Jamie McGoldrick : le monde arabe doit donner plus aux Palestiniens
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Interview“Personne ne s’investit sur le long terme”

Jamie McGoldrick : le monde arabe doit donner plus aux Palestiniens

Le coordinateur spécial adjoint des Nations unies pour le processus de paix a déclaré que l'ONU souhaite que l'Autorité palestinienne reprenne le contrôle de Gaza

Jamie McGoldrick, coordinateur spécial adjoint des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, à son bureau de Jérusalem, le 31 octobre 2018 (Crédit : Raphael Ahren / Times of Israel)
Jamie McGoldrick, coordinateur spécial adjoint des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, à son bureau de Jérusalem, le 31 octobre 2018 (Crédit : Raphael Ahren / Times of Israel)

Le monde arabe devrait augmenter ses dons aux Palestiniens, mais la responsabilité de la mauvaise situation humanitaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza incombe en dernier ressort à Israël, a déclaré un haut responsable des Nations unies basé à Jérusalem.

Bien que Jamie McGoldrick, coordinateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, partage l’avis de l’administration américaine selon lequel la communauté internationale doit augmenter les dons aux Palestiniens, en particulier pour améliorer la “situation catastrophique” à Gaza, il a également indiqué qu’Israël, en tant que “puissance occupante”, doit faire plus pour améliorer les conditions dans la bande côtière.

“Le monde arabe devrait contribuer davantage, mais nous devons également reconnaître qu’il y a une occupation. Il y a des responsabilités à assumer par rapport au contexte créé par Israël”, a-t-il déclaré au Times of Israel lors d’un entretien.

“Les restrictions de circulation et d’accès à Gaza, par exemple, ne sont pas mises en place par le monde arabe. Elles sont mises en place par Israël. Je dirais donc qu’il existe différents degrés de responsabilité en matière de soutien et d’amélioration des conditions de vie des habitants de Gaza. C’est le monde arabe, la communauté internationale et aussi Israël”.

McGoldrick a non seulement critiqué les récentes coupes budgétaires spectaculaires faites aux Palestiniens par l’administration du président américain Donald Trump, mais il a aussi évoqué la “fatigue générale” des donateurs qui rend de plus en plus difficile la collecte des fonds nécessaires pour venir en aide à la Cisjordanie et Gaza.

“La communauté des donateurs questionne le soutien à la situation humanitaire en Palestine”, a-t-il déclaré, ajoutant que le “plan de réponse” des Nations unies pour la Palestine, un appel annuel lancé par l’organisme international aux donateurs pour soutenir les projets d’aide, un appel qui a considérablement moins de succès que dans le passé.

“Personne ne fait d’effort. L’Union européenne et d’autres pays se sont manifestés et ont bricolé, mais il faut obtenir un engagement plus stable”, a-t-il déclaré. “Ce qu’il faut, c’est un engagement permanent pour assurer la continuité de l’aide, plutôt que des paiements ponctuels.”

Comme d’autres pays, le monde arabe n’a pas pris de tels engagements, a déploré M. McGoldrick. “Je ne pense pas qu’ils se soient manifestés de manière constante et régulière et aient dit qu’ils donneraient une somme
‘x’ pour les trois à cinq prochaines années.”

Illustration : une Palestinienne marche à côté d’un centre de santé fermé de l’UNRWA, l’agence chargée de l’aide aux réfugiés palestiniens de l’ONU, au cours d’une grève des institutions de l’UNRWA à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, le 24 septembre 2018 (Crédit : AFP/Said Khatib)

La communauté internationale des donateurs est “clairement découragée” par la crise humanitaire palestinienne, a-t-il poursuivi.

“Nous ne comprenons pas pourquoi. Cela semble être une dépréciation de ce qui se passe ici”, a-t-il déclaré, se référant à l’agence de l’ONU chargée d’aider les réfugiés palestiniens.

Plus tôt cette année, les États-Unis ont coupé toute leur aide à l’UNRWA, qualifiant cette organisation d’ “irrémédiablement biaisée”.

“Au niveau régional, il y a beaucoup d’intérêts concurrents ici. Il y a de nouvelles crises – en Syrie, en Libye, au Yémen – et toutes captent un degré d’attention différent”, a déclaré McGoldrick. “La crise palestinienne dure depuis longtemps. Peut-être qu’il y a de la lassitude, peut-être que les gens attendent de voir ce qui va arriver.”

