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Analyse

Face à l’Iran, les Émirats arabes unis s’efforcent de ne pas favoriser l’escalade

Malgré la frappe meurtrière contre un champ pétrolier par un groupe mandataire et un message violent des Houthis au Yémen, Abou Dhabi a choisi de ne pas blâmer Téhéran

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Capture d'écran d'une vidéo qui montrerait un incendie après une attaque au drone à Abu Dhabi (la vidéo n'a pas pu être vérifiée de manière indépendante), le 17 janvier 2022. (Capture d'écran)
Capture d'écran d'une vidéo qui montrerait un incendie après une attaque au drone à Abu Dhabi (la vidéo n'a pas pu être vérifiée de manière indépendante), le 17 janvier 2022. (Capture d'écran)

La réticence de la part de cet État du Golfe à blâmer directement Téhéran pour l’attaque meurtrière au drone qui a pris pour cible, lundi, des structures pétrolières d’Abou Dhabi met à nu les vulnérabilités émiraties face à l’Iran et face à ses groupes mandataires.

La cause immédiate de l’attaque qui a été revendiquée par les rebelles Houthis au Yémen n’est pas un mystère.

La guerre civile au Yémen a connu une escalade, ces deux dernières semaines, avec l’offensive majeure de la coalition dirigée par les Saoudiens visant à capturer des provinces stratégiques dans le centre du pays. Les milices des Brigades des géants, appuyées par les Émirats, ont joué un rôle central lors de la capture du gouvernorat de Shabwa, riche en pétrole.

Depuis qu’ils ont révélé leurs capacités en matière de drone, les Houthis ont concentré leurs agressions sur les Saoudiens, et non sur les EAU. Toutefois, ils ont toujours pris soin de mettre en garde les Émiratis contre une éventuelle escalade.

« Prendre pour cible les EAU, cela dépend de la situation militaire sur le front occidental », avait commenté en 2019 un journaliste allié aux Houthis. « Il y a une sorte d’accord conclu avec Abou Dhabi de ne pas laisser s’envenimer la situation dans l’Ouest du Yémen par le biais des forces alliées des Émirats. Les Houthis optant, le cas échéant, pour une réponse forte, et étant susceptibles de s’en prendre aux ports et aux aéroports d’Abou Dhabi ».

Les Houthis ont clairement le sentiment que les accords conclus avec les Émiratis ont été violés, même après la saisie d’un navire battant pavillon des EAU en mer Rouge – où il se trouve toujours à l’heure actuelle.

Même si les Émirats arabes unis avaient annoncé qu’ils retireraient leurs forces militaires du Yémen au mois de février 2020, ils soutiennent encore par procuration des centaines de milliers de combattants dans la guerre civile. Ils contrôlent aussi des îles stratégiques au Yémen et y construisent des ports et des aérodromes.

De surcroît, Abou Dhabi s’implique de manière croissante dans la politique intérieure au Yémen.

Des partisans yéménites du mouvement chiite terroriste des Houthis pro-Iran participent à une cérémonie commémorant le septième anniversaire de la prise de contrôle par les Houthis de la capitale Sanaa, le 21 septembre 2021 (Crédit : MOHAMMED HUWAIS / AFP)

« Le moment choisi n’est pas une surprise, finalement, parce que tout va vers l’escalade », commente Moran Zaga, expert de la région du Golfe au sein du Mitvim — Institut israélien de politique étrangère régionale.

« C’est clairement un message transmis par le Yémen aux Émirats sur le coût d’une escalade dans le pays », déclare Katherine Zimmerman, membre de l’American Enterprise Institute.

Et pourtant, ajoute-t-elle, n’appréhender ces agressions qu’à travers le prisme unique du conflit au Yémen ne permet pas de véritablement comprendre ce qui se joue sur le terrain. « Tout cela provient de l’alignement croissant entre les Houthis, l’Iran et son axe de résistance, ainsi que des menaces croissantes que font planer les Houthis sur les autres acteurs régionaux, et notamment sur Israël ».

