En Egypte, une déferlante #MeToo veut en finir avec le harcèlement
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En Egypte, une déferlante #MeToo veut en finir avec le harcèlement

Emanant surtout d'anciennes camarades, les récits - captures d'écran à l'appui - décrivent d'innombrables scènes de chantage sexuel, d'agressions et de viol

Des manifestants lors d'un rassemblement contre le harcèlement sexuel dans la capitale égyptienne, Le Caire, le 12 février 2013. (Khaled DESOUKI / AFP)
Des manifestants lors d'un rassemblement contre le harcèlement sexuel dans la capitale égyptienne, Le Caire, le 12 février 2013. (Khaled DESOUKI / AFP)

Accusations de viol, d’agressions et de chantage : un scandale sexuel au sein de la jeunesse dorée du Caire a provoqué ces dernières semaines une déferlante inédite de réactions indignées sur Internet et ailleurs, faisant bouger quelques lignes dans ce pays conservateur.

Depuis le 1er juillet, le compte Instagram « Assault Police » (« Police du harcèlement ») a publié des dizaines de témoignages accusant Ahmed Bassem Zaki, 22 ans, ex-étudiant de la prestigieuse Université américaine du Caire (AUC), d’être un prédateur sexuel.

Emanant surtout d’anciennes camarades, les récits – captures d’écran à l’appui – décrivent d’innombrables scènes de chantage sexuel, d’agressions et de viol. Certains impliqueraient des jeunes filles de 14 ans.

L’affaire a remis sur le devant de la scène la question du harcèlement en Egypte, où les internautes se sont réapproprié, cette fois en nombre, le hashtag #MeToo.

Si l’Egypte a connu d’autres vagues d’indignation face au harcèlement, aucune n’a eu d’impact décisif dans ce pays où l’immense majorité des femmes interrogées en ont été victimes, selon l’ONU.

Ces dernières années, plusieurs affaires impliquant des anonymes ou des célébrités – comme le footballeur Amr Warda – ont posé les jalons de la contestation actuelle, selon Mozn Hassan, directrice de l’ONG féministe Nazra (« Regard ») et pionnière du mouvement.

Mais le récent scandale « a dépassé Zaki », analyse sous couvert de l’anonymat l’administratrice du compte « Assault Police ». « Maintenant, on reçoit une dizaine de messages par minute de filles qui racontent leurs histoires. »

« Déshumanisation » des femmes

Jusque dans la diaspora, les langues se délient. Musulmans, coptes, artistes, étudiants ou personnalités médiatiques : des milliers de témoignages pleuvent sur Facebook, Twitter et Instagram, faisant voler en éclat certains tabous.

Selon Mme Hassan, la campagne actuelle est « inédite en raison du soutien » qu’elle suscite.

Des hommes s’expriment en faveur des victimes, comme le comédien en exil Bassem Youssef qui a condamné dans plusieurs vidéos la « déshumanisation » des femmes.

Autre nouveauté : certains hommes se disent eux-mêmes victimes de harcèlement par d’autres hommes, comme les patients du dentiste Bassem Samir, accusé sur les réseaux sociaux d’attouchements dans sa clinique de luxe au Caire.

Le 8 juillet, le gouvernement a approuvé un projet de loi préservant l’anonymat des personnes qui portent plainte pour agression sexuelle, « une étape importante », selon Intissar al-Said, avocate féministe du Centre du Caire pour le développement et le droit (CCD).

Al-Azhar, influente institution de l’islam sunnite, a également encouragé les victimes à porter plainte. En août 2018, la mosquée-université avait déjà qualifié le harcèlement de « péché ».

Arrêté le 4 juillet, M. Zaki a avoué avoir agressé et fait chanter six plaignantes, dont une mineure, selon le parquet. Contacté par l’AFP, le père de l’intéressé a refusé de s’exprimer.

Depuis, plusieurs autres arrestations ont eu lieu, dont celle de Mohamed Hachem, directeur d’une maison d’édition après des témoignages en ligne l’accusant de harcèlement, libéré sous caution lundi.

Encore du chemin

« J’ai eu beaucoup de messages jetant la pierre aux femmes mais ce n’est rien comparé à tous les encouragements », confie avec espoir l’administratrice de la page « Assault Police ».

Malgré la loi de 2014 criminalisant le harcèlement sexuel, les militantes estiment que le chemin est encore long.

« Nous n’avons pas de corpus consacré aux violences contre les femmes (…) et le code pénal a été promulgué dans les années 1920 », regrette Me Said.

Depuis 2015, des ONG, dont Nazra et le CCD, réclament une réforme du code pénal et une loi unifiée.

Mme Hassan se réjouit elle que les violences sexuelles soient à l’ordre du jour mais reproche aux autorités d’appliquer une politique asymétrique selon l’origine sociale des plaignantes.

« Le message de l’Etat est : soyez des femmes respectables pour qu’on vous protège, selon sa propre définition patriarcale de la respectabilité. »

Depuis avril, une demi-douzaine d’influenceuses du réseau social TikTok ont été arrêtées pour atteinte aux bonnes mœurs. Et une adolescente de 17 ans a été inculpée après avoir publié une vidéo dans laquelle elle affirme avoir été victime de viol collectif.

Pour Me Said, dont l’organisation défend ces femmes, plusieurs sont « victimes de discrimination » parce qu’issues de milieux modestes.

« Ce gigantesque élan est dû au fait que (l’affaire Zaki) frappe l’élite (…) mais c’est un bon début », affirme l’administratrice de « Assault Police », espérant que les autorités ne fermeront pas sa page.

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