Il a cependant convenu avec l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, Nikki Haley, qui avait déclaré en juillet dans un discours devant le Conseil de sécurité que d’autres pays, y compris ceux qui attaquaient Washington pour avoir coupé des fonds, ne versaient eux-mêmes que très peu aux Palestiniens.

Par exemple, l’Iran, l’Algérie et la Tunisie n’ont rien versé l’année dernière, avait alors déclaré Haley, appelant les pays qui défendaient énergiquement les droits des Palestiniens à accroître leur aide financière pour cette cause.

“Elle disait que beaucoup de gens parlent d’appui à l’UNRWA mais ne le financent pas. Et je pense que c’est vrai”, a-t-il déclaré.

Alors que le Qatar et quelques autres pays arabes ont donné d’énormes sommes d’argent à des projets d’aide bénéficiant aux Palestiniens, plusieurs autres États arabes n’ont pas apporté de contributions majeures.

Nikki Haley, ancienne ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU, pendant une réunion du Conseil de sécurité sur la situation au Moyen-Orient à New York, le 12 avril 2017. (Crédit : Spencer Platt/Getty Images/AFP)

S’exprimant auprès du Times of Israel dans le quartier de Armon Hanatziv à Jérusalem, McGoldrick a décrit de manière très détaillée les difficultés de la population de Gaza, soulignant que la violence à l’égard d’Israël émanant de l’enclave est l’expression d’une frustration croissante parmi la population.

“Tout le monde reconnaît, y compris le gouvernement israélien, que plus on peut mettre fin à la crise humanitaire et rendre la vie des gens meilleure, moins ils seront frustrés et en colère”, a-t-il déclaré. “Et s’ils avaient un espoir, ce qui manque cruellement à Gaza, et que les gens pensaient qu’il était possible d’avoir une vie meilleure – ils seraient occupés à autre chose [que d’attaquer Israël].

“Lorsque 70 % des jeunes sont au chômage à Gaza, on peut dire que le contexte est frustrant”, a poursuivi McGoldrick. “Vous avez un téléphone portable et vous pouvez voir comment le monde extérieur se porte, vous pouvez voir comment les gens profitent de la vie à l’extérieur. Et vous, vous êtes coincé, le seul horizon est l’océan. Vous regardez l’océan et vous ne pouvez pas vous échapper. Donc, les gens se sentent frustrés.”

La fracture au sein de la société palestinienne ne donne également que peu d’espoir aux habitants, a-t-il ajouté, ajoutant que l’ONU soutenait les efforts en cours pour combler le fossé entre le parti du Fatah du président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, qui règne en Cisjordanie, et l’organisation terroriste du Hamas à Gaza.

“La réconciliation est la clé de tout. L’idée est de mettre en place un environnement de gouvernance stable à Gaza, un gouvernement avec qui nous pouvons travailler et rester en liaison, un organe qui puisse avoir des liens avec le monde extérieur. Et pour le moment, ce n’est pas le cas”, a-t-il déclaré.

“Les efforts des Égyptiens et d’autres ainsi que ceux de l’envoyé spécial [de l’ONU pour le processus de paix au Moyen-Orient, Nickolay Mladenov] se poursuivent. Ces choses peuvent prendre beaucoup de temps.”

De gauche à droite : le coordinateur spécial pour le processus de paix au Moyen-Orient Nickolay Mladenov , le secrétaire d’Etat des Nations unies Antonio Guterres, l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley, l’envoyé pour la paix américain Jason Greenblatt et le conseiller spécial et gendre du président Donald Trump Jared Kushner avant une session du conseil de sécurité de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien (Crédit : capture d’écran Nations unies)

En fin de compte, l’ONU souhaite que l’AP reprenne le contrôle de Gaza, a déclaré McGoldrick. “Cela facilite notre travail et créerait, espérons-le, une atmosphère dans laquelle les gens peuvent avoir de l’espoir.”

L’Égypte a négocié un accord entre le Hamas et le Fatah en octobre 2017 afin de faire progresser les efforts de réconciliation, mais les participants ne sont pas parvenus à le mettre en œuvre. Ils sont en désaccord sur Gaza depuis que le Hamas a pris le contrôle de la bande à l’AP lors d’un coup d’Etat sanglant en 2007.

