Israël s’inspire de l’Europe pour lutter contre la prostitution
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Israël s’inspire de l’Europe pour lutter contre la prostitution

Le ministère de la Justice envisage le populaire “modèle nordique” de criminalisation de la fréquentation des travailleurs sexuels, mais les Israéliens n’acceptent pas cette idée

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Un homme souriant à une jeune femme devant une maison close de Tel Aviv, le 21 septembre 2008. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Un homme souriant à une jeune femme devant une maison close de Tel Aviv, le 21 septembre 2008. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Vous pouvez les voir errer, apprêtés à l’ancienne gare routière décrépite de Tel Aviv, traînant autour de la gare de Beer Sheva ou racolant le client sur le littoral de Haïfa. Mais en dehors des gros titres occasionnels (comme quand une prostituée de longue date se pend dans une maison close de Tel Aviv), cachés dans des « appartements discrets », les 12 000 travailleurs sexuels d’Israël, dans un secteur qui pèse 1,2 milliard de shekels (286 millions d’euros), sont en général invisibles pour beaucoup d’Israéliens.

Mais le sujet pourrait rapidement concerner la Knesset.

Le ministère de la Justice a annoncé la semaine dernière qu’il formerait une commission pour évaluer la possibilité de pénaliser le paiement du sexe, se basant majoritairement sur la loi de pays comme la Suède, la Norvège, et, comme depuis le début du mois, la France.

La directrice générale du ministère de la Justice, Amy Palmer, dirigera la commission, et des représentants d’autres ministères en feront partie, mais n’ont pas encore été nommés, selon le porte-parole de la ministre de la Justice Ayelet Shaked.

Alors que la prostitution en tant que telle reste légale en Israël, le proxénétisme, le trafic sexuel et la gestion d’une maison close sont punissables par la loi. La formation de cette commission suit presque une décennie d’efforts de députées femmes pour amener une législation criminalisant les clients, principalement par Zehava Gal-on, du parti Meretz. De l’autre côté du spectre politique, Shuli Moalem-Refaeli, du parti HaBayit HaYehudi, a récemment soutenu ses tentatives.

Alors que l’on ne sait pas encore ce que recommandera la commission, si elle recommande quelque chose, le duo improbable de députées a dans le passé suggéré des amendes ou jusqu’à un an de prison pour les clients, avec une option pour les délinquants primaires de pouvoir assister à des séminaires sur la prostitution à la place des poursuites criminelles. Gal-on et Moalem-Refaeli ont également proposé d’étendre les services sociaux pour les prostituées. (En 2012, un projet de loi similaire de Gal-on et de la députée de Kadima Orit Zuaretz avait été soutenu par la commission des Lois de la Knesset, mais le gouvernement avait été dissous avant qu’il ne puisse aller plus loin.)

Cependant, des sondages récents ont montré que les Israéliens pourraient ne pas être complètement d’accord avec la pénalisation des personnes qui engagent des prostituées, même s’ils pensent que cela découragera le phénomène.

Pendant ce temps, les détracteurs ont prévenu que le projet de loi pourrait effectivement détruire la notion que les femmes ont le droit de vendre leurs corps, pourrait empirer les conditions des prostituées qui seraient obligées de se cacher encore plus, et créer un système de justice asymétrique qui punit le client mais exonère la prostituée.

Selon la première étude complète sur les travailleurs du sexe du ministère des Affaires sociales le mois dernier, la majorité d’entre eux sont des femmes juives, israéliennes, mères, âgées de plus de 30 ans, nées en ancienne Union soviétique, et elles sont entrées dans ce secteur pour des raisons financières.

En moyenne, ils voient 5,5 clients par jour. Et 76 % d’entre eux veulent sortir de la prostitution.

