En Allemagne, les camps d’extermination face aux provocations révisionnistes
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En Allemagne, les camps d’extermination face aux provocations révisionnistes

Le directeur du Mémorial du camp de concentration de Buchenwald déplore que les heures de cours consacrées au nazisme aient "fondu" ces dernières années

Cette photo prise le 1er mai 1945 montre un juif russe non identifié de 18 ans, prisonnier de camp, souffrant de dysenterie, à la libération du camp de concentration nazi de Dachau, près de Munich. (Crédit : Eric Schwab / AFP)
Cette photo prise le 1er mai 1945 montre un juif russe non identifié de 18 ans, prisonnier de camp, souffrant de dysenterie, à la libération du camp de concentration nazi de Dachau, près de Munich. (Crédit : Eric Schwab / AFP)

Croix gammées taguées, selfies avec saluts hitlériens ou inscriptions négationnistes dans des livres d’or : les responsables des lieux de mémoire sur les sites des anciens camps nazis en Allemagne s’alarment de provocations révisionnistes croissantes.

« Les incidents sur les lieux de mémoire ont toujours existé mais on remarque une augmentation due à une libération de la parole d’extrême droite », reconnaît Volkhard Knigge, directeur du Mémorial du camp de concentration de Buchenwald.

Depuis 2015, ils ont doublé dans ce camp situé à quelques kilomètres de Weimar en Thuringe, où périrent quelque 56 000 personnes entre sa création en 1937 et sa libération en avril 1945.

« Les messages glorifiant le nazisme ou demandant la réouverture des camps pour les étrangers sont plus fréquents », déplore l’historien auprès de l’AFP.

Sans compter les mises en scène de visiteurs se photographiant tout sourire devant les fours crématoires ou encore les autocollants à la gloire de figures révisionnistes.

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Phénomène plus récent : un nombre croissant de visites guidées sont perturbées par des militants adeptes de théories révisionnistes.

Un constat que partage son homologue berlinois Uwe Neumärker, directeur du Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe : « Les visiteurs nous posent des questions sur la véracité du génocide. Ce sont des choses auxquelles nous n’étions pas confrontés il y a encore quelques années ».

Cette année marque le 75e anniversaire de la libération de la plupart des camps de la mort érigés par les nazis en Europe, où quelque 6 millions de Juifs ont été assassinés.

Or, cette tendance s’inscrit dans un contexte où les générations d’Allemands ayant vécu la période de la Seconde Guerre mondiale disparaissent peu à peu et où le sentiment de culpabilité national à l’égard des crimes du IIIème Reich tend à s’atténuer.

Illustration : l’essor du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Ce parti anti-migrants a fait une entrée fracassante dans le paysage politique allemand depuis 2013 et plusieurs de ses membres ont remis en cause la culture allemande de repentance pour les horreurs nazies.

Björn Höcke (Crédit : CC BY-SA 3.0 de)

L’un de ses dirigeants, Björn Höcke, a appelé de ses voeux un « virage à 180° » de la culture mémorielle allemande. Il a également qualifié de « monument de la honte » le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe.

Un autre dirigeant, Alexander Gauland, a appelé ses concitoyens à être fiers des soldats de l’armée allemande ayant combattu durant la guerre.

« C’est une stratégie assumée de l’extrême droite et de l’AfD : toujours vouloir dépasser les limites afin de normaliser leur pensée », abonde Bianca Klose, représentante de l’association berlinoise Conseil ambulant contre l’extrême droite (MBR).

« A côté des éclats sporadiques, il y a cette pression permanente », explique-t-elle.

Depuis leur élection dans quasiment tous les parlements régionaux, plusieurs députés AfD tentent d’influencer la programmation historico-culturelle des lieux de mémoire.

« Ils questionnent les choix pédagogiques et cherchent à gommer certains aspects historiques. Pire encore, ils intimident les collaborateurs en exigeant de connaître leur vie privée et orientation politique », poursuit-elle.

En Allemagne, 15 anciens camps de concentration sont utilisés comme sites commémoratifs. En 2018, les plus connus – Dachau, Neuengamme, Sachsenhausen, Bergen-Belsen, Flossenbürg, Ravensbrück et Buchenwald – ont accueilli plus de 2,8 millions de visiteurs.

Sur cette photographie prise en avril 1945, des survivants du camp de concentration nazi de Buchenwald sont assis sur une latrine, après la libération du camp par les troupes alliées. (Crédit : Eric Schwab/AFP)

Pour faire face au raidissement constaté, les mémoriaux ont dû s’adapter.

A Berlin, M. Neumärker laisse désormais le libre-choix à ses guides d’encadrer ou non des groupes AfD. Ils ont d’ailleurs suivi une formation spéciale pour savoir comment faire face à des provocations délibérées.

Il a également, à l’instar de son collègue de Buchenwald, interdit l’accès à certains membres AfD.

Au camp de Neuengamme, les guides sont d’office doublés quand des délégations AfD viennent visiter le mémorial. A Buchenwald, seulement quand des « provocateurs » sont identifiés parmi les groupes.

Certains mémoriaux ont introduit une clause, interdisant l’accès à des personnes dont les vêtements font référence au IIIe Reich.

Financer des caméras de vidéosurveillance ou des agents de sécurité absorbe des fonds conséquents « qui seraient plus utiles dans la pédagogie », notamment « en direction des plus jeunes », soupire M. Knigge.

Il regrette, que les heures de cours consacrées au nazisme aient « fondu » ces dernières années, comme le soulignait un rapport parlementaire en 2018. « Or, les mémoriaux ne peuvent pas compenser ce que les écoles ne font plus ».

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