Dans le même temps, la situation humanitaire sur le terrain à Gaza reste “terrible”, a-t-il noté.

“C’est une situation catastrophique depuis le début de la Grande Marche du Retour, le 30 mars, lorsque la violence a éclaté”, a-t-il déclaré, évoquant une série de manifestations à la frontière de Gaza que le Hamas a organisées.

Des Palestiniens se préparent à brûler des pneus lors des affrontements hebdomadaires de la « Marche du retour » à la frontière de Gaza, à l’est de la ville de Gaza City, le 6 juillet 2018. (Crédit : AFP / Said Khatib)

“Quand on va à l’hôpital, on voit des choses tragiques que nous ne devrions pas voir à notre époque. Les deux garçons que je vois, l’un qui s’appelle Noor et l’autre qui s’appelle Hamsa, ont entre 18 et 19 ans et ils sont tous les deux tétraplégiques », a-t-il déclaré. “Ils sont dans un lit d’hôpital inadapté car il n’y a de l’électricité que quatre heures par jour.”

“C’est la réalité. Et ce père et cette mère qui regardent leurs enfants dont personne ne s’occupe. Ce qui les intéresse, c’est : pourquoi cette vie ne peut-elle pas être meilleure ? Nous devons trouver un moyen pour l’humanité l’emporte sur la politique, car ce n’est pas le cas pour le moment.”

McGoldrick, qui a travaillé au Yémen avant d’arriver à Jérusalem au début de l’année, a déclaré que la plupart des familles à Gaza n’ont “pas de casier politique” et ne sont pas motivées par des objectifs politiques.

“Ils se retrouvent simplement pris dans des circonstances très difficiles, hors de leur contrôle”, a-t-il déclaré. “Et tout ce qu’ils veulent, c’est vivre leur propre vie – avoir une voiture, une maison, une bonne éducation et de bonnes installations hospitalières. C’est essentiellement ce que veulent la plupart des gens. Ces gens veulent juste une vie. Je pense que la plupart des gens ici veulent juste continuer leur vie.”

Interrogé sur la violence incessante de Gaza à l’égard d’Israël et sur la question de la prétendue majorité apolitique tenue en otage par une minorité radicale désireuse de détruire Israël, McGoldrick a souligné la disparité entre les nombres de victimes.

“Mais reconnaissons également combien de personnes ont été tuées ou blessées du côté israélien depuis le 30 mars. Combien ont été tués et blessés depuis le 30 mars de l’autre côté ?”, a-t-il demandé.

Depuis le début des manifestations violentes qui ont commencé le 30 mars, plus de 150 Palestiniens ont été tués par des tirs israéliens lors d’affrontements le long de la frontière, y compris contre un certain nombre de personnes qui ont franchi la barrière vers Israël. Des dizaines de victimes étaient des membres du Hamas. Au cours de cette période, Aviv Levi, un soldat israélien a été tué par un sniper palestinien.

Quand on lui demande s’il est judicieux de comparer le nombre de victimes, McGoldrick répond : “Non, je vous dis simplement que nous devons reconnaître que des innocents participent à ces manifestations.”

“Certaines manifestations sont dues à la frustration et à la colère des gens, qui ne voient aucun espoir”, a-t-il déclaré. “De nombreux enfants ont été blessés par balle. Les enfants ne devraient pas se retrouver dans ces situations difficiles de toute façon. Mais toutes les parties doivent faire preuve de plus d’attention l’une envers l’autre.”

McGoldrick a également fait valoir que les dizaines de millions de dollars récemment annoncés par le Qatar au titre de l’aide humanitaire à Gaza devraient être détournés vers d’autres projets.

“Nous aimerions les convaincre d’utiliser cet argent pour des programmes professionnels contre rémunération, un moyen beaucoup plus facile d’injecter de l’argent dans les porte-monnaies des gens, dans l’économie réelle”, a-t-il déclaré, soulignant que les Palestiniens à Gaza avaient besoin d’un pouvoir d’achat plus grand.

“Nous avons déjà identifié les personnes les plus vulnérables et celles dont les familles bénéficieraient le plus de ce financement. Pour nous, un programme ‘argent contre travail’ serait un moyen beaucoup plus avantageux d’améliorer la situation sur le terrain.”

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