La Biennale méditerranéenne à Haïfa et à Sakhnin veut transcender les conflits
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La Biennale méditerranéenne à Haïfa et à Sakhnin veut transcender les conflits

L'événement prône l'unité et le dialogue après les Accords d'Abraham ; certains artistes restent néanmoins réticents à l'idée de participer

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Une œuvre de la photographie israélienne  Angelica Sher, à la Biennale méditerranéenne qui ouvre ses portes le 6 avril 2021. (Autorisation : Angelica Sher)
Une œuvre de la photographie israélienne Angelica Sher, à la Biennale méditerranéenne qui ouvre ses portes le 6 avril 2021. (Autorisation : Angelica Sher)

La dernière Biennale méditerranéenne a eu lieu il y a presque quatre ans, et les organisateurs de l’événement ont consacré les deux dernières années à une tâche difficile : s’efforcer de convaincre les artistes originaires des pays arabes et d’ailleurs d’aller au-delà de leurs différends et de prendre part à ce salon.

La quatrième édition de cette Biennale – qui ouvre ses portes le 6 avril et qui, malgré son nom, n’a pas lieu tous les deux ans pour des raisons budgétaires – est intitulée « Vivre ensemble – Franchir les frontières ». Elle ambitionne de créer le dialogue et un nouveau réseau de connexions entre artistes des pays de la région.

Les organisateurs avaient espéré que les liens normalisés depuis peu entre Israël et certains États arabes viendraient à bout de la réticence ressentie par certains artistes face à l’idée de montrer leurs œuvres au sein de l’État juif, mais cela n’a pas été vraiment le cas.

« Le fait que l’événement ait lieu en Israël signifie que certains artistes sont immédiatement intéressés, que d’autres disent non et d’autres encore oui, puis non », note Belu Simion-Fainaru, qui a créé la Biennale méditerranéenne en 2010 aux côtés d’un autre artiste, Avital Bar-shay. « Si nous les invitions à Berlin ou à Paris, ils diraient oui sans même réfléchir ».

Les deux organisateurs ont réussi à convaincre 50 artistes de présenter leurs œuvres et environ la moitié viennent de l’étranger – notamment des pays voisins d’Israël. L’autre moitié est composée d’artistes locaux.

Une œuvre d’art de Lele Ahmedzai, à la 4è Biennale, à partir du 6 avril 2021 à Haïfa. (Autorisation : Biennale méditerranéenne)

Parmi les artistes internationaux dont le travail sera présenté dans le cadre d’espaces d’exposition délibérément non-traditionnels, les Turcs Ali Kazma et Nevin Aladag, le peintre roumain Adrian Ghenie, le Russe Chto Delat, l’Iranien Arash Nasiri, et le Bahreïni Rashid Al Khalifa. Leurs œuvres sont d’abord à découvrir à Haïfa, ville connue pour sa mixité juive et arabe, et plus tard dans la ville arabe voisine de Sakhnin.

Les concepts mis en avant lors de l’événement sont l’unité et le dialogue. Pour entraîner naturellement une conversation autour de l’art, Simion-Fainaru et Bar-shay utilisent ce qu’ils appellent des « murs non-blancs » – à savoir des lieux qui ne relèvent pas des espaces de musée et des galeries traditionnelles, attirant un public qui sera amené à échanger des idées et des questionnements.

A Haïfa, les œuvres seront présentées dans un salon de coiffure, dans un café, dans des bars, des hôtels, dans un centre commercial local et même dans un lounge à hookah appartenant à deux partenaires russe et arabe. Les artistes qui participent à la Biennale ont été séduits par cette perspective d’utiliser des espaces alternatifs, explique Simion-Fainaru, ainsi que par l’objectif poursuivi par l’événement de rapprocher l’art du quotidien et des individus dans leur réalité, en créant un itinéraire urbain entre les différents sites d’exposition.

« Vous allez venir voir des œuvres d’art ou un artiste comme Ghenie, qui vend ses œuvres des millions de dollars, dans un bar à hookah », s’amuse Simion-Fainaru. « C’est la première fois que Ghenie montre son travail en Israël et j’espère que le lounge sera adapté à l’exposition. C’est un concept formidable : Cela montre la vie locale de l’unité ».

