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Face au regain d’antisémitisme en Europe, les gouvernements peinent à réagir

Depuis les massacres barbares du Hamas du 7 octobre, les actes antisémites sur le Vieux continent ont été multipliés par 10

Des manifestants arborent des drapeaux israéliens lors d'un rassemblement de solidarité avec Israël à Berlin, le 22 octobre 2023. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)
Des manifestants arborent des drapeaux israéliens lors d'un rassemblement de solidarité avec Israël à Berlin, le 22 octobre 2023. (Crédit : John MACDOUGALL / AFP)

JTA — Dans les synagogues, les écoles et les rues d’Europe, les Juifs disent à peu près tous la même chose : leur monde a changé depuis le 7 octobre – et pas seulement parce que les attaques du Hamas, dans le sud d’Israël, ont fait le plus grand nombre de victimes civiles juives en une seule journée depuis la Shoah. Dans toute l’Europe, le nombre d’incidents antisémites alimente la peur et en amène certains à dissimuler leur identité juive.

Ces dernières décennies, les gouvernements européens ont mis un point d’honneur à protéger les Juifs de leur pays de l’antisémitisme. Les fruits de ces efforts sont visibles dans le renforcement de la sécurité des institutions juives sur le continent comme dans les déclarations publiques répétées des dirigeants occidentaux pour dénoncer et condamner la haine des Juifs.

Mais il y a quelque chose de nouveau : un certain flou, au sein des gouvernements et des services de police européens, à propos du distinguo à opérer entre la colère contre Israël et l’antisémitisme, entre le droit de manifester lors de rassemblements pro-palestiniens et les discours de haine, passibles de peines criminelles. Le débat a été ponctué lundi par le limogeage de la ministre britannique de l’Intérieur, Suella Braverman, qui avait tenu des propos controversés sur les manifestants pro-palestiniens la semaine passée.

Plus d’un mois après le bain de sang provoqué par l’attaque du Hamas contre des villes israéliennes – au cours de laquelle quelque 1 200 personnes ont été massacrées et 240 autres prises en otage – suivi du bombardement et du siège de la bande de Gaza par Israël, l’antisémitisme reprend de la vigueur loin du conflit.

La France a enregistré plus de 1 500 actes antisémites depuis le 7 octobre, dépassant en quelques semaines le nombre enregistré au cours de l’année écoulée, selon le ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le Community Security Trust (CST), organisation de suivi de l’antisémitisme en Grande-Bretagne, a signalé 1 205 incidents au cours de cette même période – soit le bilan le plus élevé sur une période de 35 jours depuis le début de son activité, en 1984. Et en Allemagne, l’agence fédérale RIAS parle de 202 incidents antisémites enregistrés entre le 7 et le 15 octobre, soit une hausse de 240 % par rapport à la même semaine l’an dernier.

L’écrivain, artiste et militant des droits de l’homme français d’origine polonaise Marek Halter (4eD) et des représentants politiques défilent sous une banderole intitulée « Nous marchons contre l’antisémitisme », à Paris, le 12 novembre 2023. (Crédit : Geoffroy Van der Hasselt / AFP)

Les incidents sont de tous ordres : agressions, menaces contre les Juifs et les entreprises juives, dommages aux biens juifs, courriers haineux et agression en ligne.

Le 4 novembre à Lyon, une femme juive a été poignardée à l’estomac à son domicile, tandis qu’une croix gammée a été retrouvée taguée sur sa porte. Les procureurs français ont par ailleurs ouvert une enquête sur une vidéo virale montrant un groupe de mineurs en train de scander dans un wagon en marche du métro parisien : « Fuck les Juifs et fuck ta mère, vive la Palestine, nous sommes nazis et fiers de l’être ».

A Berlin, la police enquête sur le cas de deux cocktails Molotov lancés sur la synagogue Kahal Adass Jisroel, ainsi que sur plusieurs étoiles de David taguées sur des immeubles d’habitation. Le 27 octobre, en couverture du magazine allemand Der Spiegel, l’un des magazines d’information les plus diffusés en Europe, on pouvait lire « Wir Haben Angst » (« Nous avons peur »). L’un des quatre Juifs allemands photographiés sur la couverture est Ivar Buterfas-Frankenthal, survivant de la Shoah âgé de 90 ans.

Marina Chernivsky est la fondatrice et directrice de l’OFEK, organisme berlinois spécialisé dans les violences et discriminations antisémites. L’OFEK peine à gérer les demandes de soutien psychologique, multipliés par 12 depuis le 7 octobre, explique-t-elle à la Jewish Telegraphic Agency. En seulement trois semaines, l’OFEK a reçu 390 demandes. Son précédent record était de 370, mais pour une année entière.

« C’est incroyable », s’étonne Chernivsky. « Ce n’est qu’un pâle indicateur de la situation, car cela peut coûter à certains de décider d’appeler une institution, de raconter son histoire et demander de l’aide. Ce n’est pas facile et beaucoup ne le font pas ».