Les relations tissées entre les Houthis et l’Iran sont différentes de celles que la république islamique entretient avec d’autres groupes mandataires dans la mesure où ces derniers se considèrent comme des partenaires du régime de Téhéran. Mais les intérêts des Houthis se rapprochent de plus en plus de l’Iran, indique Zimmerman, et ils ont adopté le narratif iranien d’une influence pernicieuse de l’Occident dans la région.

Photo d’illustration : Les débris d’un drone iranien de type Qasef-1 qui aurait été lancé par les rebelles Houthis du Yémen vers l’Arabie saoudite, selon l’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, qui s’est exprimée pendant une conférence de presse sur la base conjointe Anacostia-Bolling à Washington, le 14 décembre 2017. (Crédit : AP Photo/Cliff Owen)

De plus, le soutien apporté par la république islamique aux Houthis va bien au-delà d’un soutien militaire. Téhéran leur fournit de l’argent, des formations médias et une couverture diplomatique.

Le rôle de Téhéran

La majorité des analystes pensent que même si les attaques ont été dirigées par les Houthis, Téhéran a été, d’une manière ou d’une autre, impliqué dans ces agressions.

« Je pense qu’ils ont dû, pour le moins, informer l’Iran, obtenir une forme d’approbation », estime Yoel Guzansky, membre éminent à l’Institut d’études de sécurité nationale à Tel Aviv. « Mais l’initiative prise ici, le déclencheur, la motivation sont yéménites. »

Néanmoins, l’Iran pourrait bien être plus impliquée que ce que présument la majorité des observateurs. Peu après l’attaque, une délégation houthie a rencontré le président iranien, Ebrahim Raissi, à Téhéran. Elle s’était entretenue à Oman avec le ministre des Affaires étrangères de la république islamique, quelques jours auparavant, pour évoquer les combats au Yémen.

De plus, les Houthis ont revendiqué des attaques commises dans le passé qui, pour un grand nombre d’analystes, avaient été commises par Téhéran. Il y avait eu l’attaque contre l’usine Aramco à Abqaiq au mois de septembre 2019 qui avait été revendiquée par les Houthis – « et une commission des Nations unies avait ultérieurement fait part de son désaccord », note Ahmed Nagi, chercheur au Carnegie Middle East Center.

Lors d’un voyage organisé par le ministère saoudien de l’Information, des ouvriers ont réparé les dégâts dans le séparateur d’huile d’Aramco à l’usine de traitement après l’attaque du 14 septembre à Abqaiq, près de Dammam dans la province orientale du Royaume, le 20 septembre 2019. (AP Photo/Amr Nabil)

« Il est difficile d’imaginer qu’une attaque de ce niveau ait pu être commise seul, à cette distance », précise Zaga. « C’est un groupe de guérilleros très primitif ».

La frappe contre Abou Dhabi survient sur fond de négociations entre l’Iran et l’Arabie saoudite et alors que la république islamique est lancée dans des pourparlers, à Vienne, sur sa réintégration dans l’accord sur le nucléaire qui avait été signé en 2015.

« C’est une démonstration de force », estime Guzanky. « C’est très exactement ce qu’ils sont en train de faire. En surface, ils entretiennent de bons liens avec les Émiratis et tout semble bien se passer, mais ils ont une certaine influence sur tout le monde. Il y a vraiment des forces au Yémen et ailleurs – comme en Irak – qui se sont mises au service des intérêts iraniens. »

« C’est la méthode iranienne. Nous sommes bons amis à la surface mais sous les apparences, prenez garde ».

Une réponse prudente

Les Émiratis semblent faire très attention à ce que leur réponse n’entraîne pas d’escalade. Les responsables, à Abou Dhabi, ont ainsi évité de mentionner l’Iran dans leurs déclarations, suite à l’attaque.