Une prostituée dans une rue du sud de Tel Aviv le 1er janvier 2013 ; illustration. (Crédit : Flash90)
Une prostituée dans une rue du sud de Tel Aviv le 1er janvier 2013 ; illustration. (Crédit : Flash90)

‘Tous les jours, je veux mourir de ce travail’

Le rapport du ministère des Affaires sociales estime qu’il y a entre 11 420 et 12 370 travailleurs du sexe en Israël, dont 95 % sont des femmes, et 89 % ont plus de 18 ans. Entre 970 et 1 260 (11 %) sont mineures.

Les chiffres placent le nombre de prostituées pour 100 000 Israéliens de 121 à 128, moins que des pays comme l’Autriche, la Belgique, la Hongrie et la Suède ; plus que la République tchèque, l’Irlande, la Norvège et le Danemark.

Quelque 87 % des femmes ont la nationalité israélienne, et 86 % sont juives. La plupart ont plus de 30 ans (70 %), ont au moins un enfant (62 %), et une coute majorité (52 %) est née dans l’ancienne Union soviétique. La majorité est entrée dans la prostitution suite à des difficultés financières (66 %) et 7 % à cause d’une addiction à une drogue. Un cinquième est diplômé d’une université.

Environ 510 millions de shekels (121 millions d’euros) sont gagnés tous les ans dans les 265 « appartements discrets », 43 % de la somme totale annuelle (1,2 milliard en 2014) produite par ce secteur.

Les services d’escort ont amassé 220 millions de shekels (52 millions d’euros), et les salons de massage qui proposent des services sexuels 190 millions de shekels (45 millions d’euros). La prostitution de rue a généré 70 millions de shekels (17 millions d’euros) de revenu annuel, soit 6 % du total annuel. Environ un quart des prostituées israéliennes voient plus de sept clients par jour (la moyenne est à 5,5), selon le rapport.

La police de l'immigration pendant la déportation de prostituées d'Europe de l'Est près de Haïfa. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
La police de l’immigration pendant la déportation de prostituées d’Europe de l’Est près de Haïfa. (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Les difficultés financières sont le premier facteur menant les femmes à la prostitution (66 %), et pour la plupart (71 %), c’est la raison pour laquelle elles restent (les 23 % restants disent que « cela leur convient »). La plupart des femmes disent qu’elles veulent partir (76 %), 10 % ne veulent pas, 7 % ne savent pas, et 7 % « pas maintenant ».

« Les enfants grandissent et demandent déjà où va Maman le soir. Je ne peux pas continuer à mentir tout le temps et leur dire que je travaille dans un bar », a déclaré une participante anonyme à l’étude, qui a interrogé 609 femmes en face-à-face (toutes sont citées de manière anonyme).

« J’en suis malade. C’est très difficile, psychologiquement, vous savez. Ce n’est pas facile tous les jours, chaque expérience de prostitution est déplaisante, je ne m’y habitue pas. Dans ma tête, je ne suis pas une prostituée », a déclaré une autre.

‘Les enfants grandissent et demandent déjà où va Maman le soir’

« Tous les jours, je veux mourir de ce travail », a ajouté une troisième.

Certaines étaient plus évasives. « Je ne sais pas. Quand j’aurai de l’argent, je partirai. Au moins un million », a déclaré une.

« Je voulais, mais j’ai cherché un autre travail. Faire le ménage ne me convient pas, parfois [la prostitution] oui », a dit une autre femme selon le rapport.

« Pas vraiment. Peut-être quand je serai plus âgée, je voudrais arrêter, et peut-être que je serai secrétaire alors. »

Une prostituée devant une maison close de Tel Aviv regardant une policière, le 21 septembre 2008 ; illustration. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Une prostituée devant une maison close de Tel Aviv regardant une policière, le 21 septembre 2008 ; illustration. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

D’autres soulignaient que cela leur convenait. « J’ai l’impression que c’est ma période la plus productive, et j’ai aussi la patience pour ça. A l’époque (il y a 28 ans), je l’ai fait comme si j’étais forcée. La vie m’a focrée. Mais aujourd’hui je le fais avec plaisir.