Des policiers allemands montant la garde devant le complexe de bâtiments de la communauté Kahal Adass Jisroel après qu’il a été attaqué par deux engins incendiaires, dans le centre de Berlin, en Allemagne, le 18 octobre 2023. (Crédit : Markus Schreiber/AP Photo)

La police de Londres fait état de 657 incidents antisémites et 230 incidents islamophobes entre le 1er octobre et le 1er novembre, soit une très forte hausse dans les deux cas. Le 2 novembre, le personnel de la London’s Wiener Holocaust Library – la plus ancienne bibliothèque doublée d’un centre de recherche sur la Shoah au monde – a trouvé des graffitis sur lesquels on pouvait lire « Gaza » sur le panneau du bâtiment.

Dans la capitale italienne, quatre Stolpersteine, ces plaques commémoratives de la Shoah en laiton ont été noircies à la torche et à la bombe de peinture, la semaine dernière. Les blocs, appelés « pietre d’inciampo » ou « pierres d’achoppement » à Rome, sont incrustés sur le trottoir devant les immeubles où les Juifs de la ville, alors occupée par les nazis, ont été rassemblés avant d’être envoyés à Auschwitz, en 1944. Ils indiquent les noms des Juifs qui y ont vécu ainsi que leur date de naissance, déportation et assassinat.

Les autorités de Milan enquêtent pour leur part sur des dizaines d’incidents antisémites, notamment des menaces de mort taguées dans un hôpital, une boulangerie ou une boîte de nuit. Lors d’un récent rassemblement à Milan, des manifestants ont scandé : « Ouvrez les frontières pour que nous puissions tuer les sionistes ».

L’Espagne et le Portugal ont également connu leur lot de graffitis sur les synagogues. À Melilla, enclave espagnole de la côte nord-africaine, des manifestants se sont rassemblés devant une synagogue et ont brûlé un drapeau israélien.

La synagogue Kadoorie Mekor Haïm vandalisée par des graffitis liés à la guerre Israël-Hamas, à Porto, au Portugal, le 11 octobre 2023. (Crédit : CIP via JTA)

Aux Pays-Bas, le nombre d’incidents antisémites signalés à un organisme de surveillance juif néerlandais de premier plan est en hausse de 818 % par rapport à la moyenne mensuelle des trois dernières années. Ce chiffre ne comprend que les incidents interpersonnels, tels que les menaces, violences verbales et physiques et messages directs, à l’exclusion des déclarations antisémites générales sur les réseaux sociaux.

« Nous voyons beaucoup d’incidents dans les écoles, où des enfants juifs ou israéliens sont attaqués à cause de ce qui se passe en Israël et à Gaza », explique à la JTA Naomi Mestrum, directrice du CIDI. « Un enfant a été menacé avec un couteau et frappé avec une bouteille, alors que d’autres enfants juraient : ‘kankerjood’ – en néerlandais, cela signifie ‘cancer juif’. »

Selon sa rédactrice en chef Esther Voet, l’hebdomadaire The Dutch Jewish Weekly a changé d’emballage et abandonné le traditionnel plastique transparent pour une enveloppe blanche anonyme, après le 7 octobre, les abonnés craignant que leurs voisins découvrent qu’ils sont juifs. Cette demande est emblématique de la peur qui gagne les Juifs, qui prennent des mesures pour cacher leur identité en Europe, qu’il s’agisse de retirer ou camoufler leur mezouza, d’enlever leur kippa en public ou d’éviter de parler hébreu dans la rue. Un réfugié juif syrien aux Pays-Bas a déclaré à la JTA qu’il ne dormait plus dans son appartement depuis que sa fenêtre avait été taguée avec une croix gammée.

Ceres, les flambées d’antisémitisme ne sont pas rares en Europe dès qu’il y a des combats en Israël ou dans les territoires palestiniens mais les groupes de suivi en France, Grande-Bretagne, Allemagne ou aux Pays-Bas sont unanimes pour dire que les Juifs européens vivent dans un nouveau monde.

« Nous n’avions jamais vu cela auparavant, que ce soit cette augmentation du nombre d’incidents ou encore ces types d’incidents menaçants », confie Hans Wallage, chercheur et conseiller politique du CIDI, à la JTA. « La communauté juive me dit la même chose, à savoir qu’ils n’ont jamais vécu cela auparavant, qu’ils ont très peur et craignent pour l’avenir. »

Le débat sur la liberté d’expression

Face à ce regain, les gouvernements européens sont divisés sur la manière de réprimer l’antisémitisme sans pour autant entraver la liberté d’expression.

