IAI aurait versé 155 M $ à des entreprises opaques liées aux élites azéries
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IAI aurait versé 155 M $ à des entreprises opaques liées aux élites azéries

Soupçonnant des irrégularités, la Deutsche Bank a envoyé plusieurs rapports aux autorités américaines en 2012-14 concernant des paiements faits par l'entreprise publique

Le drone Super Heron HF d’Israel Aerospace Industries (Crédit : Times of Israël Staff)
Le drone Super Heron HF d’Israel Aerospace Industries (Crédit : Times of Israël Staff)

Le plus grand constructeur aéronautique et spatial israélien a transféré au moins 155 millions de dollars à deux sociétés qui auraient servi de caisse noire secrète pour l’élite kleptocratique d’Azerbaïdjan, selon des documents bancaires inclus dans une nouvelle fuite massive de documents financiers américains.

Les documents bancaires relatifs à l’entreprise publique Israel Aerospace Industries (IAI) consistent en plus d’une douzaine de rapports d’activités suspectes déposés par la Deutsche Bank auprès du réseau de lutte contre les crimes financiers du ministère américain du Trésor (FinCEN) au cours des années 2012-2014. Ils ont été rendus publics ce week-end dans le cadre d’une fuite de documents du FinCEN que le site d’information BuzzFeed a partagé avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et avec 108 autres médias et quelque 400 journalistes dans le monde, dont le reporter israélien Uri Blau et Shomrim, le Centre pour les médias et la démocratie.

On ne sait pas très bien pourquoi l’entreprise publique Israel Aerospace Industries a versé de l’argent aux deux sociétés, ont rapporté dimanche Uri Blau et Shomrim, mais les paiements ont éveillé les soupçons des responsables de la Deutsche Bank chargés de surveiller les transactions qu’ils soupçonnent d’être liées au blanchiment d’argent ou au financement du terrorisme.

La fuite du FinCEN comprend des milliers de documents, dont plus de
2 000 demandes de renseignements, « détaillant 2 000 milliards de dollars de transactions potentiellement corrompues qui ont été blanchies par le système financier américain », a rapporté le Guardian.

Comme l’a rapporté le Times of Israel dimanche, d’autres documents contenus dans la fuite indiquent que l’Arab Bank, dont le siège est en Jordanie, a facilité les paiements à des organisations et des organismes soupçonnés d’être liés au terrorisme, même après avoir accepté de verser des montants massifs en compensation aux victimes du terrorisme. Le matériel divulgué comprend également des rapports supplémentaires sur des hommes d’affaires, des entreprises et des banques israéliennes.

Le bénéficiaire

Les rapports de la Deutsche Bank décrivent deux sociétés – Jetfield Networks et Larkstone Ltd. – comme bénéficiaires des 155 millions de dollars versés par IAI.

Jetfield Networks a été fondée en Nouvelle-Zélande en 2009 et s’est constituée en société aux Îles Marshall en février 2012. Elle se décrivait à l’origine comme une entreprise de commerce, notamment d’achat et de vente de matériel de construction, mais s’est ensuite diversifiée dans les « services de conseil ».

Le bénéficiaire de la société, selon Uri Blau et Shomrim, est Javid Huseynov, un Azerbaïdjanais né en 1961. Il est également le bénéficiaire de Larkstone Ltd, une société constituée en Estonie.

Parallèlement à cette constitution en société dans les îles Marshall, les médias israéliens et internationaux ont rapporté la signature d’un contrat de 1,4 milliard de dollars entre IAI et le gouvernement azerbaïdjanais. Les deux pays entretiennent une relation étroite mais discrète, a rapporté Shomrim, Israël achetant du pétrole à l’Azerbaïdjan et les Azéris achetant des armes et du matériel agricole à Israël.

L’enquête de Shomrim a révélé qu’IAI a transféré les fonds peu après la signature de son accord massif de 2012 avec le gouvernement azerbaïdjanais. Une source familière avec l’accord a indiqué à Shomrim qu’à sa connaissance, il ne comprenait pas d’accord concernant le paiement à un intermédiaire.

En 2009, Israël est devenu signataire de la Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales, qui criminalise celle-ci.

La soumission d’un rapport d’activité suspecte au FinCEN ne signifie pas que la personne ou l’entreprise mentionnée dans le document a fait quoi que ce soit d’illégal. Les transactions décrites dans ces rapports peuvent relever d’activités commerciales tout à fait légitimes qui se sont avérées conformes à des modèles qui ont éveillé les soupçons de l’institution financière qui les a signalées.

Les documents que la CIJ a fournis à Shomrim montrent que les paiements effectués à Jetfield ont commencé en juin 2012, quelques mois seulement après la signature de l’accord avec l’Azerbaïdjan, avec un transfert de près de 30 millions de dollars. En octobre, 6 millions de dollars supplémentaires ont été transférés à Jetfield, puis d’autres virements ont été réalisés dans les mois qui ont suivi.

Les signalements de la Deutsche Bank au FinCEN montrent qu’en 2014, plus de 116 millions de dollars avaient été transférés à Jetfield, alors que Larkstone Ltd. a reçu environ 39 millions de dollars au cours de la même période.

Dans un de ces cas, IAI a transféré environ 8 millions de dollars à Jetfield dans le but déclaré d’acheter des pales de rotor d’hélicoptère. « La Deutsche Bank n’a pas été en mesure de confirmer de manière indépendante l’objectif du transfert de fonds », note le rapport.

Jetfield et Larkstone ont été exposés en 2017 par le Projet de rapport sur le crime organisé et la corruption (OCCRP) comme étant des nœuds centraux dans ce qui est devenu connu sous le nom de « blanchisserie azerbaïdjanaise« .

L’OCCRP a révélé que Jetfield et Larkstone avaient versé de l’argent à des sociétés utilisées comme une caisse noire par les élites azéries et les fonctionnaires du gouvernement pour se procurer des produits de luxe ainsi que pour acheter de bonnes relations publiques pour le régime.

Par exemple, plus de 2 millions d’euros qui ont quitté l’Azerbaïdjan, dont une partie est passée par Jetfield, auraient fini en 2012 sur le compte bancaire de l’homme politique italien Luca Volontè, représentant de Rome à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE). La police italienne soupçonne qu’en échange de ce paiement, Luca Volontè a tenté d’atténuer les critiques du Conseil européen concernant les violations des droits humains en Azerbaïdjan. L’enquête, lancée en 2015, est en cours.

Dans son rapport de 2020, Human Rights Watch décrit l’Azerbaïdjan comme un pays ayant un mauvais bilan en matière de droits humains : « Les autorités azerbaïdjanaises ont continué à maintenir un contrôle rigide, limitant sévèrement les libertés d’association, d’expression et de réunion ».

En réponse à l’article de Shomrim, IAI n’a pas donné de détails sur la nature des paiements effectués à Jetfield Networks et Larkstone Ltd.

Elle a simplement commenté : « Israel Aerospace Industries est une entreprise publique qui fonctionne dans le strict respect des dispositions législatives. En tant qu’entreprise de défense, et conformément à la politique de l’entreprise, elle ne traite ni ne répond aux informations sur ses activités commerciales que dans les limites de la loi ».

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