Israël avait du plutonium pour une bombe nucléaire pendant la guerre de 1967
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Israël avait du plutonium pour une bombe nucléaire pendant la guerre de 1967

Elie Geisler, ancien responsable israélien de l'atome, décrit la dissimulation du noyau de plutonium dans un ancien poste de police britannique dans le centre d'Israël

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

A titre d'illustration. Un noyau de plutonium du Los Alamos National Laboratory aux États-Unis en 1946. (Gouvernement américain/Wikimedia)
A titre d'illustration. Un noyau de plutonium du Los Alamos National Laboratory aux États-Unis en 1946. (Gouvernement américain/Wikimedia)

Dans la période précédant la guerre des Six Jours de 1967, Israël a caché un noyau de plutonium dans un ancien poste de police de construction britannique à l’extérieur de la ville de Gedera, avec l’intention d’en faire une bombe nucléaire opérationnelle si nécessaire, selon le témoignage d’un ancien responsable israélien qui gardait le site.

L’article a été publié mercredi dans le cadre d’une nouvelle série sur l’aspect nucléaire de la guerre des Six Jours dans la revue Nonproliferation Review, une revue dirigée par le Middlebury Institute of International Studies qui se décrit comme étant axée sur les « causes et conséquences de la prolifération des armes de destruction massive ».

Le témoignage d’Elie Geisler, l’ancien responsable atomique, a été recueilli par Avner Cohen, l’un des premiers chercheurs de l’histoire nucléaire d’Israël. Cohen est un personnage controversé au sein d’Israël, car une grande partie de ses écrits portent sur les armes nucléaires présumées d’Israël, ce qui est en contradiction avec la position ambiguë du gouvernement israélien, qui ne confirme ni ne nie l’existence de telles capacités.

Dans la série d’articles, Cohen approfondit sa conviction selon laquelle Israël a cherché à créer et potentiellement faire exploser une bombe nucléaire pendant la guerre, si nécessaire, pour montrer sa force contre les armées arabes qui l’attaquaient. Ce point de vue n’est pas universellement accepté par les spécialistes de la guerre.

Le professeur Avner Cohen. (Crédit : James Martin Center for Nonproliferation Studies)

L’évaluation de M. Cohen repose en grande partie sur les entretiens qu’il a menés en 1999 et 2000 avec le colonel (rés.) Yitzhak Yaakov, qui a supervisé le programme d’armement de l’armée et qui a affirmé être à l’origine de ce plan. Les interviews n’ont été publiées qu’en 2017, quatre ans après la mort de Yaakov, à l’occasion du 50e anniversaire de la guerre.

Ces plans nucléaires étaient « le dernier secret de la guerre de 1967 », a déclaré M. Cohen au New York Times en 2017, lorsqu’il a publié les transcriptions des interviews de Yaakov.

Selon Cohen, ce point de vue est renforcé par ce nouveau témoignage, dans lequel Geisler raconte son rôle dans la défense de ce qu’il dit être l’un des rares noyaux de plutonium en possession d’Israël à l’époque.

« Au cours de mes inspections, j’ai réfléchi sur le fait que j’avais sous mon contrôle le premier noyau nucléaire juif israélien », écrit-il.

Elie Geisler, un ancien responsable israélien de l’atome qui prétend avoir préservé un noyau de plutonium pendant la guerre des Six jours de 1967 sur une photographie non datée. (Centre Wilson)

Dans son témoignage – dont certaines parties ont été publiées dans un livre publié sous un pseudonyme en 2017 – Geisler décrit une mini-guerre civile qui a failli avoir lieu sur le site, alors que le colonel Yaakov demandait l’accès à l’installation techniquement civile.

En raison d’une confusion apparente, sa permission d’entrer sur le site n’est jamais arrivée, et une impasse s’en est suivie – Yaakov soutenu par les cadets de Tsahal et Geisler par un contingent de gardes-frontières.

Geisler se souvient d’avoir dit à Yaakov que « s’il essayait d’utiliser la force, nous verserions inutilement du sang israélien ». Pour éviter la violence, Geisler a appelé l’un de ses supérieurs, ce qui équivaudrait normalement à une violation du protocole, et on lui a dit qu’ils « savaient pour le colonel Yaakov et sa visite, mais pour une raison ou une autre – quelqu’un a oublié ou autre chose – ne m’avait pas informé ».

Selon Cohen, le récit de Geisler correspond à une affirmation faite par Yaakov dans son interview de 1999 selon laquelle « il y avait un problème » pour accéder au site.

Geisler pense apparemment que la tentative de Yaakov d’entrer sur le site constituait « un effort illégitime de la part de Tsahal pour réclamer la garde des armes nucléaires de la nation », selon Cohen.

« Il se trouve que j’étais là et que j’ai été un témoin oculaire d’événements, et dont pour certains j’ai compris la puissante empreinte historique, tandis que d’autres non. C’est pourquoi il m’a fallu plusieurs décennies avant de pouvoir mettre ces souvenirs sur papier », a dit Geisler à Cohen, qui a compilé le récit en un seul article cohérent à partir de multiples interviews et conversations.

