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Reportage

Face à la simultanéité des roquettes, les premiers secours ont du mal à suivre

Les 460 roquettes lancées depuis Gaza ont posé un défi non seulement au Dôme de fer, mais aussi aux urgentistes

Une femme israélienne blessée, évacuée de son appartement incendié après avoir été touché par une roquette tirée depuis la bande de Gaza, est escortée à l'hôpital sur une civière dans la ville d'Ashkelon, dans le sud d'Israël, le 12 novembre 2018. (Crédit : GIL COHEN-MAGEN / AFP)
Une femme israélienne blessée, évacuée de son appartement incendié après avoir été touché par une roquette tirée depuis la bande de Gaza, est escortée à l'hôpital sur une civière dans la ville d'Ashkelon, dans le sud d'Israël, le 12 novembre 2018. (Crédit : GIL COHEN-MAGEN / AFP)

Parfois, quand les roquettes tombaient, que les sirènes retentissaient et que son téléphone se mettait à sonner, Shimon Lugasi ne savait pas trop dans quelle direction il devait se ruer. Le premier intervenant et chef de la branche régionale d’Ashkelon de l’organisation de secours United Hatzalah, a participé ou envoyé des volontaires pour intervenir lors des quelque 70 incidents causés par les roquettes tirées depuis Gaza pendant 48 heures en début de semaine, mais les appels se succédaient trop rapidement pour lui permettre de reprendre son souffle.

Les groupes terroristes de la bande de Gaza ont fait pleuvoir des roquettes simultanément pour tenter apparemment de saturer le système de défense Dôme de fer. La tactique semble avoir réussi à plusieurs reprises, notamment lors d’une attaque contre la ville d’Ashkelon qui a fait un mort et 13 blessés.

Les groupes terroristes palestiniens dans la bande de Gaza ont tiré environ deux fois plus de roquettes et d’obus de mortier sur des communautés du sud d’Israël lundi et mardi que le jour même où les combats ont été les plus violents pendant la guerre de Gaza en 2014.

Les premiers secours d’urgence et la police essaient de déterminer comment réagir à un grand nombre de sinistres simultanés.

« Parfois, nous avons quatre cas à la fois, et nous ne savons même pas où aller [en premier] », explique Lugasi, qui supervise 27 volontaires pour United Hatzalah dans la région d’Ashkelon, qui comprend la ville d’Ashkelon et 28 autres localités des environs.

« Faut-il se rendre à l’incident le plus proche ? Celui qui a fait le plus de blessés ? »

Des responsables évaluent les dégâts causés à une maison après qu’elle a été frappée par une roquette tirée par des terroristes palestiniens depuis la bande de Gaza, dans la ville d’Ashkelon, au sud d’Israël, le 13 novembre 2018. (AP Photo/Ariel Schalit)

Le Magen David Adom (MDA) et United Hatzalah emploient tous deux des coordinateurs supplémentaires pour aider à gérer un flux efficace de volontaires en cas de situation à grande échelle, comme les attaques à la roquette dans le sud. Le porte-parole du Magen David Adom, Zaki Heller, a déclaré que des douzaines de secouristes du MDA des quatre coins du pays se sont portés volontaires pour venir dans le Sud et prendre des gardes supplémentaires pour remplacer le personnel et les bénévoles locaux.

Chaque fois qu’une roquette entre en contact avec le sol ou un bâtiment, les premières personnes sur les lieux sont l’unité de déminage de la police israélienne, pour s’assurer qu’il n’y a pas de pièces d’artillerie qui n’auraient pas explosé et que le site est sûr pour le personnel des urgences.

La police et le Commandement du Front intérieur donnent le feu vert aux secouristes pour qu’ils accèdent aux sites et vérifient si des personnes sont blessées. Mais parfois, d’autres sirènes se déclenchent alors que les secouristes répondent déjà aux urgences.

« C’était vraiment dangereux de prodiguer des soins aux gens et il y avait aussi des sirènes qui retentissaient et on ne savait pas trop quoi faire », confie Lugasi, qui travaille depuis 32 ans comme secouriste et premier intervenant.

