Haim Korsia se connecte pour promouvoir la lutte contre l’antisémitisme
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Haim Korsia se connecte pour promouvoir la lutte contre l’antisémitisme

Dans une interview accordée à l’occasion de Rosh Hashana, le Grand Rabbin de France affirme atteindre les jeunes Juifs français là où ils passent la majorité de leur temps - sur Twitter et Facebook

Le Grand Rabbin français Haim Korsia, à gauche, et le maire de New York Bill de Blasio à la Synagogue de Park Eastà New York, le 19 février 2015 (Crédit : Spencer Platt / Getty Images / JTA)
Le Grand Rabbin français Haim Korsia, à gauche, et le maire de New York Bill de Blasio à la Synagogue de Park Eastà New York, le 19 février 2015 (Crédit : Spencer Platt / Getty Images / JTA)

PARIS — Le Grand Rabbin de France Haim Korsia est à la tête d’une communauté connectée. Elu pour un mandat de sept ans en 2014, le rabbin orthodoxe représente un esprit de leadership innovant, soulignant l’accomplissement académique – il a obtenu plusieurs diplômes universitaires, dont un MBA et un doctorat — et une stratégie rusée des médias sociaux.

Korsia, qui va fêter ses 53 ans cette année, n’est pas le seul à cette fonction à faire usage des médias sociaux pour communiquer avec le public. Le Grand Rabbin d’Angleterre Ephraim Mirvis, par exemple, détient le compte Twitter @chiefrabbi ainsi que l’URL chiefrabbi.org.

Mais Korsia, qui doit affronter actuellement l’un des climats européens les plus hostiles à l’égard des Juifs depuis la Seconde Guerre mondiale, s’est tourné vers Facebook et Twitter pour aborder le problème.

Depuis sa nomination en tant que Grand Rabbin de France, les Juifs français ont subi une recrudescence des actes d’antisémitisme – avec en 2015 une moyenne de deux par jour, selon les chiffres du Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ).

Et comme cela a été largement rapporté, certaines de ces agressions ont été meurtrières, avec notamment la prise d’otage de sept heures qui a eu lieu à l’Hyper Cacher au mois de janvier 2015 et dont le bilan a été de quatre morts : Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham.

“C’est maintenant le temps de la fraternité”,” avait déclaré Korsia après l’attentat commis contre Charlie Hebdo en janvier 2015.

“Parfois, la seule voie possible est de pénétrer dans la mer Rouge – de reconstruire une nouvelle solidarité, de reconstruire des liens entre les Chrétiens, les Protestants, les Catholiques, les Musulmans, et les Juifs, et de reconstruire l’espérance ».

Le Grand Rabbin de France Haim Korsia allume des bougies le 9 janvier 2016 à proximité de l'Hyper Cacher (Crédit : AFP / Pool / Jacques Demarthon)
Le Grand Rabbin de France Haim Korsia allume des bougies le 9 janvier 2016 à proximité de l’Hyper Cacher (Crédit : AFP / Pool / Jacques Demarthon)

A cette fin, Korsia est impliqué dans le dialogue interconfessionnel, postant ses apparitions télévisées et offrant ses voeux aux Musulmans pour les jours fériés tels que l’Aid El Kebir sur Twitter.

Jusqu’à présent, dans le cadre de ses responsabilités, il n’a pas reculé face à la nécessité d’aborder les questions relatives à l’éthique juive, appartenant à la fois à la société française et à la halakha (loi juive). Il est également un fonctionnaire de la République dévoué, servant comme aumônier au sein de l’armée française.

Dans une interview accordée au Times of Israel, Korsia a partagé ses points de vue sur les problèmes les plus urgents pour ses coreligionnaires en pleine préparation de Rosh Hashana, alors que lui-même se prépare à aborder une nouvelle année aux plus hautes instances du Judaïsme français.

Comment la communauté juive française a-t-elle été impactée depuis la tragédie à l’HyperCacher ?

Pendant trois jours, les Français ont vécu l’horreur et l’effroi. Ces attentats terroristes coordonnés ont ciblé l’une de nos valeurs les plus chéries, celle de la liberté.