Portrait de l’artiste roumain Adrian Ghenie par Oliver Mark, Berlin 2014. Ghenie va montrer une œivre en Israël pour la toute première fois à la Biennale méditerranéenne, le 6 avril 2021. (Autorisation : Collection du musée Bucovina)

La Biennale méditerranéenne présente toujours les travaux réalisés par des artistes étrangers en ciblant spécifiquement les artistes originaires de pays arabes – dont certains n’entretiennent aucun lien diplomatique avec Israël, comme le Koweït, l’Algérie et le Liban.

Si certains artistes s’abstiennent d’aborder la sphère politique ou qu’ils s’opposent aux boycotts culturels de l’État juif, d’autres refusent de coopérer avec des artistes israéliens ou sont réticents à cette idée en raison de leurs convictions personnelles ou par crainte d’éventuelles répercussions de la part de leur communauté artistique ou de leur gouvernement. Certains ont déclaré être inquiets des conséquences d’une apparition en Israël sur leur famille.

Il y a quatre ans, lors de la troisième édition de la Biennale méditerranéenne, au mois de juin 2017, plusieurs artistes d’origine algérienne, marocaine et libanaise vivant en France et au Royaume-Uni avaient demandé que leurs travaux ne soient pas présentés lors des expositions parce qu’elles avaient lieu en Israël.

Simion-Fainaru avait pensé que la signature, en 2020, des Accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis – qui a été suivie par des accords de paix avec le Bahreïn et le Maroc – faciliterait le travail avec les artistes originaires de certains de ces pays. Cela n’a pas été le cas. Ainsi, un artiste a déclaré à Simion-Fainaru qu’il serait ravi de le rencontrer pour boire un café à Paris, mais pas au sein de l’État juif.

« C’est un processus qui est tellement long », s’exclame Simion-Fainaru. « On parle au téléphone, sur WhatsApp, on écrit et on explique les choses et cela prend du temps ».

Une œuvre du collectif d’artistes russes AES+F -Tatiana Arzamasova, Lev Evzovich, Evgeny Svyatsky, et Vladimir Fridkes – à découvrir à la Biennale méditerranéenne à partir du 6 avril 2021. (Autorisation : AES+F)

Certains artistes originaires des pays arabes et musulmans ont néanmoins immédiatement accepté de participer à la Biennale. L’Afghane Lela Ahmedzai prévoit de partager des idées sur les femmes à travers son travail. L’artiste bahreïni Rashid Al Khalifa était en contact avec Simion-Fainaru avant le récent accord de paix, tandis qu’Arash Nassiri, un artiste franco-iranien, a voulu lui aussi participer – même s’il refuse d’accorder des interviews aux médias israéliens.

L’incertitude entraînée par la pandémie de coronavirus a été un autre défi à relever et encore aujourd’hui, certains aspects de l’événement – notamment la date de son installation à Sakhnin – restent indéterminés.

« C’est déjà un miracle d’avoir pu organiser la Biennale cette année », dit Simion-Fainaru. « Il y a quatre mois, nous n’avions encore aucune certitude sur la tenue de l’événement ».

Au niveau local, Simion-Fainaru ont Bar-shay ont recherché des artistes arabes créant des œuvres contemporaines, tout en évitant eux-mêmes la scène artistique de Tel Aviv et en conservant leur vie traditionnelle dans le nord du pays.

Belu Simion-Fainaru, qui a co-fondé la Biennale méditerranéenne dont la 4è édition commence le 6 avril 2021. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

« Ils ne hantent pas en permanence les cafés de Tel Aviv, ils ne travaillent pas avec les galeries mais leur travail n’a pas moins de valeur que celui des artistes qui vivent dans le centre », précise-t-il. « On a voulu leur donner la possibilité de montrer leur travail et que le public puisse leur prêter attention ».

Parmi les artistes juifs israéliens qui prennent part à la Biennale, une majorité de femmes – et des hommes ayant été moins présents sur la scène artistique locale. Mais il y a également des noms bien connus, comme, entre autres, Khen Shish, Pavel Wolberg et Iddo Markus.

L’événement est gratuit et il est ouvert à tous, malgré un manque significatif de financement, cette année, de la part du ministère israélien de la Culture et de la municipalité de Haïfa. Simion-Fainaru note avoir tout de même reçu une enveloppe de fonds de la part d’une fondation allemande.

Les espaces d’exposition de la Biennale méditerranéenne seront ouverts tous les jours de 9 heures du matin jusqu’à 21 heures, à partir du 6 avril au 15 juin.

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