« J’avance vers l’inconnu » : Un médecin israélien sur le front du virus
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Témoignage

« J’avance vers l’inconnu » : Un médecin israélien sur le front du virus

Elli Rosenberg, interniste à l'hôpital Soroka, volontaire pour diriger l'unité de coronavirus, parle des défis, comment éviter la contagion et la façon dont les patients réagissent

Le Dr Elli Rosenberg au centre médical Soroka à Beer Sheva. (Avec l'aimable autorisation d'Elli Rosenberg via JTA)
Le Dr Elli Rosenberg au centre médical Soroka à Beer Sheva. (Avec l'aimable autorisation d'Elli Rosenberg via JTA)

JTA – Lorsqu’il est devenu évident que la pandémie COVID-19 allait atteindre Israël, Elli Rosenberg a été l’un des rares professionnels médicaux du Centre médical Soroka de Beer Sheva à répondre à un appel à des volontaires pour soigner les malades.

Rosenberg, un immunologiste clinique qui travaille comme interniste [La médecine interne est une spécialité médicale qui s’intéresse au diagnostic et à la prise en charge globale des maladies de l’adulte avec une prédilection pour les maladies systémiques et les maladies auto-immunes en général. Un médecin qui pratique la médecine interne s’appelle un interniste] à Soroka, y dirige maintenant l’unité du coronavirus. Jeudi, son hôpital – le plus grand du sud d’Israël – comptait 14 patients atteints de coronavirus confirmés.

M. Rosenberg s’est entretenu avec la Jewish Telegraphic Agency sur les éléments et les défis uniques que représente la prise en charge des patients atteints de coronavirus, sur la manière dont Israël gère la pandémie et sur les changements que les gens ordinaires devraient apporter dans leur vie pour réduire le risque d’infection.

Cette conversation a été remaniée pour des raisons de longueur.

JTA : Êtiez-vous préparé à cette situation ?

Rosenberg : Nous avions imaginé que ce jour pourrait arriver, mais nous n’avons jamais vraiment traduit cela en contingences opérationnelles. Tout est nouveau ici. La mise en place d’une unité d’isolement pour les patients atteints de cette maladie a certainement été un défi. Les deux dernières semaines ont été un processus d’apprentissage et de formation à quelque chose qui pourrait s’aggraver très rapidement.

Qu’avez-vous fait le premier jour ?

Lorsque le premier patient a été admis dans notre unité, je me souviens d’avoir revêtu et enfilé toutes les strates de l’équipement de protection et d’être entré dans un sas qui sépare la zone saine de la zone infectée. C’était une expérience semblable à celle d’un astronaute. En tenant la porte du sas, j’ai senti, wow, que je marchais vers l’inconnu et que je prenais part à quelque chose qui est un défi mondial. C’était un mélange de peur et d’excitation et un rappel des raisons pour lesquelles j’ai choisi de faire ce que je fais. Puis je suis entré dans l’unité, je me suis approché du patient et je me suis présenté.

Comment dispensez-vous les soins compte tenu du risque de contagion ?

Notre unité est divisée en deux sections : la section des coronavirus confirmés, où tous ceux qui ont la même maladie peuvent interagir, et une autre unité pour les patients à forte suspicion de coronavirus où chaque patient est isolé dans sa chambre jusqu’à ce qu’ils reçoivent les résultats des tests.

Ce que nous essayons de faire, c’est de maximiser les soins aux patients avec un minimum d’exposition du personnel. La technologie nous aide. Un moniteur de la taille d’une pièce de monnaie, fixé sur leur poitrine – développé par une jeune entreprise israélienne – transmet en permanence les constantes vitales par Bluetooth à notre centre de contrôle. Nous avons également des tablettes pour les patients qui mesurent leur température et qui peuvent servir de stéthoscope. Des étudiants et des professeurs du département d’ingénierie de l’université Ben Gurion du Néguev sont en train de fabriquer un robot de télé-médecine selon nos spécificités.

