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Jérusalem : Un refuge non-officiel pour les sans-abris va fermer ses portes

Un activiste à la tête d'une initiative indépendante unique visant à aider les SDF a reçu l'ordre d'arrêter ses activités et de quitter son bâtiment de trois étages après trois ans

Le bâtiment Katsin Ha'ir à Jérusalem, actuellement utilisé comme refuge pour sans-abri, septembre 2022. (Crédit : Yisrael Cohen)
Le bâtiment Katsin Ha'ir à Jérusalem, actuellement utilisé comme refuge pour sans-abri, septembre 2022. (Crédit : Yisrael Cohen)

Un bâtiment du centre de Jérusalem, largement laissé à l’abandon, qui accueillait depuis trois ans une partie de la population des sans-abris de la ville grâce à un projet pionnier qui avait été piloté par un militant local, a reçu l’ordre de fermer ses portes sans délai.

L’autorité foncière israélienne, qui est propriétaire de l’immeuble de trois étages, envisage de le vendre. Mais les militants demandent au gouvernement de garder la structure ouverte durant les mois froids de l’hiver qui s’annonce, jusqu’à ce qu’un acheteur potentiel se manifeste.

Yisrael Cohen dit qu’il a reçu la permission il y a environ six ans de résider dans le bâtiment Katzin Ha’ir, au 27 de la rue Hillel, quand celui-ci était utilisé par la municipalité de Jérusalem et l’État.

Jusqu’en 2015, le bâtiment abritait un centre urbain local géré par l’armée israélienne, dans le cadre d’un programme national – aujourd’hui supprimé – appelé Katzin Ha’ir, qui offrait divers services aux soldats et aux réservistes en permission et dans le besoin en-dehors de leur base militaire. Ces services comprenaient la mise à disposition de soins psychologiques et d’une prise en charge psychiatrique, une assistance juridique et un lieu de résidence temporaire pendant le service obligatoire. Construit en 1886, le bâtiment avait servi de pensionnat pour jeunes filles jusqu’au milieu des années 1940 et est considéré comme un site protégé de la capitale.

Lorsque les activités du Katzin Ha’ir de Jérusalem ont été suspendues, Cohen était resté sur place sur la base d’un arrangement officieux qui lui avait permis d’y vivre en échange de travaux de maintenance dans le bâtiment, dit-il.

Il y a trois ans, réalisant que cet espace pouvait être utilisé pour aider d’autres personnes, Cohen avait ouvert les portes du bâtiment aux sans-abris dans le cadre d’une initiative non-officielle, offrant des repas et un soutien.

Depuis lors, des centaines de personnes ont franchi ses portes.

Cohen déclare au Times of Israël que, dans la mesure où le bâtiment est vide, où les espaces sont importants et que les besoins des SDF restent considérables, « il devrait pouvoir être utilisé pour des activités de réinsertion des sans-abris ou à d’autres fins sociales, comme la prise en charge des jeunes à risque, tout du moins jusqu’à sa vente effective ».

Il fait également remarquer que, outre les facteurs économiques plus importants qui sont à l’origine de la multiplication des sans-abris, la demande d’un toit pour les nuits froides de Jérusalem se renforce à l’approche de l’hiver. Les refuges existants à Jérusalem et ailleurs ne disposent que de peu de places, et le bâtiment a l’espace nécessaire pour accueillir les personnes dans le besoin.

Le récit de Cohen sur la structure qu’il a créée – et qui disparaîtra avec la vente du bâtiment – est d’autant plus poignant que lui-même a été sans-abri pendant de nombreuses années avant de trouver sa voie dans l’activisme et dans la défense des droits fondamentaux.

Yisrael Cohen à Jérusalem, en septembre 2022. (Crédit : Yisrael Cohen)

« J’avais des problèmes au niveau familial. Je suis parti en pensionnat, mais ça n’a pas marché pour moi, alors à l’âge de 15 ans, je me suis retrouvé sans-abri, dans la rue, à me droguer. J’ai vraiment appris à connaître ce monde. Je me suis enrôlé dans l’armée en tant que soldat seul et je ne sais pas trop comment les choses ont commencé à changer », raconte-t-il.

