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Au Soudan, 3 manifestants tués dans un coup d’Etat qui suspend la transition

L'armée a arrêté les dirigeants civils, notamment le Premier ministre parce qu'il refusait de soutenir un "coup d'Etat", après des semaines de tensions entre militaires et civils

Des manifestants soudanais brandissent des drapeaux alors qu'ils se rassemblent sur la 60e rue à Khartoum, pour dénoncer les détentions nocturnes par l'armée de membres du gouvernement, le 25 octobre 2021. (Crédit : AFP)
Des manifestants soudanais brandissent des drapeaux alors qu'ils se rassemblent sur la 60e rue à Khartoum, pour dénoncer les détentions nocturnes par l'armée de membres du gouvernement, le 25 octobre 2021. (Crédit : AFP)

Trois personnes ont été tuées et 80 blessées par des tirs de l’armée lundi à Khartoum lors de manifestations massives dénonçant un coup d’Etat et l’arrestation de la quasi-totalité des dirigeants civils, a indiqué un syndicat soudanais de médecins pro-démocratie.

Après que le général Abdel Fattah al-Burhane a dissous les autorités de transition dans un putsch dénoncé à l’international, le Premier ministre Abdallah Hamdok, son épouse, nombre de ses ministres et tous les membres civils du Conseil de souveraineté – plus haute autorité de la transition – sont toujours dans « un lieu inconnu » aux mains des militaires, a indiqué son bureau.

La rue, elle, bien décidée à ne pas voir s’échapper la transition démocratique qu’elle pensait voir naître en renversant en 2019 le dictateur Omar el-Béchir, continuait lundi de crier son opposition au coup de force de l’armée.

« Le peuple a choisi un Etat civil » et « non un pouvoir militaire », ont scandé les manifestants à Khartoum, ont constaté des correspondants de l’AFP.

Le Premier ministre du Soudan, Abdalla Hamdok, lors d’une conférence de presse à Khartoum, Soudan, le 21 août 2019. (Photo AP, File)

Dans le pays pauvre d’Afrique de l’Est, quasiment toujours sous la férule des militaires et des islamistes depuis son indépendance il y a 65 ans, la transition battait de l’aile depuis longtemps.

En avril 2019, l’armée a mis fin à 30 ans de pouvoir Béchir sous la pression d’une mobilisation de masse et, depuis août de la même année, le Conseil de souveraineté, composé équitablement de civils et de militaires a pris la tête du pays, promettant les premières élections libres fin 2023.

Mais lundi matin, la télévision d’Etat a été prise par les militaires et à la mi-journée le général Abdel Fattah al-Burhane y est apparu, répétant qu’il souhaitait toujours « une transition vers un Etat civil et des élections libres en 2023 », malgré la relève de tous les dirigeants de leurs fonctions.

Le gouvernement est dissout, de même que le Conseil de souveraineté; les préfets et ministres sont limogés, et l’état d’urgence est déclaré dans tout le pays, a déclaré le général.

Le général Abdel Fattah al-Burhane, prend la tête de la transition au Soudan en deux jours, est un militaire respecté par ses pairs mais inconnu du grand public. (Crédit : capture d’écran TV5 Monde)

Désobéissance civile

En fin d’après-midi, un syndicat de médecins pro-démocratie recensait « trois morts et plus de 80 blessés » par des balles « de l’armée » alors que des milliers de Soudanais continuent d’appeler à la « désobéissance civile » et à la « grève générale », faisant écho à l’appel du bureau de M. Hamdok à « manifester » contre le « coup d’Etat » pour « sauver » la « révolution » de 2019.

Car, explique à l’AFP Jonas Horner, chercheur à l’International crisis group, « c’est un moment existentiel pour les deux camps », civils et militaires.

« Ce genre d’intervention (…) repose la dictature comme option sur la table », ajoute-t-il.

« Ce serait un désastre », abonde Michelle Bachelet, la Haute-Commissaire aux droits humains de l’ONU, « si le Soudan revenait en arrière après en avoir fini après des décennies de dictature ».

La Haute-commissaire aux droits de l’Homme des Etats-Unis Michelle Bachelet à l’ouverture de la 40è session du conseil des droits de l’Homme de l’ONU, à Genève, le 25 février 2019 (Crédit : Fabrice Coffrini/AFP)

Craignant pour la vie du chef de gouvernement dont de nombreuses capitales réclament la libération, le bureau de M. Hamdok a averti que les autorités militaires portaient « l’entière responsabilité » de son sort dans un pays déjà secoué par un coup d’Etat manqué il y a un mois.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres a condamné le « coup d’Etat militaire », exhortant à la « libération immédiate du Premier ministre Hamdok et de tous les autres dirigeants » arrêtés ainsi qu’au respect de la « charte constitutionnelle ».

Ce texte signé par tous les acteurs anti-Béchir en 2019 prévoit des élections fin 2023 et une transition civile, à laquelle le général Burhane a dit être toujours engagé une fois un nouveau gouvernement et un nouveau Conseil de souveraineté nommés.

Les Etats-Unis, dont l’émissaire Jeffrey Feltman était la veille encore dans le bureau du Premier ministre, ont déjà prévenu que « tout changement du gouvernement de transition mettait en danger l’aide américaine ».

Le président soudanais Omar el-Béchir. (Crédit : ASHRAF SHAZLY / AFP)

L’Union européenne a elle appelé la communauté internationale « à remettre la transition soudanaise sur les rails » et enjoint au « rétablissement des télécommunications » largement coupées dans le pays lundi.

Face à ces critiques qui s’accumulent à l’étranger, le général Burhane a donné un gage de poids : il s’est engagé à respecter les accords internationaux signés par le Soudan, l’un des quatre Etats arabes à avoir récemment décidé de reconnaître Israël.

« On ne quittera pas la rue »

Dans les rues de Khartoum, de nombreux Soudanais fustigent depuis tôt le matin le général Burhane.

« Nous refusons le régime militaire et sommes prêts à sacrifier nos vies pour la transition démocratique », a juré Haitham Mohamed, l’un d’eux, à l’AFP.

« On ne quittera pas la rue avant le retour du gouvernement civil », a affirmé Sawsan Bachir, sous la nuée de drapeaux soudanais.

La tension était montée dernièrement entre les deux camps. Le 16 octobre, des pro-armée ont planté leurs tentes devant le palais présidentiel où siègent les autorités de transition.

En réponse, le 21 octobre, des pro-civils sont joyeusement descendus par dizaines de milliers dans les rues du pays pour, disaient-ils, « sauver » leur « révolution ».

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