Irlande : les sénateurs votent le boycott des implantations, Israël fulmine
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Irlande : les sénateurs votent le boycott des implantations, Israël fulmine

Les Palestiniens ont salué le projet de loi qui prévoit une peine de prison pour ceux qui importeraient des biens produits dans les implantations

Le Sénat irlandais débat d'une loi interdisant le commerce de bien provenant de colonies, le 11 juillet 2018 (Crédit : capture d'écran oireachtas.ie)
Le Sénat irlandais débat d'une loi interdisant le commerce de bien provenant de colonies, le 11 juillet 2018 (Crédit : capture d'écran oireachtas.ie)

Les sénateurs irlandais ont voté mercredi pour l’interdiction des importations de biens et services en provenance de colonies à travers le monde, dont les implantations dans les territoires palestiniens.

La proposition de loi – votée par 25 sénateurs, contre 20 – veut rendre passible de poursuites toute importation en provenance des implantations.

Israël a immédiatement réagi en condamnant un vote qui vient en soutien d’ « une initiative de boycott d’Israël populiste, dangereuse et extrémiste », dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères, affirmant envisager « une réponse en conformité avec les développements concernant cette législation ».

L’ambassadrice d’Irlande en Israël, Alison Kelly, a été convoquée au ministère israélien des Affaires étrangères pour jeudi matin, a annoncé le porte-parole du ministère Emmanuel Nahshon.

Il a affirmé mercredi que le vote aurait « un impact négatif sur le processus diplomatique au Proche-Orient ».

« Le Sénat irlandais a donné son soutien à une initiative de boycott d’Israël populiste, dangereuse et extrémiste qui amoindrit les chances de dialogue entre Israël et les Palestiniens, et qui aura un impact négatif sur le processus diplomatique au Proche-Orient ».

« L’absurdité dans cette initiative du Sénat irlandais [réside] dans le fait qu’elle portera atteinte au niveau de vie de nombreux Palestiniens qui travaillent dans des zones industrielles israéliennes ciblées par le boycott », poursuit le communiqué.

« Israël va examiner une réponse en conformité avec les développements concernant cette législation ».

Le haut responsable palestinien Saëb Erekat a lui salué un vote « historique » et un « geste courageux », qui « envoie un message clair à la communauté internationale et en particulier au reste de l’Union européenne : parler d’une solution à deux Etats n’est pas suffisant sans mesures concrètes ».

Saeb Erekat, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine, s’entretient avec des journalistes lors d’une conférence de presse après sa rencontre avec des diplomates et des dignitaires étrangers, à Ramallah, en Cisjordanie, le 28 février 2018. (AFP / Abbas Momani

« Aujourd’hui, le Sénat irlandais a envoyé un message clair à la communauté internationale et particulièrement au reste de l’Union européenne : parler d’une solution à deux Etats n’est pas suffisant sans mesures concrètes. Ceux qui commercent avec les colonies israéliennes sont complices du déni du droit palestinien à l’auto-détermination ».

La Liste arabe unie a également salué ce projet de loi. Le parti a déclaré qu’il espérait que l’adoption du projet de loi « marquerait le début d’une nouvelle étape dans laquelle Israël commence à payer un prix politique, économique et moral international pour ses actions » et, ajoute la déclaration, « une nouvelle étape dans le traitement du lobby sioniste comme un danger pour les valeurs que l’Europe prétend représenter ».

Le texte introduit par une sénatrice indépendante, Frances Black, a reçu le soutien de tous les partis irlandais, à l’exception du Fine Gael au pouvoir.

« C’est un premier pas mais important », a tweeté Frances Black. Qualifiant les implantations israéliennes de « crime de guerre », elle a comparé son initiative aux premiers efforts de l’Irlande pour s’opposer à l’apartheid en Afrique du Sud, affirmant que l’Irlande « défendra toujours (…) la justice et les droits de l’Homme ».

Le gouvernement irlandais, connu pour être l’un des gouvernements européens aux positions pro-palestiniennes les plus affirmées, est fermement opposé à ce projet de loi, faisant notamment valoir que cela enfreindrait les règles communes européennes en instaurant une barrière commerciale au sein du marché unique et pourrait nuire à l’influence irlandaise dans la région.

Le projet de loi doit maintenant être examiné par un comité parlementaire, avant d’être éventuellement présenté aux députés irlandais. S’il est adopté, l’Irlande serait le premier pays de l’Union européenne à bannir le commerce en provenance des colonies.

Actuellement, l’UE autorise simplement ses Etats-membres à identifier les produits en provenance des implantations.

« Au nom du gouvernement, je suis ne suis pas en mesure d’accepter que ce projet de loi aille dans la bonne direction », a déclaré Simon Coveney, ministre des Affaires étrangères, durant le débat qui a précédé le vote.

Bien qu’il se sente « émotionnellement connecté » à ce texte, déplorant « la profonde injustice » dont souffrent les Palestiniens depuis des décennies, Coveney a ajouté qu’il y avait d’importantes raisons légales et politiques pour s’opposer à cette loi.

Premièrement, en tant que membre de l’Union européenne, l’Irlande n’a pas le droit d’interdire l’importation de biens disponibles ailleurs dans l’espace européen.

