Musée Steinhardt d’histoire naturelle de l’Université de Tel Aviv. Des articles sont publiés dans Frontiers in Marine Science et Royal Society Open Science.

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