Le Dr Elli Rosenberg, (à droite), avec des collègues de l’unité de coronavirus du centre médical Soroka à Beer Sheva. (Avec l’aimable autorisation d’Elli Rosenberg via JTA)

Quel est le déroulement du traitement ?

Il n’existe pas encore de traitement scientifiquement prouvé. De nombreuses recherches sont actuellement menées dans le monde entier sur diverses formes de médicaments qui interfèrent avec la capacité du virus à entraver la réponse inflammatoire qu’il peut provoquer, ou la capacité du virus à se fixer à l’ADN. Nous nous basons sur le développement de soins de soutien, généralement avec de l’oxygène, et nous attendons que la propre réponse immunitaire du patient se déclenche et élimine le virus.

Combien de temps faut-il généralement aux patients pour surmonter un coronavirus ?

Entre plusieurs jours et quelques semaines. C’est le défi que pose cette maladie. S’il y a un afflux de patients qui doivent être hospitalisés pour de longs séjours, cela pourrait dépasser la capacité du système de santé. Il n’y aura pas assez de lits, il n’y aura pas assez de personnel, il n’y aura pas assez de respirateurs. C’est là que réside la véritable préoccupation. Nous faisons de notre mieux pour nous préparer à une vague incontrôlable de patients.

Comment les patients gèrent-ils le stress émotionnel de l’isolement avec le coronavirus ?

C’est très difficile. L’incertitude est très intense. Ils ne savent pas quelle sera l’évolution de leur maladie. Ils ne savent pas combien de temps ils seront hospitalisés. Chaque toux, chaque fièvre, chaque changement dans leur niveau de saturation en oxygène est généralement une cause de stress. La toux et l’essoufflement sont désagréables. L’isolement de la famille est très difficile. Ils sont pour ainsi dire enfermés. C’est une expérience très perturbante. Grâce à la télémédecine, ils parlent quotidiennement avec un travailleur social pour essayer d’exprimer leurs sentiments, leurs préoccupations, leurs craintes.

Nous comprenons que l’impact émotionnel d’être là avec eux est crucial, et c’est pourquoi nous voyons chaque patient tous les jours face à face, même si cela n’est pas nécessaire d’un point de vue médical. Je pense qu’ils se sentent beaucoup plus en sécurité lorsque nous sommes avec eux. Le contact humain, le fait de poser une main réconfortante sur leur épaule, a un impact psychologique.

Nous avons la chance d’avoir des patients qui sont très positifs. Ils prennent leurs repas ensemble dans une salle à manger commune, ils jouent à des jeux de société ensemble, font des puzzles, s’aident mutuellement à passer le temps.

Une ambulance devant l’hôpital Soroka dans la ville du sud de Beer-Sheva, le 23 décembre 2013. (FLASH90)

Êtes-vous bien équipé pour le coronavirus ?

Le personnel est un point faible. Nous avons commencé cette épidémie alors que le système de santé israélien est généralement en sous-effectif. Actuellement, notre unité est basée sur des volontaires – des personnes qui ont exprimé leur volonté d’y participer. Nous ne forçons personne. Il y a beaucoup d’inquiétude dans tous les corps de métier de l’hôpital – des médecins et des infirmières aux techniciens en radiologie et aux aides-soignants et au personnel d’entretien.

Au début, il n’y avait pas de personnel d’entretien prêt à entrer dans l’unité pour laver les sols, nettoyer les salles de bain, vider les poubelles. Ce n’est qu’après que je leur ai appris les règles et promis d’aller avec eux et de les aider que deux travailleurs ont accepté d’entrer dans l’unité. Ils étaient pétrifiés au début, mais une fois à l’intérieur et après avoir rencontré les patients et vu que ce n’est pas aussi grave qu’ils l’imaginaient, ils ont très bien fait leur travail et ont accepté de se porter volontaires pour rejoindre notre équipe.

Quels sont les plus grands risques pour vous et votre personnel ?

Les vraies lignes de front sont les personnes qui travaillent dans les salles d’urgence. Tout patient qui y entre peut présenter un corona, et le personnel n’a pas la possibilité de se protéger de chaque patient. Cette incertitude augmente le risque d’exposition accidentelle. Dans notre unité, il n’y a pas d’incertitude.

