Iraniens et Saoudiens renouent le dialogue en Irak, devenu hôte de choix
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Iraniens et Saoudiens renouent le dialogue en Irak, devenu hôte de choix

Un apaisement entre Téhéran et Ryad, qui ont rompu leurs relations en 2016 en s'accusant de déstabiliser la région, bénéficierait grandement à Bagdad

L'entrée de l'aéroport de Bagdad en 2007. (Crédit : Jim Gordon / CC BY 2.0)
L'entrée de l'aéroport de Bagdad en 2007. (Crédit : Jim Gordon / CC BY 2.0)

Des Iraniens et des Saoudiens, grands rivaux au Moyen-Orient, se sont rencontrés à Bagdad plus tôt ce mois, ont confirmé lundi des responsables à l’AFP, des contacts en catimini qui comptent alors que les cartes régionales ont été rebattues.

Bagdad, coincé entre l’Iran chiite à l’est et l’Arabie saoudite sunnite au sud, veut s’imposer comme un médiateur régional depuis qu’il a vaincu les jihadistes fin 2017. Ses responsables en conviennent, la route est longue. Mais, à défaut d’être un acteur de poids, l’Irak est déjà un hôte de choix.

Début avril, une délégation saoudienne emmenée par le chef du renseignement Khalid ben Ali al-Humaidan et une délégation iranienne, avec à sa tête des responsables mandatés par le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale Ali Chamkhani, se sont vus à Bagdad, a confirmé à l’AFP un responsable gouvernemental irakien.

Un diplomate occidental a lui indiqué avoir été « informé en amont de ces discussions », qui lui ont été présentées comme « visant à (…) créer de meilleures relations » entre l’Iran et l’Arabie.

Un apaisement entre Téhéran et Ryad, qui ont rompu leurs relations en 2016 en s’accusant de déstabiliser la région, bénéficierait grandement à l’Irak : chaque semaine des roquettes ou bombes de groupes pro-iraniens provoquent des dégâts, une carte milicienne que Téhéran joue à chaque négociation avec Bagdad, selon des responsables irakiens.

Et, il y a peu, un tel début de réchauffement aurait été inimaginable.

Des piétons passent devant des affiches du général des Gardiens de la révolution iraniens Qassem Soleimani, qui a été tué en Irak lors d’une attaque de drones américains vendredi, sur la place Tajrish dans le nord de Téhéran, en Iran, jeudi 9 janvier 2020. (AP Photo/Vahid Salemi)

En janvier 2020, c’est en Irak que les tensions entre Téhéran et Washington – grand parrain de Ryad – avaient menacé de dégénérer en conflit ouvert après que les Etats-Unis de Donald Trump eurent assassiné, à Bagdad, le puissant général iranien Qassem Soleimani.

Mais les dirigeants ont changé depuis.

En Irak, le Premier ministre de l’époque, Adel Abdel Mahdi, qui avait fait entrer les factions pro-Iran au coeur de l’Etat, a dû démissionner.

Son remplaçant, Moustafa al-Kazimi, a gardé des entrées à Téhéran. Mais il est aussi présenté par beaucoup comme l’homme de Washington, et il est un ami personnel du prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salmane.

Moustafa al-Kazimi. (Crédit : CC BY 2.5)

A la Maison Blanche, enfin, M. Trump a laissé place à Joe Biden, qui cherche un moyen de revenir dans l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien.

Dans ce nouveau contexte, Ryad est dans « l’obligation de discuter directement avec l’Iran », affirme Adel Bakawan, de l’Institut de recherches et d’études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO).

Au Yémen, où la coalition emmenée par les Saoudiens ne parvient pas à prendre le dessus sur les rebelles Houthis, Téhéran « peut participer, positivement ou négativement » à une sortie du conflit, relève notamment l’expert.

Alors que les Houthis sont perçus comme un prolongement de l’axe régional pro-Iran, cette rébellion a déjà été au coeur de discussions fin mars à Ryad entre MM. Kazimi et Ben Salmane.

Sur ce conflit, M. Kazimi n’a eu de cesse de marteler que l’Irak ne pouvait être une rampe de lancement des hostilités envers ses voisins.

Mohammed Ali al-Houthi, chef du Haut comité révolutionnaire et important responsable politique des rebelles Houthis, le 20 septembre 2018. (Crédit : MOHAMMED HUWAIS / AFP)

En retour, il a obtenu de l’Arabie saoudite une promesse de taille : trois milliards de dollars d’investissement pour répondre à la pénurie d’électricité, d’eau, d’hôpitaux, de routes et d’écoles depuis des décennies.

Mais le prince héritier le sait d’expérience : sans un rapprochement avec Téhéran, tout investissement en Irak sera l’objet de campagnes hostiles.

In fine, avant de parvenir à une coexistence en Irak et ailleurs entre Iraniens et Saoudiens, il faudra régler une série de questions que liste Adel Bakawan.

Pour Ryad, le « nucléaire iranien » et « la ‘milicisation’ du Moyen-Orient, notamment au Liban et en Syrie ». Pour Téhéran, « le sort des chiites vivant dans la province (saoudienne) où se trouve le pétrole » et les accusations de « financement par Ryad de la violence radicale dans les pays où il y a une présence iranienne ».

Autant de dossiers ultra-sensibles qui expliquent probablement le silence radio autour de la rencontre de Bagdad.

A Ryad, la presse étatique a démenti les premières informations du quotidien britannique Financial Times.

En retour, explique à l’AFP une source proche des pro-Iran en Irak, « les Iraniens ont fait le choix de ne pas commenter, pour respecter la posture saoudienne ».

Mais, dans les coulisses irakiennes, Iraniens et Saoudiens sont toujours là.

« En ce moment même, des micro-groupes issus des deux délégations négocient les détails techniques de tous les dossiers, sous le parrainage de M. Kazimi », avance M. Bakawan.

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