« Le pire, c’est cette incertitude, on ne savait pas quand ça allait s’arrêter ou recommencer. C’était vraiment difficile. »

Shimon Lugasi au centre des bénévoles de United Hatzolah à Ashkelon, le 13 novembre 2018. (Luke Tress/Times of Israel)

Les équipes de secours peuvent intervenir sur une dizaine d’événements liés à une seule roquette, explique M. Heller. Par exemple, après l’impact d’une roquette sur un immeuble d’habitation à Ashkelon, les secouristes sont intervenus dans cinq incidents survenus dans le même quartier à l’extérieur du bâtiment touché, notamment des blessés par des éclats d’obus ou des éclats de verre, des gens qui se sont blessés en tombant alors qu’ils se précipitaient vers les abris et une femme enceinte qui a commencé à accoucher prématurément en raison du stress causé par l’explosion survenue à proximité.

A LIRE : L’ampleur d’un éclat d’obus : une petite histoire qui n’a pas fait les Unes

Le Magen David Adom a traité 65 personnes pendant les tirs de roquettes contre le sud cette semaine, dont un mort, trois personnes grièvement blessées et 30 personnes légèrement blessées, allant des éclats d’obus à l’inhalation de fumée, a déclaré Heller. Les secouristes ont également pris en charge 31 personnes en état de choc.

« Nous n’intervenons pas uniquement à l’endroit où les engins sont tombés », précise M. Heller. « Il peut y avoir des gens en état de choc ou blessés dans toute la ville. »

« Dans le cas de blessures physiques, ils se rétablissent après un ou plusieurs mois », ajoute M. Heller. « Mais en cas de traumatisme psychologique, cela peut les accompagner toute leur vie. »

Les forces de sécurité et les pompiers israéliens convergent vers un bus incendié après avoir été touché par une roquette tirée depuis l’enclave palestinienne, à la frontière entre Israël et Gaza, près du kibboutz de Kfar Aza, le 12 novembre 2018. (Menahem KAHANA / AFP)

Lugasi a également indiqué qu’il a eu affaire à de nombreuses personnes en état de choc à Ashkelon. « Dans au moins trois cas [lundi], nous avons vu des gens en état de choc total, pleurant tout seuls », a-t-il déclaré.

M. Lugasi a expliqué que lorsque les premiers intervenants repèrent une personne en état de choc psychologique, ils la traitent exactement comme si elle avait été blessée physiquement, orientant le patient vers des services spécialisés.

Le rôle des premiers intervenants est d’examiner la situation et de prodiguer les premiers soins et les évacuations. Ils essaient d’arriver les premiers sur les lieux et assurent un soutien jusqu’à ce que les services spécialisés puissent prendre le relais, que ce soit une ambulance pour amener une personne à l’hôpital ou des travailleurs sociaux d’urgence qui sont formés pour traiter sur place les victimes en état de choc.

Pendant qu’un premier intervenant attend l’arrivée d’un professionnel, il essaye de parler aux victimes pour faire en sorte qu’elles reprennent leurs esprits en leur posant des questions précises avec des réponses simples, explique Lugasi. Cela aide la personne en état de choc à sortir de son traumatisme mental et à commencer à penser à autre chose en formulant sa réponse.

« Nous leur montrons qu’ils ne sont pas seuls, nous essayons de voir s’ils peuvent se concentrer sur quelque chose en particulier », explique Lugasi. « On leur pose des questions comme : ‘Depuis combien de temps êtes-vous ici ? Où est votre voiture ? Voulez-vous aller quelque part ?' »

United Hatzalah dispose également d’une unité distincte de volontaires de soutien psychotraumatique d’urgence appelée Hoshen, qui opère au niveau national et répond aux attaques terroristes et à d’autres événements où leurs services pourraient être nécessaires, y compris les accidents ou les attaques à la roquette.

