Iran: Aux États-Unis, Bennett pense pouvoir réussir là où Netanyahu a échoué
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Analyse

Iran: Aux États-Unis, Bennett pense pouvoir réussir là où Netanyahu a échoué

Une fois encore, un président démocrate tente de conclure un accord avec Téhéran. Mais le Premier ministre israélien estime avoir une meilleure solution à offrir

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le Premier ministre Naftali Bennett monte à bord de son avion à destination des États-Unis, le 24 août 2021. (Crédit : Avi Ohayon/GPO)
Le Premier ministre Naftali Bennett monte à bord de son avion à destination des États-Unis, le 24 août 2021. (Crédit : Avi Ohayon/GPO)

WASHINGTON — Pour de nombreux observateurs du Moyen-Orient, les scènes auxquelles nous assistons ont un air de déjà vu.

Un président démocrate, aux États-Unis, est déterminé à résoudre le problème d’un programme nucléaire, en Iran, qui progresse rapidement en négociant un accord permettant de parer au plus pressé – un accord qui ne s’intéresse ni aux groupes mandataires de Téhéran, ni à son programme de missiles balistiques. De l’autre côté, un Premier ministre issu de la droite israélienne décolle pour Washington pour tenter de convaincre le leader du monde libre qu’un tel pacte ne fera que rendre le monde plus dangereux et qu’il permettra, en fin de compte, à la république islamique de fabriquer une bombe atomique.

Cette dynamique, dans les mois qui avaient précédé la signature du JCPOA – l’accord conclu en 2015 sur le nucléaire iranien entre l’Iran et les puissances mondiales – avait entraîné une relation de plus en plus grinçante entre Benjamin Netanyahu et Barack Obama.

Parti pour Washington à l’occasion de ce qui est sa toute première visite officielle en tant que chef du gouvernement israélien, Naftali Bennett pense pouvoir réaliser deux choses que son prédécesseur avait échoué à concrétiser : Enterrer définitivement toute perspective d’accord entre l’Iran et les États-Unis et le faire en évitant toute détérioration de la relation entre les États-Unis et l’État juif et tout vacillement du soutien bipartisan.

« Nous sommes en train d’apporter avec nous un nouvel esprit de coopération », a déclaré Bennett avec optimisme alors qu’il se préparait à embarquer dans son vol vers l’Amérique.

Lundi, un haut-responsable du gouvernement israélien a annoncé que le Premier ministre présenterait au locataire du Bureau ovale un plan concernant la problématique iranienne – que ce soit au niveau de son programme nucléaire ou au niveau de ses forces mandataires – sans réintégrer le JCPOA.

Un plan ambitieux, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le président Barack Obama rencontre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, le 5 mars 2012, dans le bureau ovale de la Maison Blanche à Washington. (AP Photo/Pablo Martinez Monsivais)

Au cours de toute sa campagne présidentielle et depuis qu’il a fait son entrée à la Maison Blanche, Biden n’a cessé de faire part de sa certitude que « remettre dans la boîte » la question du nucléaire iranien était une priorité et qu’une fois seulement ce problème réglé, il serait possible de s’attaquer aux autres défis posés par Téhéran.

De plus, ce n’est pas parce que les Israéliens disent vouloir parler de Téhéran que leurs interlocuteurs sont tenus de se plier à cette demande. Dans son communiqué sur la visite de Bennett, la Maison Blanche a précisé que les deux leaders évoqueraient également les Palestiniens.

Le gouverneur de l’Iran auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Kazem Gharib Abadi, l’adjoint politique du ministère iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, et le secrétaire général adjoint et directeur politique du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), Enrique Mora, devant le Grand Hotel Vienna, où se déroulent les négociations nucléaires à huis clos, à Vienne, en Autriche, le 2 juin 2021. (AP Photo/Lisa Leutner)

Et il est indubitable que l’attention de Biden ne se porte pas actuellement sur Israël, alors qu’il se retrouve pour la toute première fois de son mandat sous le seuil des 50 % de satisfaction dans les sondages, un chiffre entraîné par le nombre d’infections à la COVID-19 et de décès consécutifs à la maladie en plein essor – sans oublier non plus le chaos dans lequel est en train de s’effectuer le retrait des soldats américains d’Afghanistan. Si Biden ne parvient pas à maîtriser la situation en Afghanistan, alors le narratif d’un président dépassé et usé pourrait s’ancrer, ce qui mettrait la majorité ténue dont bénéficient les démocrates dans les deux chambres en péril pour 2022.

Biden sait tout cela et ses priorités ne sont pas les mêmes que celles de Bennett.

Et il y a pourtant des raisons de penser que le message du Premier ministre israélien sur l’Iran sera entendu par les officiels américains.