« J’ai rencontré un travailleur social qui m’a aidé à établir les contacts dont j’avais besoin et qui m’a trouvé des financements. Et je suis passé du décrochage scolaire à deux ans de bagruyot [examens d’entrée]. Ensuite, grâce à d’autres bourses, je suis allé à l’université pour étudier le travail social parce que je voulais aider ceux qui se retrouvent dans la rue », ajoute-t-il.

Pendant ses études, Cohen s’est lancé dans la mission qui, selon lui, lui avait été confiée – celle de venir en aide aux sans-abris en s’inspirant de ses propres expériences. Il voulait aider les autres de la même manière qu’il avait été aidé et soutenu lui-même.

Le refuge ouvre ses portes vers 21 heures et accueille tous ceux qui cherchent un toit. Les sans-abris y reçoivent des vêtements, ils peuvent y manger, prendre une douche et dormir dans un lit. Le lendemain matin, à 7 heures, ils partent pour une nouvelle journée d’errance dans les rues, mais avec un endroit précis où ils pourront revenir pour passer la nuit en toute sécurité.

Cohen sait, de par sa propre expérience, que ne pas avoir de logement est rarement le seul défi auquel sont confrontés ceux qu’il tente d’aider – la dépendance, les problèmes psychologiques et les maladies physiques sont également fréquents. Il s’efforce donc de mettre ses « invités » en contact avec les services et avec les ressources dont ils ont besoin pour avancer – comme une aide médicale, les services sociaux, une aide financière et des possibilités d’emploi.

« C’est de loin le plus grand défi. Il y a un manque de compréhension générale quant à la réinsertion des sans-abris et aux ressources qui sont nécessaires pour cette réintégration », a déploré la députée Yesh Atid Yasmin Sacks Friedman dans un rapport qu’elle avait commandité et qui a été publié cet été.

Selon Sacks, les différentes agences responsables dans ce domaine ne parviennent pas à communiquer entre elles, et l’aide disponible pour un nombre croissant de personnes qui en ont besoin est insuffisante.

Le seul point sur lequel tout le monde semble s’accorder en matière de SDF en Israël, c’est l’incapacité à déterminer de manière exacte le nombre de personnes concernées. Le ministère des Affaires sociales avance le chiffre de 2 250 (à compter de 2020), tandis que les départements des services sociaux locaux déclarent avoir été en contact avec 3 470 personnes. Les activistes affirment que le nombre réel est probablement beaucoup plus élevé.

Un sans-abri dort sur un banc dans le centre-ville de Jérusalem, le 27 février 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

Les centres d’hébergement ouverts se remplissent presque instantanément, comme c’est le cas du nouveau centre d’hébergement installé au sud de Tel Aviv, où les hommes se pressent aux portes pour s’assurer qu’ils auront l’une des 144 places disponibles chaque nuit.

Selon certaines estimations, le nombre total de lits dans les refuges du pays ne peut accueillir qu’un tiers environ des personnes dans le besoin.

La raison pour laquelle l’initiative privée de Cohen, qui a fonctionné sans discontinuer pendant trois ans, devrait soudainement être fermée reste indéterminée. Même si le bâtiment est destiné à être vendu, il n’y a aucune justification valable à la nécessité de le vider auparavant.

Le Times of Israël a contacté l’Autorité foncière israélienne pour obtenir des précisions sur les propositions faites pour le bâtiment et sur l’ordre donné à Cohen de vider le bâtiment et de quitter les lieux, en vain.

Cohen a indiqué qu’il œuvrait actuellement à la mise en place d’un réseau de soutiens qui, selon ses mots, « pourront faire entendre raison au gouvernement ».

En attendant, il dit ignorer l’invitation à quitter les lieux et entend continuer à offrir toute l’aide possible aux sans-abris jusqu’à ce qu’il soit expulsé.

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