Interdiction des lieux publics ou douce persuasion ? L’avenir du suivi du virus
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Interdiction des lieux publics ou douce persuasion ? L’avenir du suivi du virus

Le Shin Bet est prêt à reprendre la traque jusqu'au développement d'une nouvelle application ; les experts s'opposent sur les moyens d'amener les usagers à utiliser le programme

Une application existante pour smartphone qui traque la propagation de l'infection au coronavirus en déterminant les contacts avec les personnes infectées (Crédit : iStock)
Une application existante pour smartphone qui traque la propagation de l'infection au coronavirus en déterminant les contacts avec les personnes infectées (Crédit : iStock)

Le gouvernement israélien a approuvé un plan visant à confier à l’agence de sécurité du Shin Bet la tâche de contrôler les téléphones des citoyens pour traquer les porteurs du coronavirus. Mais il subit également des pressions croissantes, exercées de manière à garantir que ce programme de surveillance gouvernementale restera de courte durée.

Les initiatives de contrôle de la maladie sur la base du volontariat et à l’échelle des citoyens sont de plus en plus considérées comme un moyen d’avancer dans la lutte contre le virus. Il y a toutefois un débat portant sur la manière dont les autorités pourront convaincre le public de télécharger une application de surveillance – Faut-il privilégier la carotte ou le bâton ?

Il y a une semaine, le ministère de la Santé a clos son appel d’offres concernant des propositions de remaniement radical de l’application Hamagen, qui avait servi à assurer le suivi des malades jusqu’à présent, et qui a été très critiquée pour son fonctionnement médiocre. Le ministère a fait savoir aux candidats qu’il avait pour objectif d’amener quatre millions de citoyens à utiliser l’application et le Premier ministre Benjamin Netanyahu considère cette nouvelle initiative comme une étape nécessaire dans le pistage par téléphone.

L’une des idées soumises au ministère de la Santé implique la conception d’une application qui pourrait sanctionner les citoyens s’ils ne signent pas à cette surveillance « volontaire », en leur interdisant l’accès à certains espaces publics et transports

« Si nous ne faisons pas cela, alors nous aurons une deuxième, puis une troisième vague », estime Ido Erev, scientifique spécialisé dans le comportement qui a fait partie du groupe à l’origine de cette proposition, sous la direction de la compagnie technologique Ewave.

Netanyahu a indiqué que la décision unanime prise par les ministres, dans la journée de mercredi, de reprendre l’opération de contrôle des téléphones par le Shin Bet – une initiative qui doit obtenir une approbation finale de la Knesset – était une solution temporaire en l’attente de la mise au point d’une application volontaire plus sophistiquée.

« Nous voulons localiser ceux qui se déplacent alors qu’ils sont infectés, ou les personnes contagieuses, de manière à ce qu’ils ne propagent pas la maladie », a dit Netanyahu. « J’ai demandé d’accélérer le développement de l’application numérique conçue pour atteindre cet objectif ».

Il a dit espérer que ce développement pourrait s’achever « d’ici quelques semaines », ajoutant que les services de sécurité seraient mis à contribution « dans l’intervalle ».

Tehila Shwartz Altshuler (Autorisation : Tehila Shwartz Altshuler)

Tehilla Schwartz Altshuler, éminente spécialiste des médias et des technologies au sein de l’Institut israélien de la Démocratie, souligne l’urgence de faire la transition vers une méthode réellement basée sur le volontariat.

« Nous devons travailler de manière différente », dit-elle, ajoutant que « de nombreuses démocraties utilisent des applications et Israël est la seule à faire appel à ses services secrets ».

Erev, professeur au Technion – Institut israélien de la Technologie, estime pour sa part qu’une telle application, créée tout spécialement pour traquer les contacts – contrairement aux systèmes du Shin Bet qui ne le font pas – sera plus précise que tout ce qui a pu être utilisé jusqu’à présent, en faisant usage d’information plus sophistiquées, avec pour résultat que moins de personnes seront dorénavant placées en quatorzaine.

Altshuler partage le même point de vue. « Selon notre analyse des données, l’ISA [le Shin Bet] affiche un taux d’erreur de 12 % et moins de trois cas positifs sur dix sont détectés. En raison, notamment, du manque de précision de la technologie lorsque les personnes contrôlées se trouvent à l’intérieur d’un bâtiment », ajoute-t-elle.

De nombreux pays, comme la France, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie et la Suisse encouragent l’usage d’applications sur la base du volontariat qui permettent aux utilisateurs de savoir s’ils se sont trouvés en contact avec des porteurs du virus, de manière à ce qu’ils puissent se placer en quatorzaine ou, dans d’autres cas, qu’ils puissent aller se faire dépister.

Erev pense que le gouvernement doit contraindre les citoyens à télécharger l’application de surveillance « volontaire » en excluant, par exemple, les récalcitrants des écoles et de nombreux espaces publics.

Des passagers portant des masques faciaux à la gare centrale Savidor de Tel Aviv, le 22 juin 2020. (Avshalom Sassoni/Flash90)

Le ministère de la Santé avait lancé son appel d’offres concernant les propositions d’applications le mois dernier et les candidatures pouvaient être soumises jusqu’au 15 juin. Erev, qui est président de l’Association européenne du processus décisionnel, a été impliqué dans une proposition qui suggérait de favoriser des sanctions pour faire adhérer les Israéliens aux principes d’une application de contrôle.

Ido Erev, scientifique du comportement au Technion -Institut israélien de technologie (Autorisation)

La proposition qu’il a soumise offrirait aux citoyens un statut dit de « feu vert », le supprimant lorsque ces derniers se trouvent à proximité d’un porteur du coronavirus. En cas de danger avéré, les usagers devront se placer en quatorzaine et, parfois, se faire dépister avant de retrouver leur statut de « feu vert ».

Erev veut que l’accès aux transports publics, aux écoles et autres lieux publics soit limité aux personnes utilisant l’application de pistage et en mesure de présenter leur « feu vert » sur le téléphone – comme c’est le cas également dans une grande partie de la Chine – prouvant ainsi ne pas avoir été exposées au coronavirus. Il explique que « si la confidentialité est importante pour vous, ne l’installez pas. Mais si vous ne l’installez pas, vous serez dans l’incapacité de prendre le train. Les portes des écoles ne pourront être ouvertes que pour les enfants dont les parents ont le feu vert ».

Pour Schwartz Altshuler, ce modèle est « trop invasif ». Elle explique au Times of Israel qu’il faut parvenir à inciter précautionneusement les Israéliens à télécharger l’application.

« Il faut une campagne publique forte et de fortes incitations positives », dit-elle, ajoutant que la meilleure stratégie n’est pas d’exclure les récalcitrants des espaces publics mais d’encourager à télécharger l’application.

« On peut, par exemple, offrir des bons d’achat dans des magasins aux personnes qui utilisent l’application », déclare-t-elle. « Il y a un grand nombre de possibilités d’encourager le téléchargement de l’application et un grand nombre d’approches à essayer sans nécessairement penser à forcer la main aux Israéliens ».

Erev, pour sa part, fait part de son désaccord, affirmant que « les gens ne vont pas le faire. Il faut que ce soit quelque chose qui ait un impact sur les activités du quotidien – ils ne vont pas télécharger une application pour, disons, 300 shekels, mais ils le feront s’ils ont besoin de prendre le bus ou de prendre le train », explique-t-il.

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