Favori aux Oscars, « Roma » se déroule dans un ancien quartier juif de Mexico
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Favori aux Oscars, « Roma » se déroule dans un ancien quartier juif de Mexico

Autrefois un centre important de la vie juive mexicaine, des milliers de Juifs syriens ont recréé une petite version de leur foyer moyen-oriental dans les rues de la ville

Des enfants juifs mexicains à l'école mont Sinaï, établie en 1943 rue Zacatecas à Mexico par des Juifs de Damas, en Syrie (Crédit : Zihronot Archive/Monte Sinai Community/via JTA)
Des enfants juifs mexicains à l'école mont Sinaï, établie en 1943 rue Zacatecas à Mexico par des Juifs de Damas, en Syrie (Crédit : Zihronot Archive/Monte Sinai Community/via JTA)

MEXICO (JTA) — Le film « Roma » d’Alfonso Cuaron a d’ores et déjà remporté deux Golden Globes, et de nombreuses personnes pensent qu’il sera la toute première oeuvre cinématographique de Netflix à remporter l’Oscar du meilleur long-métrage. L’intrigue se déroule dans le quartier Roma de Mexico – où Cuaron a grandi – et suit l’histoire d’une famille aisée et de sa gardienne bien-aimée là-bas, dans les années 1970 – une période politiquement lourde pour le pays et pour la ville.

Ce qui n’est pas dit dans le film autobiographique de Cuaron est qu’au cours des dernières décennies, Roma aura été un centre important de la vie juive mexicaine. Des milliers de Juifs syriens ont vécu dans ce quartier des années 1920 jusqu’aux années 1950, recréant une petite version de leur foyer moyen-oriental dans ses rues et sur ses places – et que ce patrimoine est encore présent aujourd’hui. Les spectateurs du film de Cuaron sont susceptibles de l’ignorer, la majorité des Juifs ayant quitté le quartier dans les années 1970.

Les premiers Juifs modernes à arriver à Mexico étaient turcs, grecs, libanais et syriens. Ils avaient fui l’empire ottoman vacillant, dans les années 1910. Ils s’étaient établis dans des logements autour du quartier La Merced et avaient travaillé comme colporteurs dans le centre-ville. A la fin des années 1920, quand des immigrants juifs défavorisés avaient commencé à arriver depuis l’Europe de l’est, la première vague d’immigrants avait d’ores et déjà établi ses commerces, économisé un peu d’argent et commencé à s’installer dans le quartier de Roma, qui accueillait la classe moyenne.

Le quartier de Roma accueillait, dans le passé, une petite ville aztèque située dans les faubourgs de Mexico à l’époque coloniale, appelée Aztahauacan. Le 24 janvier 1902, Walter Orrin – un Anglais qui avait créé le premier cirque de la ville approvisionné à l’électricité, le Circo Orrin — avait reçu la permission du gouvernement de la ville d’urbaniser le secteur. Il avait donné le nom de Roma à la région, en l’honneur de Rome, berceau antique du cirque, et donné aux rues le nom des villes mexicaines qu’il avait traversées avec son spectacle.

Au cours de ces premières décennies de développement, le quartier était devenu un théâtre où les tendances architecturales mondiales du début du 20e siècle – gothique, néo-gothique et plus tard, art nouveau et art déco – s’étaient teintées d’une touche typiquement tropicale. Conçu initialement pour l’aristocratie sous influence européenne, le quartier devait finalement accueillir la classe moyenne émergente après la révolution mexicaine de 1910-1917. Ces années ont également été celles de l’arrivée des Juifs syriens.

La communauté juive syrienne de Mexico est unique en cela qu’elle a été divisée dans les années 1930 en deux communautés séparées – celles qui étaient originaires d’Alep (la communauté « Magen David ») et celles de Damas (la communauté du « Monte Sinaï »). Les deux communautés ont prospéré à Roma, selon Monica Unikel, spécialiste des quartiers juifs à Mexico.

Depuis la fin des années 1920 jusqu’aux années 1950, Roma aura été l’épicentre de la vie juive syrienne. La deuxième synagogue la plus ancienne de Mexico, Rodfe Sédek — connue sous le nom de Cordoba, la rue où elle a été édifiée et qui accueille dorénavant une bibliothèque et des archives qui documentent 100 ans de vie juive à Mexico – est une petite réplique de la Grande synagogue d’Alep et elle a été construite par la communauté Magen David en 1931.

Le réalisateur de ‘Roma’, Alfonso Cuaron, au centre, avec deux des stars du film, Marina de Tavira, à gauche, et Yalitza Aparicio au 75ème festival du film de Venise, le 30 août 2018 (Crédit : Vittorio Zunino Celotto/Getty Images/via JTA)

« Dans les années 1930, la petite communauté resserrée de Syriens en provenance d’Alep reproduisait d’ores et déjà les habitudes de son pays natal à Roma, avec ses propres boulangeries et ses propres commerces », a confié Unikel à JTA. « En fait, on a pu entendre parler arabe à la Roma jusqu’à la fin des années 1930 ».

Finalement, des écoles accueillant les enfants issus des deux communautés syriennes ont été établies dans le secteur et des temples édifiés pour répondre à leurs besoins religieux différents (la communauté Magen David était plus rigoureusement orthodoxe que celle du mont Sinaï).