Comme l’ont fait de nombreux citoyens, les Juifs français ont manifesté le 11 janvier pour dénoncer ces actes méprisables, mais plus encore pour afficher leur solidarité avec les familles dans le chagrin et pour réaffirmer collectivement notre engagement envers les valeurs qui définissent la République française, en particulier celles de « Liberté, d’Egalité, de Fraternité ».

Comme le reste de la nation, la communauté juive – dont l’histoire est malheureusement marquée par les drames – est parvenue à guérir, à continuer à vivre, sans jamais oublier ou nier ce que cela implique.

De manière tragique, nous avons eu alors à subir les attaques terroristes les plus meurtrières en France depuis 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale le 13 novembre [durant l’attentat au Bataclan et dans les terrasses des bars et des cafés en 2015]. Par leur ampleur et par leurs cibles, cela a marqué un tournant sans précédent dans notre histoire récente.

Ces attentats ont détruit un nombre infini de familles qui porteront un deuil éternel. Toutefois, les terroristes n’ont pas altéré le sentiment d’appartenance à la communauté nationale – c’est complètement le contraire – ce qui a transparu à travers les très nombreuses expressions de sympathie.

La maire de Paris Anne Hidalgo, le président français François Hollande, et le Premier ministre français Manuel Valls, assistant à un rassemblement du souvenir à la Place de la République le 10 janvier 2016 à Paris, un an après les attaques contre le journal Charlie Hebdo et un supermarché juif (Crédit : AFP / Thomas Samson)
La maire de Paris Anne Hidalgo, le président français François Hollande, et le Premier ministre français Manuel Valls, assistant à un rassemblement du souvenir à la Place de la République le 10 janvier 2016 à Paris, un an après les attaques contre le journal Charlie Hebdo et un supermarché juif (Crédit : AFP / Thomas Samson)

Dorénavant, tous les Français sont devenus une cible parce qu’ils reconnaissent comme étant les leurs les valeurs de “Liberté, d’Egalité, de Fraternité” que certains abhorrent.

Depuis trop longtemps, certains ont eu tendance à détourner le regard ou même à mépriser les victimes des attentats à la bombe parce qu’ils ne se considéraient pas eux-mêmes comme des cibles susceptibles d’être frappées à n’importe quel instant avec une telle violence.

Mais maintenant que tout le monde a conscience d’être une cible potentielle, la société toute entière partage le risque d’être touché par une telle tragédie. C’est, sans aucun doute, l’un des changements les plus déterminants qui ont frappé la communauté juive française.

Comment a répondu la communauté juive en termes de sécurité ?

Je ne suis pas à l’aise pour répondre à cette question parce que les principales mesures ont été mises en oeuvre par le gouvernement et les autorités publiques. J’ai le sentiment que les mesures appliquées par la SPCJ* ne devraient pas être révélées.

[*note du journaliste : Le rapport 2015 de la SPCJ, le Service de Protection de la Communauté Juive sur l’augmentation des actes d’antisémitisme violent en France, est disponible en ligne en français, hébreu et anglais.]

Quels sont les plus grands défis pour la communauté juive française aujourd’hui ?

Nous devons nous engager à développer nos synagogues et nos centres culturels, à promouvoir leurs activités et leurs initiatives diverses, et à ouvrir nos structures à des gens qui se sentent parfois déconnectés de la religion. C’est, sans aucun doute, la seule façon de perpétuer le judaïsme en France. Dans cette perspective, la troisième édition du Shabbos Project est une grande initiative qui devrait permettre au plus grand nombre de partager ou de découvrir la joie du Shabbat.

« Nous devons ouvrir nos structures à des gens qui parfois se sentent déconenctés de la religion »

Haim Korsia

Cela relève de notre responsabilité collective de transmettre les valeurs juives en respectant toujours la halacha [loi juive] ainsi que la loi française. C’est le projet du Consistoire, dont la devise est « Religion et Patrie », que nous portons et défendons en permanence.

Aujourd’hui plus que jamais, la solidarité et la fraternité doivent être au cœur de nos engagements.

Comment le climat en France a –t-il évolué face à ce que de nombreuses personnes considèrent comme des tensions croissantes entre Juifs et Musulmans ?