Des familles évacuées de Kaboul, en Afghanistan, traversent le terminal avant de rejoindre un bus à leur arrivée à l’aéroport international Washington Dulles de Chantilly, en Virginie, le 23 août 2021. (Crédit : AP Photo/Jose Luis Magana)

« L’administration Biden a de plus en plus conscience qu’un Plan A honorable – une réintégration dans le JCPOA – est improbable et qu’un plan déshonorant serait politiquement désastreux et pourrait également nous entraîner vers le Plan C – la guerre », commente Eran Lerman, vice-président de l’Institut de Jérusalem de stratégie et de sécurité et ancien vice-président du Conseil de sécurité nationale.

« Ainsi, une discussion sérieuse sur un éventuel Plan B, préparé par [le conseiller à la sécurité nationale Eyal] Hulata, avec des mesures coercitives et autres, est bien à l’ordre du jour ».

Bennett et son équipe devront convaincre leurs homologues américains de la faisabilité d’un tel plan – dont les détails restent secrets – un plan qui, pensent-ils, pourra affaiblir l’Iran militairement, économiquement et politiquement, tout en entravant le programme nucléaire de la république islamique.

« Qu’Israël puisse participer à la conversation depuis l’intérieur et ne pas attaquer depuis l’extérieur – comme c’était le cas à l’époque de Netanyahu – est d’intérêt mutuel pour les deux parties », déclare Nadav Tamir, membre du conseil d’administration du think-tank Mitvim, dont les activités se concentrent sur la politique régionale, qui est également directeur exécutif du groupe J-Street Israel.

Le candidat au poste de conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden Jake Sullivan s’exprime au Queen theater, November 24, 2020, à Wilmington, dans le Delaware, le 24 novembre 2020. (Crédit : AP/Carolyn Kaster)

Que les États-Unis et l’Iran reviennent ou non dans le JCPOA, Biden et Bennett devront se coordonner étroitement.

« S’ils réintègrent l’accord, ils pourront s’accorder sur les prochaines initiatives à prendre », explique Raz Zimmt, spécialiste de l’Iran au sein de l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel Aviv. « Et comment vérifier, le cas échéant, que les Américains vont vraiment reprendre des négociations avec les Iraniens dans le cadre d’un JCPOA plus long,
plus fort ? »

« Et s’ils ne réintègrent pas le pacte, on pourra toujours définir avec les Américains quelles sont les lignes rouges à ne pas franchir », continue-t-il.

Et suite à ce qui est de plus en plus considéré comme une débâcle en Afghanistan, Biden pourrait bien être plus ouvert aux positionnements israéliens sur la question iranienne.

« L’Afghanistan rend Biden vulnérable », dit Lerman. « Il doit se montrer plus dur face à l’Iran pour consolider ses amitiés, pas seulement avec Israël ».

Mais dans le secret du Bureau ovale, après le départ des photographes, il y aura probablement des différences politiques significatives qui apparaîtront.

Biden et ses hommes pourraient pousser Israël à faire des concessions significatives aux Palestiniens et à renforcer les plus modérés au sein de l’Autorité palestinienne – des actions qui ne sont pas nécessairement celles que Bennett et l’aide droite de sa coalition sont prêts à consentir.

Bennett pourrait également être sur la défensive sur la question de la Chine. Quand le directeur de la CIA, William Burns, s’est trouvé en Israël, la semaine dernière, il a mis la pression sur le Premier ministre sur la question des investissements et de l’implication croissante des Chinois au sein de l’État juif – particulièrement dans le secteur hi-tech – un problème qui inquiète Washington.

Le chef de la CIA William Burns, à gauche, rencontre le Premier ministre Naftali Bennett à Jérusalem, le 11 août 2021. (Crédit : Amos Ben-Gershon/GPO)

Et, bien sûr, même si les responsables américains sont de plus en plus pessimistes concernant une éventuelle réintégration dans le JCPOA, les deux parties ont des approches différentes face à la problématique du programme nucléaire de la république islamique.

« Le point central dans tout cela, c’est le nucléaire, et j’ai du mal à discerner une stratégie qui parviendrait à neutraliser la menace immédiate, l’accélération du programme iranien et ses progrès vers l’arme nucléaire », indique Zimmt.

Certains observateurs devinent même une lutte à huis-clos.

« Je m’attends à ce qu’il y ait des désaccords sur tout », note Danielle Pletka, membre de l’American Enterprise Institute.

Peu importe ce qui pourra se passer dans les réunions privées, les deux parties se féliciteront en public de leurs relations. Biden n’aurait en effet aucune envie de saper Bennett et d’aider à faire revenir Benjamin Netanyahu au pouvoir.

« L’image d’ensemble sera bonne », prédit Lerman, « pour impressionner le public israélien ».

Cacher les désaccords privés sera plus facile pour Biden, une personnalité sociable, et pour Bennett, ce monsieur tout-le-monde, que cela n’avait été le cas en 2015 pour Obama et Netanyahu.

« Ils vont tenter de donner à l’extérieur le sentiment d’une visite officielle réussie », dit Tamir, « et ils vont essayer de traiter royalement Bennett – au moins en public – pour contraster avec la manière dont Bibi avait été reçu ».

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