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Face au passé nazi, l’Alsace commence à « sortir du malaise »

Mais dans cette région frontalière, l'annexion hitlérienne est un sujet douloureux, dont certains aspects ont longtemps été tus

Sur cette photo d'archives prise le 16 avril 2015, une vue générale de l'entrée du seul camp de la mort nazi sur le sol français, le camp de concentration du Struthof de la Seconde Guerre mondiale, à Natzwiller, dans l'est de la France. (Crédit : Patrick Hertzog/AFP)
Sur cette photo d'archives prise le 16 avril 2015, une vue générale de l'entrée du seul camp de la mort nazi sur le sol français, le camp de concentration du Struthof de la Seconde Guerre mondiale, à Natzwiller, dans l'est de la France. (Crédit : Patrick Hertzog/AFP)

« On sort du malaise » : plus de 80 ans après son annexion de fait par le IIIe Reich, la région française d’Alsace, frontalière avec l’Allemagne, regarde en face son douloureux passé sous la botte hitlérienne, alors que se multiplient expositions, livres et conférences sur un sujet qui demeure « sensible ».

« Il y a une prise de conscience et une volonté de prendre en charge ce passé qu’on voulait ignorer », analyse le sociologue Freddy Raphaël, spécialiste du judaïsme alsacien.

Le sujet reste « sensible » mais « on est en train de sortir du malaise », abonde Catherine Maurer, enseignante d’histoire contemporaine à l’Université de Strasbourg, la capitale alsacienne.

Dès les années 70, des chercheurs s’étaient penchés sur l’histoire de l’annexion de l’Alsace-Moselle (1940-1944). À la différence du reste de la France occupée, la région a été annexée par le Reich qui considérait le territoire et ses habitants comme allemands.

Plusieurs ouvrages ont ainsi été consacrés au Struthof (unique camp de concentration nazi en France, installé par les nazis en 1941 non loin de Strasbourg), ou au drame des incorporés de force, les 130 000 « malgré-nous » versés dans l’armée allemande.

Mais dans cette région frontalière où l’on a changé quatre fois de nationalité entre 1871 et 1945, l’annexion hitlérienne est un sujet douloureux, dont certains aspects ont longtemps été tus.

L’ancien camp de concentration du Struthof. (Crédit : Colin W/CC.BY SA 3.0/WikiCommons)

« Germanité »

« Il y a une part de non-dit qui naît après guerre », « on ne souhaite plus parler vraiment de cette période », explique Jérôme Schweitzer, conservateur à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNUS), où il a monté avec Mme Maurer l’exposition « Face au nazisme. Le cas alsacien » à l’occasion des 80 ans de l’incorporation de force (1942).

Parmi les thèmes explorés jusqu’au 15 janvier : la propagande sur la « germanité » de l’Alsace, la « culture au service de l’idéologie » ou encore la résistance alsacienne au nazisme. L’épineuse question des « ralliés », ces Alsaciens qui ont épousé, par conviction, la doctrine national-socialiste, est également abordée.

De nombreux documents d’époque sont exposés, comme des affiches de propagande, ainsi qu’un plan de Strasbourg aux noms nazifiés, à l’image de l’actuelle place Broglie, alors baptisée « place Adolf-Hitler ».

« Il n’y a sans doute jamais eu » dans la région « d’exposition de cette ampleur sur le sujet », estime Mme Maurer.

Elle coïncide avec une actualité dense autour de l’annexion, alors qu’on dénombre actuellement pas moins de six expositions sur le sujet en Alsace.

Il y a quelques jours, une soixantaine d’universitaires et d’amateurs éclairés, menés par le professeur de droit Jean-Laurent Vonau (auteur de L’Alsace annexée), ont écrit aux parlementaires d’Alsace pour réclamer que l’annexion de l’Alsace-Moselle de 1940 soit inscrite dans les livres d’histoire du secondaire, tout comme l’incorporation de force.

En mai, le rapport de l’Université de Strasbourg sur la faculté de médecine de la Reichsuniversität nazie avait déjà fait grand bruit en passant au crible les « crimes médicaux de guerre » commis en son sein, notamment des « expérimentations humaines ».

Auparavant, les livres de deux pasteurs (La demeure du silence, de Gérard Janus et Ces protestants alsaciens qui ont acclamé Hitler, de Michel Weckel), pointant les compromissions d’une partie du monde protestant local avec le nazisme, avaient suscité des remous.

La stèle de 1,6 tonne commémorant le site de l’ancienne synagogue de Strasbourg, détruite par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale, après avoir été vandalisée pendant la nuit du 2 mars 2019 à Strasbourg, en France. (Crédit : FREDERICK FLORIN / AFP)

« Victimaire »

L’an passé, un ouvrage avait levé le voile sur les affinités d’extrême-droite et les fonctions sous Vichy de Pierre Pflimlin, ex-maire de Strasbourg et figure de la IVe République (La face cachée de Pierre Pflimlin, par Claude Mislin).

« Nous sommes à un moment où des choses surgissent », constate Michel Weckel. L’Alsace a « souffert du joug nazi » mais a eu « un peu tendance à se positionner de manière victimaire », estime le pasteur, qui appelle à ne pas occulter les pans « plus sombres ».

Des aspects que Freddy Raphaël, aujourd’hui âgé de 86 ans, a cherché à pointer il y a quelques dizaines d’années avec un « groupe informel » d’historiens et de sociologues. « La nuit, je recevais des appels anonymes pour me dire ‘les fours sont encore chauds’ ou me traiter de ‘Nestbeschmutzer’ (littéralement en allemand : ‘celui qui salit le nid’) », se souvient-il.

Depuis, le temps a passé, autorisant un rapport moins passionnel, « plus ouvert » à cette période, estime Mme Maurer. L’ouverture fin 2015 des archives de Vichy a aussi offert aux chercheurs de nouvelles perspectives, insiste-t-elle.

« L’histoire de l’Alsace a longtemps fait partie d’une sorte de déni », relève Jérôme Schweitzer, et des champs de recherche « restent inexplorés ». Sur cette période, son histoire « n’est pas encore écrite ».

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