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Israël a 74 ans, son économie est résiliente, mais l’horizon s’obscurcit

Israël a bien résisté aux deux dernières années, mais les experts invitent à la prudence en ce qui concerne les flux de fonds, l’inflation, le prix des logements, le coût de la vie

Soldats à la 74ème cérémonie du Jour de l’Indépendance, tenue au Mont Herzl, Jérusalem le 4 mai 2022 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Soldats à la 74ème cérémonie du Jour de l’Indépendance, tenue au Mont Herzl, Jérusalem le 4 mai 2022 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le mot qui définit probablement le mieux l’économie d’Israël alors que la nation célèbre son 74e anniversaire est « résilience ».

De la même manière que les Israéliens ont appris à rebondir, dans la douleur mais avec rapidité, après l’horreur des guerres et des attentats terroristes, l’économie a réussi à rebondir après les différentes crises économiques. Comme de coutume, cafés, bars et rues seront bondés à l’occasion de la célébration du Jour de l’Indépendance cette année, alors même que la nation a connu il y a peu une nouvelle vague d’attentats terroristes.

L’économie d’Israël s’est globalement mieux tirée de la crise financière de 2008 que la plupart des autres pays, en raison des politiques budgétaires et monétaires responsables de son gouvernement et de la banque centrale, de l’excédent de son compte courant, des réserves de change élevées et de son système bancaire solide.

En outre, l’économie s’est rapidement remise de la pire récession jamais provoquée par la pandémie de COVID-19, tirée par des industries technologiques en plein essor.

Des experts ont toutefois indiqué, lors d’entretiens avec le Times of Israel, que bien qu’il n’y ait pas de menaces internes majeures pour l’économie, des nuages sombres se profilaient, portés par la conjoncture internationale, faite du conflit en Ukraine, de l’inflation galopante et des marchés boursiers. Ces mêmes experts considèrent qu’Israël est tout-à-fait capable de relever ces défis avec les politiques appropriées, à condition que ses dirigeants fassent preuve de réactivité pour les relever efficacement et rapidement.

Un héritage de prudence

« Une fois de plus, Israël s’avère être une économie très résiliente », a déclaré Victor Bahar, économiste en chef à la Banque Hapoalim, lors d’un entretien téléphonique, résumant l’état de l’économie de la nation en ce jour Yom HaAtsmaout. « Au fil du temps, nous réalisons que c’est une caractéristique structurelle de l’économie. Chaque fois qu’il y a une crise, Israël parvient à la dépasser mieux que les autres économies avancées. »

Victor Bahar, chef économiste de la Bank Hapoalim (Crédit : Inbal Marmary)

« Peut-être que l’héritage de la crise économique et de l’hyperinflation des années 80 joue encore un rôle dans l’esprit des décideurs politiques ainsi que des citoyens », a-t-il déclaré. Cet héritage « peut être vu dans le taux d’épargne privé élevé des consommateurs israéliens et la politique budgétaire prudente des gouvernements israéliens au fil des ans ».

Tout cela, ainsi que la vigueur du secteur de la technologie, qui continue son essor en dépit des conflits ou de la pandémie, a aidé le pays à se remettre rapidement sur les rails.

L’économie israélienne enregistre une forte croissance cette année. La Banque d’Israël prévoit une croissance de l’ordre de 5,5 % en 2022. La prévision est supérieure aux estimations de croissance du PIB de l’agence de notation Fitch de 3,5 % pour le monde en 2022, 3,0 % pour la zone euro et 3,5 % pour les États-Unis.

Le chômage en Israël, qui a atteint son plus haut niveau depuis au moins 50 ans pour atteindre 15,7 % en 2020, est aujourd’hui presque redescendu à des niveaux d’avant la pandémie, à environ 3 %.