« L’adoption de la loi serait une violation du droit européen », a-t-il dit, en précisant que le procureur général d’Irlande avait confirmé cette donnée.

Le ministre irlandais des Affaires étrangères Simon Coveney pendant un débat d’une loi interdisant le commerce de bien provenant de colonies, le 11 juillet 2018 (Crédit : capture d’écran oireachtas.ie)

De plus, a ajouté Coveney, adopter cette loi diminuerait la capacité qu’a Dublin à influencer la politique européenne au Moyen Orient.

L’Irlande « attiserait le feu » qui ravage déjà le Moyen Orient, si le texte de loi venait à être adopté, a-t-il dit.

Frances Black a fait par de son désaccord avec l’évaluation juridique de Coveney, invoquant deux opinions légales qui corroboraient sa vision. Le texte de loi ne constitue pas un boycott d’Israël, a-t-elle dit, mais seulement des implantations.

« Nous devons être clair : les colonies israéliennes en Cisjordanie sont des crimes de guerre », a-t-elle dit.

La politique du gouvernement consistant à ouvrir le dialogue avec Israël « ne fonctionne pas », a-t-elle ajouté, déplorant le fait que Dublin continue à condamner les implantations mais ne prend aucune mesure.

« Tant que nous achetons leurs biens volés, rien ne changera », estime-t-elle.

Avant le discours, Black a fait part de sa nervosité, parce qu’on lui a fait savoir que « toute la Palestine l’écoutait ».

Des travailleurs palestiniens dans une usine d’emballage de dattes dans la vallée du Jourdain en Cisjordanie, le 11 novembre 2015. Ce produit sera étiqueté « Produit de Cisjordanie (implantation israélienne) s’il est exporté vers l’Union européenne. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israel)

Le projet de loi stipule qu’il est interdit « pour une personne d’importer ou de tenter d’importer des biens des colonies ».

De la même manière, ceux qui « aident une tierce personne à importer ou tenter d’importer des biens des colonies » s’exposent à des poursuites passibles de peines pouvant aller jusqu’à 5 ans de prison, si le texte était adopté.

« Le projet de loi interdit l’importation et la vente de biens, de services et de ressources naturelles provenant de colonies illégales dans des territoires occupés », avait déclaré Black dans un communiqué publié sur son site le 25 juin.

« De telles implantations sous illégales au regard du droit humanitaire internationale et du droit irlandais, et engendrent des violations des droits de l’Homme sur le terrain. Malgré cela, l’Irlande continue à fournir un soutien économique par le biais du commerce des biens des colonies. »

Bien que le texte ne mentionne pas Israël et les Territoires palestiniens, ses opposants affirment qu’il a été rédigé en visant spécifiquement le conflit israélo-palestinien.

La sénatrice indépendante Frances Black pendant un débat au Sénat irlandais sur une loi interdisant le commerce de bien provenant de colonies, le 11 juillet 2018 (Crédit : capture d’écran oireachtas.ie)

Black, ancienne chanteuse qui est entrée au Parlement en 2016, a toujours été une fervente supportrice de la cause palestinienne et détractrice de l’activité implantatoire d’Israël.

« J’ai vu l’impact de l’expansion des colonies quand je me suis rendue en Cisjordanie cette année : la limitation des déplacements, la réduction de l’espace pour le logement et la santé, la pénurie d’électricité », avait-elle écrit dans un article d’opinion dans le Irish Times, publié mercredi.

« J’ai été témoin de l’écrasante indignité de la communauté palestinienne, coupée d’arrivée d’eau pour qu’elle puisse être dirigée vers un poulailler israélien. Cette implantation commerciale, construite sur des terres volées, au-delà des frontières reconnues internationalement, est un crime de guerre. La réponse morale est-elle de condamner l’illégalité puis de demander le prix des œufs ? »

Black a ajouté qu’elle avait invité à Dublin deux fermiers palestiniens qui ont été directement affectés par l’activité implantatoire d’Israël.

« Mona et Fayez al-Taneeb vivent dans l’ombre de l’annexion israélienne illégale depuis 2003, et luttent contre la démolition de leur ferme et la confiscation de leur terre par une colonie commerciale israélienne », a-t-elle dit.

« La simple présence de cette colonie est une violation flagrante du droit internationale, mais cela ne console pas les peuples dont les vies sont en jeu. L’invasion continue, des terres sont saisies, et plus de 40 % de la Cisjordanie est désormais prise, ce qui mine la viabilité d’un état palestinien durable ».

Le projet de loi doit encore franchir une demi-douzaine d’étapes législatives, notamment plusieurs lectures par la chambre basse du parlement irlandais, avant d’être signé par le président Michael Higgins.

Le 30 janvier, le Sénat irlandais avait reporté le vote, quelques heures après que le Premier ministre Benjamin Netanyahu avait vivement critiqué le projet de loi.

« Cette initiative soutient ceux qui veulent boycotter Israël et contrevient totalement aux principes du libre-échange et de la justice », avait dit Netanyahu quelques heures avant le vote prévu.

Malgré le report du vote, l’ambassadrice irlandaise avait été convoquée en janvier pour fournir des clarifications sur le texte.

L’AFP a contribué à cet article.

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