L’antisémitisme venant de gens qui sont eux-mêmes discriminés et victimes de racisme est plus difficile à théoriser. C’est en effet plus difficile de placer les individus dans les rôles à la fois des victimes et des méchants.

L’antisémitisme n’a rien à voir avec une quelconque interprétation de l’islam. Je ne pense pas du tout qu’une religion particulière ou qu’une communauté religieuse particulière soit un problème. Je passe beaucoup de mon temps à échanger avec des Musulmans et je n’ai jamais ressenti le fait que l’islam soit une religion de haine.

Quels types d’efforts de coexistence peuvent rapprocher les Juifs et les Musulmans en France ?

Il y a une grande diversité de dialogues interreligieux, de conférences et d’initiatives qui ont lieu en France. La majorité d’entre elles sont locales mais peuvent être étendues à la demande.

Au niveau national, nous nous rencontrons régulièrement lors de réunions formelles mais aussi informelles pour évoquer des questions majeures qui nous touchent tous, comme l’abattage rituel, le terrorisme, l’éducation, ou la lutte contre le terrorisme et l’antisémitisme. Au début de l’année, les bureaux du Consistoire et le conseil Français du Culte musulman se sont engagés à créer des groupes de travail conjoints pour traiter de tout cela.

Quelle est votre réponse au nombre croissant de juifs français qui font l’alyah ?

L’alyah devrait toujours répondre à des nécessités religieuses ou idéologiques et ne devrait jamais être envisagée comme une échappatoire, parce que cela pourrait s’avérer tragique.

Les quatre victimes de l'Hyper Cacher de gauche à droite : Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham. (Crédit : Autorisation)
Les quatre victimes de l’Hyper Cacher de gauche à droite : Yoav Hattab, Yohan Cohen, Francois-Michel Saada, Philippe Braham. (Crédit : Autorisation)

Faire l’alyah aujourd’hui n’a plus les mêmes implications qu’auparavant, parce que nous vivons aujourd’hui dans un environnement globalisé. Vous pouvez avoir un pied ici, et un autre pied ailleurs, sans choisir de rejeter ou de renier l’endroit d’où vous venez.

Je veux vraiment souligner le fait que les départs réussis sont ceux qui ne résultent pas d’une rupture définitive avec le passé. Sans minimiser les chiffres des départs, il est significatif d’expliquer qu’il y a toujours un moyen de rester fidèle à la France ou à n’importe quel pays d’où vous venez, indépendamment de votre lieu actuel de résidence.

Comment les tensions en Israël sont-elles liées aux violences contre les Juifs en France ?

Le conflit israélo-palestinien a pendant longtemps été utilisé comme prétexte par ceux qui veulent exprimer toute forme de violence à l’égard de la communauté juive française. Ceux qui frappent, insultent, ou tuent n’ont pas de conscience politique, aucune connexion avec ce qui arrive là-bas.

Les tensions en Israël sont souvent considérées comme les mères de tous les conflits comme s’il n’y avait pas d’autre conflit survenant dans le monde. Est-ce que cela signifie que les gens qui meurent partout ailleurs dans le monde seraient moins dignes d’attention ?

« Je passe beaucoup de mon temps à échanger avec des Musulmans et je n’ai jamais ressenti le fait que l’islam soit une religion de haine »

Haim Korsia

Pourquoi aucune voix ne s’est élevée lorsque 132 enfants ont été tués au Pakistan à Peshawar ? Chaque mort est insupportable, que cela arrive à Gaza ou en Israël.

Quelle est votre position envers les Juifs qui portent la Kippa en public ?

Le débat a été soulevé après une agression antisémite à Marseille. En fait, j’ai dit que nous ne devions pas abandonner et j’ai demandé à chaque Juif de continuer à porter la kippa, parce que je ne pouvais pas tolérer que quiconque dise que porter une kippa puisse être générateur d’une telle violence.

Quels sont les plus grands accomplissements de la communauté juive française ?

La communauté juive française a contribué au cours des 2000 dernières années à faire de la France ce qu’elle est aujourd’hui. Son histoire est intimement liée à la République et cela doit rester ainsi. Nous devons continuer à apporter ce génie combiné de la France et du judaïsme afin d’accroître encore sa grandeur.

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