« Au début de la pandémie, la plupart des gens pensaient que le choc sur le marché du travail serait de longue durée », a rappelé Bahar. « Mais nous sommes en fait revenus à une situation de plein emploi beaucoup plus tôt que les projections les plus optimistes. J’en attribue le mérite au gouvernement qui, en juillet, a annulé toutes les allocations de chômage pour les travailleurs qui avaient perdu leur emploi. Cela les a incités à retourner au travail. »

Le Premier ministre Naftali Bennett dépose une couronne de fleurs lors de la cérémonie officielle du Jour du Souvenir, au cimetière militaire du mont Herzl, à Jérusalem, le 4 mai 2022. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO)

Le gouvernement du Premier ministre Naftali Bennett a pris les rênes en juin 2021 avec une coalition composite de partis de gauche, de centre et de droite, et une faction arabe. La politique du nouveau gouvernement a été de maintenir l’économie ouverte malgré la pandémie. Il a également réussi à adopter un budget en novembre, le premier depuis 2018.

La performance économique du gouvernement a été « plus que bonne », a déclaré Bahar de Hapoalim.

Le nouveau gouvernement a également lancé des réformes, adoptées avec la loi des Finances, dont la plus importante est l’augmentation progressive de l’âge de la retraite des femmes de 62 à 65 ans selon Bahar.

« Aucun gouvernement précédent n’avait osé y toucher, et cette décision est considérée comme un énorme succès par tous les économistes », a expliqué Bahar.

Le nouveau gouvernement a également alloué des fonds pour investir dans les infrastructures et les transports, et continue d’ouvrir l’économie en réduisant les droits de douane à l’importation sur certains produits. « Ce sont beaucoup de réformes », a déclaré Bahar. « Considérant qu’il s’agit d’un gouvernement fragile avec une coalition étroite, ils se sont plutôt bien débrouillés. »

Le produit intérieur brut d’Israël a bondi de 8,1 % en 2021, la plus forte augmentation en 21 ans et plus que la croissance moyenne de 5,3 % des pays de l’OCDE, selon les données compilées par le Bureau central des statistiques. Le PIB par habitant d’Israël a également connu une croissance impressionnante en 2021, augmentant de 6,3 %, contre une hausse moyenne de 5 % pour les pays de l’OCDE. Le PIB par habitant a bondi de 37 % au cours de la dernière décennie, passant de 31 850 $ en 2012 à 43 500 $ en 2022, selon les données compilées par les consultants BDO, publiées dans The Marker. En 2020, en pleine pandémie, Israël est entré dans le club des 20 premières nations avec le PIB par habitant le plus élevé.

Photo d’illustration : Des Israéliens s’arrêtent sur l’autoroute pour respecter deux minutes de silence à Tel Aviv à Yom HaShoah, le 12 avril 2017. (Crédit : lAFP PHOTO / JACK GUEZ)

À 74 ans, « Israël a atteint un sommet et fait partie des 10 à 20 pays les plus riches et plus avancés du monde », a déclaré Sergey Vastchenok, analyste principal chez Oppenheimer.

La nation a réussi une « transition très impressionnante » de son économie, a déclaré Vastchenok, « tirée principalement par le secteur de la haute technologie ».

En effet, le secteur technologique est très dynamique en Israël et le moteur de croissance de l’économie du pays depuis une trentaine d’années. Il attire des investissements internationaux, des multinationales et est devenu un terrain fertile pour les activités de fusions et acquisitions, maintenant que les entreprises étrangères cherchent à s’emparer des technologies israéliennes.

Pendant la pandémie, le secteur de la technologie en Israël et dans le monde a connu une croissance des plus fortes, avec une demande de technologies en hausse à mesure que les employés de bureau, les cours de fitness et les écoles passaient en distanciel. Israël, riche de l’un des écosystèmes technologiques les plus florissants au monde et plus de 7 000 startups, était bien placé pour saisir cette opportunité. Ses entreprises technologiques ont permis de protéger l’économie des pires ravages du coronavirus.