Des volontaires de United Hatzalah formés au soutien psycho-social aux victimes de traumatismes viennent en aide aux témoins le 8 janvier 2017, à la suite d’une attaque au camion-bélier à Jérusalem. (Melanie Lidman/Times of Israel)

« Il est important de se rendre compte que lorsque l’on apprend aux informations que 10 personnes ont été traitées pour un état de choc, cela ne veut rien dire », a déclaré Lugasi. « Ça peut vraiment affecter leur vie, leur travail, leur capacité à fonctionner. »

Les premiers intervenants tentent également de vérifier si le choc psychologique commence à manifester des symptômes physiques, notamment une hyperventilation ou un évanouissement, qui pourraient nécessiter une assistance médicale immédiate.

M. Lugasi a ajouté que l’autre défi auquel sont confrontés les secouristes est d’entendre la sirène et de laisser leurs familles dans les abris anti-aériens et les zones protégées.

« Quand la sirène retentit, nous courons jusqu’à l’abri anti-aérien, puis nous attendons d’entendre le ‘boum’ qui signifie soit qu’une roquette est tombée ou qu’une explosion est survenue (le Dôme de fer interceptant la roquette), » a déclaré Lugasi. « Nous attendons de savoir où se situait le point de chute, puis nous attendons que la hotline de l’United Hatzalah nous dise où aller. »

Shimon Lugasi et son épouse Jackline chez eux à Ashkelon, 13 novembre 2018. (Luke Tress/Times of Israel)

Lugasi explique que pour la plupart des gens, le son de la sirène signifie qu’ils courent se mettre à couvert.

Mais « quand j’entends une sirène, je sors pour m’occuper des gens », dit-il. Cela peut parfois signifier quitter l’abri immédiatement après la sirène, même si ses enfants et petits-enfants sont secoués et terrifiés.

« Le plus dur, c’est quand nous essayons de calmer tous les enfants, et que  nous sommes nous aussi très choqués et effrayés, mais nous devons montrer aux enfants que nous allons bien et que nous sommes forts », explique Jackline Lugasi, l’épouse de Shimon, qui est aussi institutrice et qui doit parfois aider 40 enfants dont elle s’occupe à entrer dans un abri anti-aérien.

« On dit aux enfants, ok, c’était une sirène, on va s’asseoir et lire les tehillim [psaumes]. Vous devriez entendre les enfants crier : « Maître de l’Univers, protège-nous, sauve-nous !' »

« Nos équipes ont des familles et des enfants dans les abris anti-aériens, et ils les quittent pour s’occuper d’autres personnes », a ajouté Heller. « Il peut s’agir d’une maman qui laisse ses enfants pour monter dans l’ambulance et intervenir dans une situation. Quand il y a une sirène, les secouristes sortent. »

Lugasi dit que souvent, après des événements difficiles, les volontaires de United Hatzalah ne rentrent pas directement chez eux.

Au lieu de cela, ils se rassemblent à l’extérieur de leur QG des bénévoles, se détendant sur le trottoir en béton devant le supermarché Karl Berg dans une zone industrielle d’Ashkelon.

Ils fument des cigarettes et parlent de ce qu’ils ont vu, racontent même des blagues tout en revivant l’expérience, et essaient de baisser leur niveau d’adrénaline pour qu’ils puissent reprendre leur vie en main. Se défouler avant de rentrer chez eux signifie qu’ils ne ramènent pas le traumatisme de l’intervention d’urgence à leur famille, a dit Lugasi.

Quand Lugasi ne fait pas de bénévolat avec United Hatzalah, il devient « The Singing Rabbi », un chanteur qui anime mariages, bar mitzvah, et cérémonies de nomination pour les bébés filles. Il troque sa veste orange fluo pour une tunique blanche traditionnelle et pense qu’il a marié des milliers de couples au cours des dernières décennies. « Parfois ce n’est pas une transition facile du traumatisme aux smachot [réjouissances] », dit-il.

M. Lugasi dit être conscient que les secouristes, qui doivent faire face au double stress de l’urgence tout en s’inquiétant pour leur famille, ont également besoin de soutien psychologique. « Nous voyons des choses terribles », dit-il. « Je ne peux même pas vous dire ce que j’ai vu ces deux derniers jours… Nous tous, les secouristes, avons aussi besoin de soutien psychologique. »

Judah Ari Gross a contribué à cet article.

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