En France, Gérald Darmanin a tenté d’imposer une interdiction générale des manifestations pro-palestiniennes, les déclarant « susceptibles de troubler l’ordre public ». Vincent Brengarth, avocat du Comité d’action pour la Palestine, a qualifié cette ordonnance d’ « attaque grave à la liberté d’expression ». L’interdiction a depuis été annulée par la plus haute juridiction administrative française, bien que les autorités locales puissent toujours interdire les manifestations au cas par cas.

La police métropolitaine de Londres n’a pas caché sa difficulté à déterminer quels chants de protestation étaient légaux et lesquels pourraient inciter à la violence. Dans un bulletin du 20 octobre, elle a évoqué le cas du chant « Du fleuve à la mer, la Palestine sera libre ». Ce slogan appelle au remplacement d’Israël par une entité palestinienne qui se serait débarrassée des Juifs et les Israéliens entre le Jourdain et la mer Méditerranée.

Des manifestants brandissent des panneaux et des drapeaux palestiniens pendant le « London Rally For Palestine » à Trafalgar Square, dans le centre de Londres, le 4 novembre 2023. (Crédit : JUSTIN TALLIS / AFP)

« Nous pourrions certes envisager des scénarios où le fait de scander ces mots pourrait être illégal, comme devant une synagogue ou une école juive, ou directement devant une personne ou un groupe juif dans le but d’intimider, mais il est probable que son utilisation dans un cadre de manifestation plus large… ne constitue pas une infraction et ne donnera pas lieu à interpellation », a déclaré la police métropolitaine.

Le gouvernement britannique est, lui, divisé. Avant un rassemblement pro-palestinien massif à Londres, samedi, Suella Braverman a écrit une tribune qualifiant les manifestants de « manifestants de la haine » et accusant la police d’indulgence à leurs égards. Dans une lettre adressée à des officiers supérieurs de la police, le mois dernier, l’ex-ministre de l’Intérieur avait fait valoir que le fait d’agiter un drapeau palestinien et de scander « De la rivière à la mer » devait être considéré comme une infraction pénale.

Le parti travailliste britannique, entâché par un long passé d’antisémitisme, est tout aussi divisé. Le chef du parti, Keir Starmer, a fait preuve d’une tolérance zéro pour tout ce qu’il considère comme des discours de haine contre les Juifs. Le député travailliste Andy McDonald a été suspendu, dans l’attente d’une enquête, après que le parti a allégué qu’il avait tenu des propos « profondément offensants » lors d’un rassemblement, le 29 octobre. Il avait déclaré dans son discours : « Nous ne cesserons pas tant que nous n’aurons pas obtenu justice. Tant que tous les peuples, Israéliens et Palestiniens, entre le fleuve et la mer, ne vivront pas en paix et en liberté. »

Bien que la Constitution allemande protège la liberté d’expression, d’opinion et de réunion, des autorités locales ont interdit les manifestations pro-palestiniennes, comme Hambourg, la deuxième plus grande ville. A certains endroits, la résistance à ces ordres a conduit à des affrontements entre manifestants et policiers anti-émeute. La sénatrice berlinoise de l’éducation, Katharina Guenther-Wuensch, a autorisé les écoles à interdire le keffieh, symbole de la solidarité palestinienne, ainsi que l’expression « Palestine libre ».

Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, a déclaré que l’interdiction de manifester était « tout à fait justifiée » pour empêcher les actions « anti-israéliennes, agressives et antisémites ».

Pour autant, certains opposants virulents à l’interdiction de manifester sont juifs. Dans une lettre ouverte publiée dans le journal allemand Die Tageszeitung et le magazine new-yorkais N+1, une centaine d’artistes, écrivains et universitaires juifs d’Allemagne ont déclaré que la répression des manifestations pro-palestiniennes ne les faisaient pas se sentir plus en sécurité.

Des centaines de personnes se sont rassemblées devant la synagogue du Fraenkelufer pour prendre part à une veillée à Berlin, en Allemagne, le 13 octobre 2023. (Crédit : Markus Schreiber/AP)

Le groupe a noté la recrudescence des intimidations violentes envers les Juifs allemands et exprimé sa crainte que « l’atmosphère en Allemagne ne devienne plus dangereuse – pour les Juifs et les Musulmans – qu’à tout autre moment de l’histoire récente de la nation ». Cela ne les a pas empêchés de dénoncer l’interdiction des manifestations non violentes, affirmant que ces restrictions s’accompagnaient souvent de brutalités envers les immigrants et les minorités, ce qui était de nature à encourager – et non empêcher – les violences.

« En tant que Juifs, nous rejetons ce prétexte aux violences racistes et exprimons notre pleine solidarité avec nos voisins arabes, musulmans et en particulier palestiniens », indique la lettre. « Ce qui nous effraie, c’est l’atmosphère de racisme et de xénophobie qui règne en Allemagne, associée à un philosémitisme contraignant et paternaliste. Nous rejetons en particulier l’amalgame entre l’antisémitisme et toute critique de l’État d’Israël. »

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