(Pour cet article, une distinction est faite entre la prostitution et le trafic sexuel, ce dernier étant déjà illégal, même si ces deux notions se recouvrent largement. En ce qui concerne le trafic sexuel, le département d’Etat américain a amélioré le classement d’Israël, qui est passé dans le « tiers 1 » sur le trafic d’êtres humains, indiquant que le gouvernement se soumet aux exigences minimales pour empêcher le phénomène, tout en l’appelant à imposer des pénalités plus strictes sur les responsables.)

Toutes les prostituées sont-elles des victimes ?

La pénalisation des clients de prostituées a été introduite en premier par la Suède dans sa loi sur l’achat de sexe de 1999, et a depuis été adoptée par la Norvège, l’Islande, le Canada, et l’Irlande du Nord. Elle demande aux consommateurs de payer une amende ou de purger six mois de prison.

Défendant la contradiction apparente entre l’illégalité de l’achat de sexe et la légalité de sa vente, la Suède a soutenu que la prostitution est essentiellement un acte d’exploitation et de violence par les consommateurs, qui ont une position de pouvoir et devraient porter plus haut le poids de la peine.

Le débat a ensuite été exporté de Suède, laissant des pays divisés sur ce sujet. « Ne me libérez pas, je m’en occupe », était-il écrit sur une pancarte brandi par une prostituée le 7 avril en France, après la décision d’imposer une amende de 3 750 euros aux clients des prostitués.

Faisant écho à l’argument suédois, Gal-on a affirmé le 18 avril que « la prostitution est une violence sexuelle et un esclavage des femmes, et dans la vaste majorité des cas ne fournit pas de revenus aux femmes mais plutôt aux maquereaux. »

Zahava Galon during a Knesset meeting (photo credit: Miriam Alster/Flash90)
Zahava Galon à la Knesset. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Le discours libéral trompeur sur le droit des femmes à vendre leurs corps ignore les relations de pouvoir dans le monde de la prostitution, et les relations de pouvoir dans le monde en général. La prostitution, sous sa forme actuelle, ne peut exister que dans un monde inégalitaire dans lequel il est acceptable d’asservir les femmes pour les besoins des hommes. Une société qui permet d’acheter le corps des femmes encourage l’idée que toutes les femmes peuvent être achetées », a-t-elle affirmé.

‘Le discours libéral trompeur sur le droit des femmes à vendre leurs corps ignore les relations de pouvoir dans le monde de la prostitution’

Soulignant l’opposition aux projets de pénalisation des clients, le chercheur Yehuda Troan a noté dans un rapport de la Knesset de 2008 qu’une asymétrie dans les pénalités était « problématique » pour certains.

« Il y a ceux qui ont des réserves fondamentales sur le modèle de la criminalité unilatérale, puisqu’il donne une exemption aux prostituées, qui sont également complices de l’action interdite. Une criminalité unilatérale est responsable de l’envoi d’un message disant que les femmes peuvent travailler dans la prostitution, ou peut être interprété comme une position sociale telle que celle-ci, qui est problématique pour beaucoup », avait-il écrit.

L’application de la loi pourrait également poser un problème, la police israélienne ayant un budget limité. La loi rendra plus difficile la collecte de preuves, puisque les prostituées pourraient se méfier de la coopération et tendre à protéger leurs clients, avait-t-il affirmé. De plus, une loi contre les clients pourrait augmenter les difficultés des services de sécurité à réprimer ceux qui dirigent les opérations, puisqu’elle compromet les dépositions de beaucoup de témoins, principalement des clients. Finalement, elle pourrait forcer les prostituées à se cacher encore plus, empirant leurs conditions, avait-t-il indiqué.

Les Israéliens entre deux chaises

Des études ont montré un soutien croissant des Israéliens aux lois ciblant les acheteurs de services sexuels, bien qu’ils préfèrent la régulation à une interdiction totale.