Par dessus tout le reste, les Émirats veulent maintenir la stabilité régionale de manière à pouvoir continuer à faire leur transition vers une économie coupée du pétrole et du gaz. Ils ne veulent pas mettre un terme à leurs pourparlers avec l’Iran, qu’ils considèrent comme un acteur déterminant pour préserver un climat d’apaisement dans la région.

De surcroît, l’Expo 2020 est actuellement en cours à Dubaï – une priorité majeure pour les EAU dans leur transition vers une économie du futur.

Cette réponse pleine d’appréhension est aussi un signe de la faiblesse des Émirats face aux menaces iraniennes. En plus des menaces posées sur ses navires, Abou Dhabi doit dorénavant affronter les menaces aériennes venant de l’Ouest.

La cérémonie d’ouverture de Dubai Expo, le 30 septembre 2021. (Crédit : Giuseppe Cacace/AFP)

Cela avait été la même chose après les attaques contre des pétroliers qui se trouvaient dans les eaux émiraties, au mois de mai 2019. Dans les mois qui avaient suivi, les EAU avaient annoncé qu’ils quittaient le Yémen, ils avaient envoyé une délégation en Iran et avaient refusé de blâmer Téhéran – alors même que leurs alliés saoudiens pointaient un doigt accusateur en direction de la république islamique.

« Ils ne veulent pas opérer seul parce que toutes les armes sont pointées sur eux », explique Zaga.

Les Émiratis, à la place, tentent de rassembler une coalition internationale à même de riposter au Yémen. Après les frappes, le site du ministère des Affaires étrangères des EAU s’était concentré sur les condamnations de l’attaque émanant des responsables régionaux.

Peu après l’attaque au drone, la coalition a lancé de nouvelles frappes « ciblant des camps et des quartiers-généraux houthis » à Sanaa, a écrit sur Twitter la chaîne publique saoudienne Al-Ekhbariya TV.

Une réponse américaine ferme encouragerait et enhardirait les Émiratis – mais une telle réaction est improbable. L’administration Biden est déterminée à trouver un accord avec l’Iran à Vienne et elle sépare la question du nucléaire et celle du soutien apporté par Téhéran à des groupes armés, comme c’est le cas des Houthis.

Le moment de soutenir

Même si l’attaque de lundi n’implique pas directement Israël, les responsables devraient y accorder une grande attention. La portée et la précision des roquettes et des drones des Houthis ne cessent de s’améliorer et ils ont aujourd’hui la capacité de frapper à une toujours plus grande proximité de l’État juif. Même s’ils ne peuvent pas atteindre encore le territoire, les Houthis sont en mesure de perturber le trafic maritime israélien en mer Rouge ou dans le golfe d’Aden.

A une échelle plus large, les Houthis entrent parfaitement dans le cadre des plans régionaux ourdis par la république islamique contre Israël, en menaçant le pays depuis de nouveaux territoires.

Le Premier ministre Naftali Bennett (à gauche) rencontre le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed bin Zayed Al Nahyan dans le palais d’Abu Dhabi de ce dernier, le 13 décembre 2021. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Avec son immense expérience en défense antimissile et en drones, Israël a beaucoup à offrir à ses nouveaux partenaires émiratis.

Mardi, le Premier ministre Naftali Bennett « a ordonné à l’establishment israélien de la sécurité de fournir à leurs homologues, aux EAU, toute l’aide » susceptible d’aider les EAU à se protéger lors de futures agressions.

« Israël est aux côtés des Émirats arabes unis », a-t-il écrit dans une lettre adressée à Bin Zayed. « J’apporte tout mon soutien au prince Mohammed bin Zayed. Le monde doit se dresser contre le terrorisme. »

Même si l’aide offerte est refusée, le geste ne pourra pas ne pas être remarqué.

« Nous pouvons gagner beaucoup pour nos relations en les soutenant au moment où ils en ont besoin », souligne Guzansky.

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