Procédez-vous à un contrôle de votre personnel ou de vous-même pour détecter le virus ?

Non. Le protocole veut que tant que nous nous sentons bien, nous ne pratiquons pas de tests de routine. Si l’un d’entre nous développe de la fièvre ou des symptômes respiratoires évocateurs de la maladie, il est évident que nous ferons des tests. La conséquence de résultats positifs chez l’un de nos collaborateurs serait la mise en quarantaine de tout le monde. Et cela a des répercussions considérables, nous espérons donc que nous resterons tous en bonne santé.

J’ai limité considérablement mon exposition aux autres services de l’hôpital. J’ai annulé toutes mes consultations externes. Notre unité doit être particulièrement attentive pour ne pas s’exposer à des infections potentielles. Je limite également mon exposition aux endroits où je pourrais contracter le virus. Je ne vais pas dans les magasins, je ne vais pas à la shul.

Nous élaborons également des protocoles écrits sur la façon dont l’unité devrait fonctionner si je suis neutralisé pour cause de maladie ou de quarantaine.

Que dit votre famille à propos de votre travail ?

Je pense qu’ils comprennent l’importance de mon engagement. Ma fille de 12 ans a clairement fait savoir qu’elle était fière de moi, ce qui m’a beaucoup touchée.

Que dites-vous à votre famille concernant la façon de rester en sécurité ?

Se laver les mains très fréquemment. Ne vous touchez pas le visage. Essayez de ne pas entrer en contact physique avec d’autres personnes. Essayez de limiter à 2 mètres la distance qui vous sépare de toute personne extérieure à la famille. A la maison, les règles de conduite concernant les repas ont beaucoup changé. Il n’est plus question de boire directement dans le carton de lait ou de partager des cuillères. Cela a été un changement majeur dans notre foyer.

Je me limite à très peu de contacts physiques avec ma femme ou mes enfants. Ils ont beaucoup réduit leurs contacts sociaux. Nous ne leur permettons pas de passer la nuit chez des amis, même si cela est théoriquement autorisé. Je pense qu’ils devront prendre les dispositions supplémentaires qui s’imposent en raison de mon exposition. J’ai dit à ma fille de 16 ans et à son petit ami de rester à deux mètres l’un de l’autre.

Des techniciens réalisent un test de dépistage du Covid-19 dans un laboratoire des services de santé Leumit, à Or Yehuda, le 19 mars 2020. (Crédit : Flash90)

Quel est votre avis sur la gestion de la pandémie par Israël ?

Je suis passé par un mouvement de balancier. Au début, j’ai trouvé que la gestion était beaucoup trop agressive et que les mesures décidées par le gouvernement étaient extrêmes. Au fur et à mesure que le temps passait, surtout avec des exemples provenant de différents pays du monde et montrant comment les gouvernements réagissaient et quelles étaient les conséquences – pour le meilleur et pour le pire – je suis lentement passé au point où j’espère que nous n’arriverons pas trop tard avec les mesures que nous prenons. Si nous voulons vaincre cette situation, la distanciation sociale, l’hygiène personnelle et l’augmentation des tests doivent être mis en œuvre et appliqués au plus haut niveau, et j’ai le sentiment que nous n’en sommes pas encore là.

Combien de temps pensez-vous que cela va durer, et à quel point cela va-t-il empirer ?

Personne ne le sait vraiment. Je me prépare mentalement à quelques mois. Je me prépare aussi à une situation où cela va empirer avant de s’améliorer. Nous essayons de tirer le meilleur parti des ressources dont nous disposons, afin de maximiser notre capacité à fournir des soins dans le cas où cela s’avérerait très important. Serons-nous dépassés, nous retrouverons-nous dans une situation similaire à celle qui se produit malheureusement en Italie, où les médecins font des choix horribles quant aux personnes à traiter et celles à abandonner ? Je redoute cette possibilité. Nous essayons de faire au mieux avec ce que nous avons pour éviter cette situation.

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