Les entreprises technologiques israéliennes ont levé près de 5,6 milliards de dollars au premier trimestre de 2022, à égalité avec le même trimestre un an plus tôt, mais moins que les 8,1 milliards de dollars levés par les entreprises technologiques israéliennes au quatrième trimestre de 2021. En 2021, les entreprises israéliennes ont levé la somme record de plus de 25 milliards de dollars, dépassant les 10 milliards de dollars levés en 2020.

Le premier trimestre de 2022 a été marqué par 39 sorties technologiques israéliennes – fusions et acquisitions, offre publique initiale d’actions et rachat – totalisant près de 9 milliards de dollars, après que le secteur a connu un record de 23,4 milliards de dollars dans ce domaine en 2021.

SentinelOne réalise son premier appel public à l’épargne à la Bourse de New York le 30 juin 2021 (Crédit : NYSE).

En 2021, le shekel est devenu l’une des monnaies les plus fortes au monde, et le déficit budgétaire, qui a explosé à 11,6 % du PIB en 2020 avec l’octroi de subventions et prestations pour aider les personnes touchées par les confinements liés à la pandémie, est maintenant redescendu à 1,2 % du PIB, bien inférieur aux niveaux d’avant la pandémie. En 2019, le déficit budgétaire était de 3,7 % du PIB. Le ratio de la dette par rapport au PIB, qui avait bondi à 72,6 % en 2020, devrait être d’environ 66 % à la fin de 2022.

« Je ne connais aucun autre pays qui ait réduit son niveau de déficit budgétaire aussi rapidement », a précisé Bahar.

Il y avait, au 12 avril, 92 licornes israéliennes – des entreprises technologiques privées évaluées à plus de 1 milliard de dollars – et 15 nouvelles licornes sont apparues cette année. Elles étaient 42 en 2021 et 19 en 2020, selon Tech Aviv, qui suit l’évolution de l’industrie.

Ces entreprises sont principalement basées en Israël, à New York et dans la Silicon Valley, et emploient un large panel de ressources humaines, avocats, commerciaux, créateurs et professionnels du marketing, programmeurs et ingénieurs.

« Les enfants en Israël aujourd’hui comprennent qu’ils n’ont pas besoin d’être programmeurs pour participer à l’économie de la technologie », a déclaré Eden Shochat, associé chez Aleph VC, qui gère quelque 850 millions de dollars d’actifs.

On enregistre déjà les « premiers signes » de l’effet d’entrainement que ces entreprises technologiques ont sur le reste de l’économie, a-t-il précisé. « Nous voyons des gens qui, historiquement, ne font pas partie de ce secteur, et qui participent maintenant à l’industrie à des postes variés », a-t-il déclaré, ajoutant espérer que l’année à venir renforce cette tendance.

Eden Shochat, cofondateur et associé à parts égales de la société de capital-risque israélienne Aleph. (Crédit : avec l’aimable autorisation d’Aleph)

Mais tout n’est pas rose dans la « Startup Nation », où l’industrie de la technologie ne concerne encore que 10 % de la population active, laissant grandement de côte les femmes, les Arabes israéliens et les ultra-orthodoxes. Cela aggrave des écarts de revenus déjà importants : Israël a l’un des niveaux les plus élevés d’inégalité des revenus parmi les pays de l’OCDE, et alors que certaines personnes ont du mal à payer les produits de première nécessité, les acteurs de la technologie peuvent s’acheter les maisons les plus chères et se promener dans Tel Aviv au volant de voitures électriques haut de gamme.

Cette inégalité des revenus « pourrait avoir un effet à long terme sur la société israélienne », a averti Bahar, de Hapoalim. « Cela pourrait nuire à l’unité de notre société, et c’est peut-être le principal problème en ce moment. »

Le prix des logements et le coût élevé de la vie sont également deux gros problèmes auxquels le gouvernement doit s’attaquer de toute urgence.