Une étude de septembre 2015 du ministère des Affaires sociales sur 754 Israéliens a montré que 54 % d’entre eux préférait en général « une législation contre les clients de services de prostitution ».

Mais quand ils étaient interrogés plus précisément pour savoir si les clients devraient être « punis », le chiffre tombait à 42 %. La grande majorité des répondants (83 %) a déclaré que le gouvernement devrait travailler à réduire la prostitution, mais à peine plus préféraient une autorisation des maisons closes à agir avec des régulations (59 %) à une interdiction pure (52 %). En d’autres termes, les répondants israéliens préféraient une législation, mais probablement une qui n’inclurait pas de pénalités criminelles.

Le soutien à la pénalisation de ceux qui engagent des prostituées était en hausse comparé à des sondages précédents (22 % dans une étude de la Knesset commandée par Gal-on ; 43 % en 2013), mais le rapport du ministère des Affaires sociales notait qu’il « ne savait pas si le changement était le résultat de la formulation (criminalisation contre pénalisation) ou si le soutien à la pénalisation des clients avait réellement augmenté. »

Manifestation contre le trafic des femmes devant la Knesset, à Jérusalem, le 5 février 2012. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)
Manifestation contre le trafic des femmes devant la Knesset, à Jérusalem, le 5 février 2012. (Crédit : Uri Lenz/Flash90)

Cela ne dit pas que les Israéliens ne pensent pas en général que la prostitution est nuisible. Quelque 81 % des répondants du sondage de 2015 ont déclaré qu’il s’agit d’un phénomène qui compromet la dignité humaine, 70 % pensaient que c’est un phénomène social qui nuit aux relations entre femmes et hommes, et 74 % ont dit penser que les travailleurs sexuels ne peuvent pas quitter ce cycle sans aide.

Les Israéliens pensent aussi que les prostituées connaissent des blessures psychologiques (87 %), des blessures physiques (76 %), des viols (70 %) et des vols (60 %). Parallèlement, 55 % pensent que les femmes ont un droit sur leurs corps, y compris de le vendre, et la majorité est contre la pénalisation des prostituées elles-mêmes.

Et la moitié (54 %) pense que des lois pénalisant les clients réduiraient le phénomène.

Abordant la disparité entre l’opposition publique et les opinions sur son efficacité, le rapport de la Knesset de 2008 concluait : « Bien que les opinions et attentes du public ne préjugent pas précisément de l’influence légale, il semble que le fait que la plupart du public ne pense pas que le client devrait être criminalisé atteste d’une opinion de la prostitution comme légitime et diffuse le danger d’une non conformation à la loi, et par conséquent de l’outrage à la loi. D’autre part, il semble que le fait que la plupart du public voit que la législation proposée réduirait l’étendue de la prostitution renforce l’argument que la stigmatisation du crime qui accompagne la criminalisation du client, accompagnée d’information et de sensibilisation, effectueraient probablement un changement normatif et sociétal. »

Une jeune femme devant une maison close du sud de Tel Aviv, le 21 septembre 2008. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)
Une jeune femme devant une maison close du sud de Tel Aviv, le 21 septembre 2008. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Il soulignait également la question de la relation entre le manque de soutien public et la législation : la législation doit-elle refléter le changement social, ou le créer ?

Le rapport cite le Dr Noya Rimalt de l’université de Haïfa, qui avait témoigné pendant une audition en 2007 que bien qu’il soit préférable que la conscience publique mène la législation, il y avait des cas dans la loi israélienne où les lois avaient mené le changement, comme les législations strictes sur le harcèlement sexuel des années 1990 et l’interdiction de fumer dans les lieux publics.

« Un processus pédagogique devrait précéder un changement légal », avait déclaré Rimalt à l’époque, ajoutant que « cela ne marche pas toujours comme cela. »

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