Cependant, Cohen conteste ce point de vue, estimant que les actions de Yaakov n’étaient pas une tentative de coup d’État militaire, mais plutôt le résultat d’une réelle confusion et d’une structure organisationnelle peu claire, « de véritables douleurs de croissance de l’entrée soudaine et improvisée d’Israël dans l’ère nucléaire ».

« Le colis »

De 1963 à 1973, Geisler a travaillé dans le programme nucléaire israélien dans le cadre de l’Autorité scientifique classée, une organisation civile responsable des efforts de développement d’armes du pays, selon le témoignage.

Dans les semaines précédant la guerre, Geisler a été envoyé avec un contingent de gardes-frontières au poste de police de Qatra de l’époque du mandat britannique à l’extérieur de Gedera et chargé de garder un « colis », une caisse en bois contenant une « demi-sphère métallique » radioactive.

Mon travail principal consistait à m’occuper du « colis » en utilisant Geiger et d’autres instruments pour vérifier la sûreté et la sécurité de l’objet – le cœur – et pour vérifier qu’il n’y avait aucune fuite de rayonnement », écrit Geisler.

Comme I’engin libérait à la fois des rayonnements gamma et alpha, il était convaincu qu’il s’agissait bien de la « vraie chose », un noyau de plutonium.

Le commissariat de police abandonné de Qatra à l’époque du mandat britannique, à l’extérieur de la ville centrale israélienne de Gedera, en septembre 2018. (Dork105/Wikimedia)

Geisler pense qu’à l’époque, Israël n’aurait eu assez de matières radioactives que pour créer un ou deux noyaux, bien que certains aient affirmé que deux ou trois avaient été produits.

« Je me tenais dans cette petite pièce et je regardais l’objet avec beaucoup de crainte, ayant vu des photos et des films de la dévastation d’Hiroshima et de Nagasaki »; a-t-il déclaré.

« Je savais parfaitement que l’utilisation de cet engin serait le ‘dernier recours’ des dirigeants politiques du pays, dont la politique était, et demeure à ce jour, de ne pas être les premiers à introduire des armes nucléaires au Moyen Orient, ni à confirmer ni à nier la capacité nucléaire israélienne », a ajouté Geisler.

Il a élaboré des plans d’urgence avec le commandant des gardes-frontières sur la manière dont ils pourraient déplacer le noyau « vers un point d’assemblage, où il serait intégré aux autres éléments de la bombe ».

Yitzhak Yaakov, général de brigade à la retraite de l’armée israélienne. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Selon Cohen, dans ses entretiens de 1999 et 2000, Yaakov a détaillé le plan pour faire exploser un tel dispositif, qui a été nommé « Shimshon », ou Samson, d’après le personnage de la bible.

Yaakov a dit que ce plan résultait d’une peur profonde.

« Écoutez, c’était si naturel », a dit Yaakov à Cohen. « Vous avez un ennemi, et il dit qu’il va vous jeter à la mer. Vous devez le croire. »

« Comment faire en sorte de l’arrêter ? » demanda-t-il. « Vous devez lui faire peur. Si vous avez quelque chose qui peut lui faire peur, vous lui faites peur. »

Selon Yaakov, le projet permettrait à Israël de « faire peur » à l’Égypte en faisant exploser un engin atomique au sommet d’une montagne, à environ 20 km d’un complexe militaire égyptien à Abu Ageila.

« Le plan, s’il avait été déclenché sur ordre du Premier ministre et du chef d’état-major militaire, était d’envoyer une petite force de parachutistes pour détourner l’armée égyptienne dans le désert afin qu’une équipe puisse préparer l’explosion nucléaire », indique le rapport.

Un camion égyptien en feu après une frappe directe d’un char israélien pendant la guerre des Six Jours, le 5 juin 1967. (Crédit : David Rubinger/GPO)

« Deux gros hélicoptères devaient atterrir, livrer l’engin nucléaire, puis créer un poste de commandement dans un ruisseau de montagne ou un canyon. Si l’ordre avait été donné de déclencher l’explosion, l’éclair aveuglant et le nuage en forme de champignon auraient été vus dans les déserts du Sinaï et du Néguev, et peut-être jusqu’au Caire. »

Il s’est avéré que la victoire d’Israël a été rapide et décisive et qu’il n’y a pas eu besoin d’un plan apocalyptique, mais Yaakov croyait toujours qu’Israël devait aller de l’avant et déclarer publiquement sa puissance nucléaire.

En 2001, environ deux ans après ses conversations avec Cohen, Yaakov a été arrêté en Israël et accusé d’avoir transmis des informations secrètes dans l’intention de nuire à la sécurité de l’État. Bien qu’elle ne soit pas détaillée dans l’acte d’accusation, cette infraction était liée à un mémoire que Yaakov avait écrit.

Il a été acquitté de l’accusation principale mais reconnu coupable de la remise non autorisée d’informations secrètes. Yaakov a été condamné à deux ans avec sursis.

L’équipe du Times of Israel a contribué à cet article.

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