Au milieu des années 1950, à une époque où le quartier Condesa devenait le centre de la vie juive ashkénaze, un exode des Juifs syriens du quartier Roma a commencé. En s’élevant dans la société, les Juifs syriens se sont installés dans le quartier Polanco, alors en pleine ascension, et au début des années 1970 – l’époque où se déroule le film de Cuaron – il restait peu de Juifs à Roma.

En 1985, le quartier de Roma a été dévasté par un séisme massif qui a coûté des milliards de dollars à la ville et pendant deux décennies, le secteur est resté vétuste. Mais, au cours des dix à quinze dernières années, il est redevenu le lieu le plus attractif de Mexico : Aujourd’hui, la Roma – comme on appelle communément le quartier – est l’un des quartiers les plus tendance de Mexico, avec ses cafés pour hipsters et ses boutiques de modes le long des blocs d’immeubles. Il attire de nombreux touristes venus du monde entier.

Concernant le reste de la communauté juive mexicaine, son exode de la zone n’a fait que s’intensifier depuis les années 1980, reflétant une tendance de sous-urbanisation amorcée aux Etats-Unis des décennies déjà auparavant. Maintenant, la majorité de la vie juive, à Mexico, se déroule dans les quartiers éloignés de Bosques et d’Interlomas qui ne sont accessibles qu’en voiture. Il y aurait, selon les estimations, 50 000 Juifs aujourd’hui à Mexico.

Mais malgré la distance géographique, certains Juifs syriens plus âgés sont bien déterminés à conserver la Roma juive en vie. Chaque samedi, un groupe de 10 à 20 Juifs fait un déplacement d’une heure pour assister à shacharit (ou shajarit en espagnol), office du Shabbat matin dans la synagogue Monte Sinaï de la Roma — communément désignée sous le nom de Queretaro. Même si sa construction n’a pas été achevée avant 1953 en raison d’une pénurie de matériaux pendant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment massif, qui peut accueillir environ 900 personnes pendant les Grandes fêtes, a été pendant de nombreuses années le centre de la vie juive syrienne de Damas.

La communauté Magen David d’Alep dans la synagogue de la rue Cordoba à la Roma, en 1945 (Crédit : ‘The Jews of Aleppo in Mexico’ by Liz Hamui/via JTA)

A l’intérieur, un lustre impressionnant en verre est accroché à un dôme blanc face à une fresque murale dépeignant Dieu livrant les Dix commandements. Récemment, un samedi, les prières ont duré plus de trois heures. Au cours d’un petit-déjeuner organisé à la synagogue après les prières, Jaime Escaba Mesdraje — qui travaille depuis 40 ans dans un restaurant libanais qui existe depuis 70 ans, appelé Miguel, qui se trouve à un bloc d’immeubles de la synagogue Cordoba – a évoqué les jours glorieux de la Roma juif. Il a vu le film de Cuaron trois fois.

Escaba, dont la famille faisait partie de la première vague de migrants, est né à la Roma en 1954. Et même s’il a déménagé dans les faubourgs lorsqu’il avait 14 ans, il a gardé la nostalgie du quartier.

« [Le film] m’a fait revenir en mémoire ces moments où je montais sur le toit et où j’écoutais sonner les cloches de l’église… J’adorais ça », s’exclame-t-il.

Le Restaurant Miguel, qui était dans le passé un des lieux favoris des Juifs originaires de tous les milieux, se trouvent toujours à l’endroit où des Juifs locaux l’avaient ouvert dans les années 1950. Malgré une clientèle juive en diminution, Jaime, qui est aujourd’hui le propriétaire de l’établissement, ne prévoit nullement de le délocaliser.

Mais ce ne sont pas seulement les Juifs les plus âgés qui se rendent à Roma : De plus en plus de jeunes se sont installés dans le quartier, attirés par son côté cosmopolitain et sa localisation centrale. Une maison Moishe – dans laquelle les jeunes Juifs peuvent vivre sans payer de loyer en échange de l’hébergement d’événements juifs, comme des dîners du Shabbat – a récemment ouvert ses portes à la Roma et possède son propre groupe sur Facebook réunissant 800 abonnés. Elle attire environ 200 personnes par mois à ses événements.

L’un des co-fondateurs des lieux, Jaime Azrad — Juif mexicain de la quatrième génération de la communauté Monte Sinaï – se souvient avoir grandi en entendant ses parents évoquer en permanence Merida, nom de la rue dans laquelle vivait sa grand-mère. Mais lui-même, ayant passé son enfance et son adolescence à Polanco et Interlomas, ignorait où la rue se trouvait en réalité.

L’intérieur de la synagogue du mont Sinaï à Mexico, construite en 1953 (Crédit : Monica Unikel)

Selon Azrad, il y a un groupe de jeunes Juifs, majoritairement ashkénazes, qui s’est installé dans les quartiers Roma et Condesa, qui s’y sont mariés et qui ont établi des organisations comme des jardins d’enfants et une synagogue qui a été re-consacrée pour réunir la vie familiale juive. Mais ce n’est pas une tendance générale : La plus grande partie de la communauté se trouve encore dans les faubourgs et ne prévoit pas de revenir au coeur de la ville.

La maison Moishe est dorénavant installée à deux blocs de l’ancien bâtiment qui accueillait l’école que fréquentait la grand-mère d’Azrad quand elle était petite. Elle fait dorénavant partie du camps de l’université de Communication de Mexico.

« C’est étrange », dit Azrad. « Je vis dans la même rue où ma grand-mère se rendait à l’école. C’était une importante institution juive mais il n’y a ni panneau, ni quoi que ce soit pour en marquer l’endroit ».

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