En 40 ans, l’Iran a transformé ses relations avec l’Irak
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En 40 ans, l’Iran a transformé ses relations avec l’Irak

Depuis 2003, dans la foulée de l'invasion menée par Washington, les alliés de l'Iran ont lentement mais sûrement consolidé leur influence

Un soldat irakien se tient à la mosquée al-Rahman, construite en 1989 après la guerre entre l'Iran et l'Irak, dans la région d'al-Faw, dans le sud du pays, le 17 septembre 2020 (Crédit :  Hussein FALEH / AFP)
Un soldat irakien se tient à la mosquée al-Rahman, construite en 1989 après la guerre entre l'Iran et l'Irak, dans la région d'al-Faw, dans le sud du pays, le 17 septembre 2020 (Crédit : Hussein FALEH / AFP)

Il y a quarante ans, ils se livraient une guerre sanglante. Aujourd’hui, Téhéran, via ses alliés désormais au pouvoir à Bagdad, ne cesse d’accroître son poids en Irak, sur la scène politique comme dans la balance commerciale.

À l’époque de la guerre entre la République islamique d’Iran tout juste née de la révolution de 1979 et l’Irak de Saddam Hussein, « c’était impossible d’imaginer qu’un jour les pro-Iran prennent les rênes du pouvoir », déclare à l’AFP Aziz Jaber, enseignant en sciences politiques à l’université Moustansariya de Bagdad.

Et pourtant, c’est l’invasion par Saddam Hussein de l’Iran, le 22 septembre 1980, qui a semé les graines du nouveau pouvoir installé en Irak après l’invasion américaine de 2003.

Pendant la guerre, Téhéran a accueilli, formé et enrôlé des opposants irakiens – les Kurdes et le Conseil suprême de la Révolution islamique en Irak et sa très redoutée branche armée, l’organisation Badr.

Depuis 2003, dans la foulée d’une invasion menée par Washington qui n’avait développé que peu de contacts dans les rangs des anti-Saddam, les alliés de l’Iran ont lentement mais sûrement consolidé leur influence.

Sur les six Premiers ministres nommés depuis lors, trois ont passé la majeure partie des années 1980 en Iran. Les commandants de l’organisation Badr constituent aujourd’hui un gros contingent des haut gradés de l’Etat irakien et la famille Barzani, qui règne sur le Kurdistan, était elle aussi en exil en Iran sous Saddam Hussein.

« L’Iran a des politiciens affûtés » ayant « non seulement créé un réseau d’alliés (irakiens) pour la guerre mais qui ont ensuite tiré profit » de ce réseau lorsque ces Irakiens sont arrivés au pouvoir à Bagdad, décrypte M. Jaber.

Et sur son propre sol, la guerre contre l’Irak reste une référence. Aujourd’hui, les soignants combattant le nouveau coronavirus sont loués comme l’ont été les « martyrs » de la guerre contre Saddam Hussein.

Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980 (Domaine public, Wikimedia Commons)

Poumon économique de l’Iran

En Irak, les bénéfices ne sont pas que politiques.

Si officiellement l’Irak de Saddam Hussein ne commerçait pas avec Téhéran, la contrebande venue d’Iran a rendu légèrement moins austères les années d’embargo (1991-2003). Et une fois Saddam Hussein renversé, la géographie a repris ses droits.

« C’est l’ordre naturel des choses que deux pays voisins commercent : comme la Pologne et l’Allemagne après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale », assène Esfandyar Batmanghelidj, du site Bourse & Bazaar, qui promeut une diplomatie commerciale avec l’Iran.

Et l’Iran a un atout de taille : ses prix défient toute concurrence. Des matériaux de construction aux voitures, en passant par les médicaments et les légumes, ils écrasent ceux de la production irakienne. Bagdad, aux infrastructures décaties, dépend même de l’Iran pour son électricité.

Résultat : l’Irak est le premier client hors hydrocarbures de l’Iran. De mars 2019 à mars 2020, Téhéran a vendu pour neuf milliards de dollars de marchandises en Irak, rapporte la Chambre de commerce iranienne.

Le président iranien Hassan Rouhani a fixé en juillet le nouvel objectif : atteindre 20 milliards.

Car pour l’Iran sous sanctions économiques américaines, le voisin de l’ouest est une bouée de secours.

« Les entreprises iraniennes cherchent des consommateurs parce qu’elles ne peuvent pas augmenter leurs ventes chez elles », explique à l’AFP M. Batmanghelidj.

Le commandant principal des Gardiens de la révolution, le général Qassem Soleimani (au centre), assiste à une réunion avec le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei (hors cadre) et les commandants des Gardiens de la révolution à Téhéran, en Iran, le 18 septembre 2016. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

« Pendant huit ans, ils ont engagé toutes leurs forces (contre l’Iran) mais au bout du compte ils ne sont parvenus à rien. Peut-on imaginer victoire plus grande? La nation iranienne a remporté une victoire brillante », a déclaré lundi l’ayatollah Ali Khamenei dans une allocution télévisée.

La guerre « a montré que l’agression contre ce pays est coûteuse » et que « lorsqu’une nation montre qu’elle est déterminée à se défendre avec force et qu’elle réagit de manière dévastatrice à l’agresseur, elle amène celui-ci à réfléchir », a ajouté le guide suprême.

Pays « offert à l’Iran »

Mais l’influence grandissante de l’Iran ne fait pas que des heureux en Irak.

« Les dirigeants d’aujourd’hui ont offert notre pays à l’Iran, notre économie, notre agriculture et même nos forces armées », s’insurge Mohammed Abdelamir, qui avait été enrôlé pour combattre l’ennemi iranien.

« J’ai combattu cinq ans, été prisonnier de guerre en Iran dix ans et, à la fin, j’ai vu mon pays être offert à l’Iran », poursuit-il.

Les manifestants de la révolte d’octobre 2019 en Irak l’ont d’ailleurs clairement exprimé : pour huer leurs dirigeants, ils les ont surnommés « les tentacules de l’Iran ».

L’une des personnes les plus honnies était le général iranien Qassem Soleimani, architecte de la stratégie de la République islamique au Moyen-Orient, formé à l’action militaire pendant la guerre contre l’Irak.

Il a été abattu en janvier par un drone américain aux côtés d’Abou Mehdi al-Mouhandis, son lieutenant irakien formé, au sein de Badr, sur le même front iranien.

Leur disparition a porté un coup à l’influence iranienne chez son voisin. Mais Téhéran est loin d’être déstabilisé, assure à l’AFP Renad Mansour, du centre de réflexion Chatham House.

« L’Iran a des alliés dans les réseaux politiques officiels mais aussi chez les acteurs informels – miliciens, hommes d’affaires et autres », explique le chercheur.

Et il ajoute que Téhéran se projette dans l’avenir à long terme : « Où voulons-nous que l’Irak soit dans 50 ans ? »

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