Par ailleurs, le secteur de la technologie souffre d’une énorme pénurie de travailleurs qualifiés. Cela pourrait freiner la croissance du secteur et avoir un impact sur l’économie.

Les effets persistants de la pandémie, de la guerre en Ukraine et de la hausse de l’inflation frappent les marchés boursiers du monde entier, ce qui entraîne une chute des valorisations des entreprises technologiques cotées en bourse, susceptible d’avoir des effets collatéraux.

La bourse de New York réagit à la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, au New York Stock Exchange (NYSE), le 9 novembre 2016. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images/AFP)

La chute des marchés boursiers « affecte tout et tout le monde », a déclaré Shochat d’Aleph, notant que ces tendances étaient susceptibles d’affecter à la fois les valorisations et les entreprises technologiques dans les deux à trois prochaines années.

Mais les conditions macroéconomiques « vont et viennent », a-t-il déclaré. « Elles sont transitoires. L’innovation, elle, est une constante. »

Des nuages plus sombres à venir

Les décideurs politiques israéliens ne peuvent pas se reposer sur les lauriers de la résilience, a averti l’ancienne vice-gouverneure de la Banque d’Israël, Nadine Baudot-Trajtenberg, dans une interview accordée au Times of Israel.

L’économie israélienne « se porte bien », a-t-elle dit, et a « profité de toutes les opportunités qui lui ont été données. Mais, a-t-elle averti, « les nuages venant de l’extérieur sont plus menaçants que ceux de l’année dernière ».

Il s’agit notamment de la guerre en Ukraine, qui provoque la déstabilisation mondiale, et de niveaux d’inflation et de taux d’intérêt plus élevés, qui affectent les marchés financiers à l’échelle mondiale.

L’ancienne gouverneure-adjointe de la Banque d’Israël, Nadine Baudot-Trajtenberg (Crédit : Bank of Israel)

Ces facteurs ne manqueront pas d’avoir un impact sur les flux de fonds à destination d’Israël, a déclaré Baudot-Trajtenberg, limitant le niveau d’investissement dans la technologie et les start-ups israéliennes, affaiblissant le shekel et alimentant davantage l’inflation locale.

« Pour nous, le choc va venir des flux financiers », a-t-elle déclaré.

L’une des raisons pour lesquelles Israël a bénéficié d’une « inflation vraiment faible » a été le renforcement du shekel au cours des 10 dernières années, en partie du fait de taux d’intérêt plus élevés en Israël que partout ailleurs, a-t-elle expliqué. En outre, les investisseurs institutionnels ont couvert leurs positions sur des actifs étrangers en achetant des shekels, poussant la monnaie israélienne à la hausse. Maintenant que les marchés étrangers se tournent, « nous allons assister à une découverture des positions par les institutions, ce qui revient un peu à dire qu’il y a plus d’argent qui va à l’étranger, ou moins d’argent qui rentre ».

Cet affaiblissement du shekel, qui s’est produit ces dernières semaines, alimentera davantage l’inflation locale, a-t-elle déclaré, entraînant un renchérissement des remboursements d’hypothèques et de prêts.

« De grands défis nous font face, mais nous sommes dans une bonne situation pour les relever si les politiques [prises par le gouvernement] sont appropriées », a déclaré Baudot-Trajtenberg.

Les futures menaces ne seront sans doute pas aussi évidentes et spectaculaires que celles posées par la pandémie, qui a entraîné une réaction d’urgence du gouvernement.

« Quand il y a une crise spectaculaire, vous réagissez immédiatement », a-t-elle déclaré. « Le problème d’aujourd’hui, c’est que l’eau n’est pas bouillante, elle se réchauffe lentement. »

« Allons-nous donc prendre les mesures appropriées ? Parce que même si les défis sont plus importants, ils ne sont pas en ébullition. Ils se feront sentir progressivement. Et c’est toujours dangereux pour les politiciens, qui ont tendance à reporter la prise de décisions. »

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